Décembre 2001 : un remake de décembre 95 ?
Vous voulez nous parler des mouvements sociaux dans la fonction publique ?
Oui. Vous avez remarqué quils se multiplient actuellement dans un peu tous les secteurs : la gendarmerie, la police, lhôpital, léducation nationale, les douaniers, les pompiers Si josais, je dirais que nous vivons un remake de décembre 1995, lorsque toute la France a été bloquée par les grandes grèves de la SNCF et de la RATP avec cependant trois différences :
Que la réduction du temps de travail conduise à des grèves est un peu paradoxal, puisquil sagit daméliorer les conditions de vie de chacun
Ce nest pas un si grand paradoxe. Vous vous souvenez peut-être quà lorigine la fonction publique nétais pas comprise dans le passage aux 35 heures que le gouvernement avait réservé au seul secteur privé. Ce qui avait dailleurs suscité des protestations de lopposition. De fait, le gouvernement a très vite annoncé que la fonction publique bénéficierait elle aussi de cette mesure mais plus tard, à partir de janvier 2002 et dans des conditions différentes. Il nétait pas question, sauf pour la fonction publique hospitalière, de créer des emplois. Difficile, en effet, daugmenter les effectifs de fonctionnaires alors que tout le monde dit quils sont déjà trop nombreux et quils avaient, bien souvent, des horaires dores et déjà proches des 35 heures.
Pas tous
Non, pas tous, loin sen faut, mais dans beaucoup dadministrations on avait depuis longtemps une semaine de congé supplémentaire dont le nom varie dun ministère à lautre. Ce qui fait quen pratique, leffort à faire pour atteindre les 1600 heures annuelles, qui représentent léquivalent de 35 heures par semaine, nétait pas considérable.
Tout aurait donc pu se passer sans difficultés
Tout aurait pu bien se passer si en touchant au temps de travail, on navait pas également touché à une multitude de compromis passés au fil des années et auxquels chacun avait fini par se faire :
Ce sont tous ces compromis, tous ces équilibres patiemment construits qui sont rediscutés, remis en cause avec les 35 heures puisque la réduction du temps de travail conduit à revoir les horaires de chacun. Et cest ce qui crée des conflits :
En un mot, la réduction du temps de travail qui était dans le privé synonyme de progrès social est assimilée dans la fonction publique à la perte davantages acquis.
Ces mouvements peuvent sétendre ?
Mais ils sétendent dores et déjà. La seule différence avec 1995 est quils concernent des professions qui nont pas la possibilité de bloquer la vie du pays et de gêner tout le monde comme peuvent le faire la RATP ou la SNCF.
En touchant à tous ces compromis on a réveillé toute une série de problèmes qui existaient depuis longtemps. Prenez le cas des gendarmes : les avantages accordés aux policiers sont la goutte qui ont fait déborder le vase, mais celui-ci était déjà plein depuis longtemps. Cela fait des années que ces militaires se plaignent de leurs conditions de travail, de leurs horaires. Cela fait des années que lon sait quil y a dans la fonction publique des gens qui gagnent à peine leur vie sous prétexte quils sont à temps partiel, qui travaillent avec des matériels complètement désuets. Ce nest pas un scoop, mais les 35 heures donnent loccasion douvrir des négociations, de parler de lorganisation du travail, de ce qui fait le quotidien de chacun et tout arrive en même temps sur la table.
Cela vous surprend ?
Mais non, cest ce qui sest produit dans le privé. Dès que lon a commencé à réfléchir au temps de travail, on a cherché les moyens de mieux travailler. Mais avec cette différence que lon avait beaucoup moins de retard et que les budgets sont plus faibles.
Mais que peut faire le gouvernement ?
Le gouvernement Juppé avait été beaucoup critiqué pour avoir refusé de négocier avec les organisations syndicales. Vous vous souvenez Alain Juppé entendait rester droit dans ses bottes, il sest retrouvé à terre.
On ne peut faire le même reproche au gouvernement Jospin qui, fort de lexpérience de ses prédécesseurs, a mis laccent sur les négociations. Ce qui lui permet de déminer les conflits les uns derrière les autres, mais pas dempêcher leur extension.
Il faut dire quil se heurte à de vraies difficultés, notamment des difficultés liées à létat des forces syndicales dans la fonction publique :
Tout cela que cest la course à léchalote. Dès que le gouvernement cède à une profession et ce sont aussitôt les autres qui protestent et menacent de descendre à leur tour dans la rue. Il accorde aux gendarmes une prime de 1000F par mois et aussitôt les policiers qui paraissaient hier encore satisfaits de leur accord montent au créneau, suivis des douaniers, des pompiers, des enseignants
Mais au delà de ce paysage syndical qui ne facilite pas les choses, ce qui frappe cest quil ait fallu attendre que les gendarmes manifestent pour que le gouvernement trouve de largent pour leur acheter des gilets pare-balle et des micro-ordinateurs, comme si le besoin ne sen faisait pas sentir depuis des années. Ce sont des problèmes quon ne devrait pas connaître.
Comment lexpliquez-vous ?
Beaucoup tient, je crois, au fonctionnement des administrations. Elles vivent sans patron qui leur donne un souffle, une inspiration, un but : les ministres passent et ne sintéressent pas à leur administration. Tant quelle est silencieuse, tout va bien. Cest aujourdhui Alain Richard qui paie les pots cassés, mais ce ne sont pas les siens seulement, ce sont de tous ses prédécesseurs dont vous aurez noté le grand silence. Du coup, les problèmes restent pendant des années sans être traités. Tout le monde se plaint, mais personne ne sen préoccupe. Et il faut une crise grave pour que lon découvre que les gendarmes manquent de micro-ordinateurs et de gilets pare-balles et que lon trouve largent pour les acheter.
Tout le monde est aujourdhui daccord, à gauche comme à droite, pour dire que lEtat coûte trop cher. Mais tout le monde lest également pour dire que les gendarmes ont besoin déquipements en bon état.
Cest contradictoire
Ce le serait si lEtat manquait dargent, mais ce nest pas le cas. De largent, des effectifs il y en a, mais ils sont mal utilisés, mal distribués, mal gérés. Ces crises montrent à lévidence quune réforme de lEtat est indispensable .
Beaucoup de gens le disent
Cest exact. Mais le fait que beaucoup de gens le disent veut aussi dire que beaucoup ont réfléchi à la question. Et quand on regarde ce quils proposent, on retrouve à peu près partout les mêmes idées :
Vous croyez que les négociations sur les 35heures vont les faire avancer ?
Elles vont en tout cas montrer combien cette réforme est nécessaire..