Bernard Girard
Chronique du  26/09/06
 Débat socialiste : encore un effort, camarades
 
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Bonjour,  j’étais presque sûre que vous alliez nous parler du débat de la semaine dernière des socialistes sur l’économie.
C’est presque un sujet obligé…
Vous avez donc regardé ce débat jusqu’au bout?
Oui et sans ennui, alors même que ce débat a duré deux heures, ce qui est un bon point. Vous savez qu’on a beaucoup critiqué la disposition qui interdit aux candidats de se couper la parole, de s’adresser directement à l’un ou à l’autre. C’est, je crois, un contraire, une bonne chose. Cela donne à chacun la possibilité d’exposer ce qu’il veut dire et d’exprimer sa différence.
On a beaucoup dit qu’il n’y avait pas de différences…
Je l’ai lu, mais je suis un peu surpris. Les différences étaient palpables. Différences de style, de méthode de travail, voire même de contenu. Laurent Fabius était tout à la fois le plus brillant, celui qui s’exprime le mieux, avec le plus d’élégance, et le plus traditionnel, je dirai presque le plus démodé. On a dit que Dominique Strauss Kahn l’avait emporté. Il m’a, pour ma part, plutôt déçu. Brillant lorsqu’il a parlé de la dette, il est pour le reste trop resté dans les généralités. Il a voulu prendre de la hauteur, il s’est souvent embourbé dans des platitudes.
Et Ségolène Royal?
Maladroite dans l’expression, mal à l’aise dès qu’il s’agissait de parler de manière un peu théorique d’économie, il y a eu tout un passage sur la valeur ajoutée qui respirait la récitation de fiche, elle a été excellente chaque qu’elle a parlé de choses concrètes. Elle a donné le sentiment de travailler sur des dossiers plus que sur des idées, des projets ou des thèses et de savoir prendre des décisions. Ce qui a donné le sentiment qu’elle était plus proche du terrain. Ce qui correspond bien d’ailleurs à son positionnement et explique sa popularité.
Et les projets économiques…
Il n’y avait pas de quoi être enthousiaste. Laurent Fabius a beaucoup insisté sur l’augmentation du pouvoir d’achat qu’il a parfois donné le sentiment de confondre avec l’augmentation du SMIC, sujet sur lequel ses deux concurrents sont plus réservés comme l’ont montré leurs réactions à sa proposition d’augmenter immédiatement le SMIC de 100€. On aurait aimé qu’ils en disent plus, qu’ils expliquent pourquoi…
Critiquer l’augmentation du SMIC était difficile devant une assemblée de socialistes…
Peut-être, mais c’est dommage parce qu’il y a de bonnes raisons de douter de l’intérêt d’une augmentation du SMIC. J’aurais aimé que l’un des deux autres candidat évoque les réticences des économistes qui expliquent, à peu près tous, qu’un salaire minimum trop élevé détruit les emplois des moins qualifiés et des plus jeunes. Qu’il fasse part des réticences des spécialistes des ressources humaines qui voient comment les entreprises utilisent l’intérim, l’apprentissage, les stages, les CDD, la sous-traitance… pour stabiliser leur masse salariale. Il aurait pu donner des exemples pour nourrir la discussion. Je pense à ces boulangers qui ont remplacé des ouvriers payés au SMIC qu’ils jugeaient trop coûteux par des apprentis qui leur coûtent infiniment moins cher.  
L’un ou l’autre aurait pu également montrer que l’augmentation du SMIC n’est pas forcément synonyme d’augmentation du pouvoir d’achat…
Et comment cela?
Elle n’est pas synonyme d’augmentation du pouvoir d’achat si elle crée de l’inflation ou si elle est rattrapée par un écrasement des salaires plus élevés. Le dossier est complexe et mérite certainement mieux que cette course à l’échalote qu’a lancée Laurent Fabius.
En même temps, on ne peut pas dire que l’on puisse vivre bien avec le SMIC…
Personne ne dit le contraire, mais les arguments contre des augmentations trop brutales du salaire minimum auraient mérité d’être mieux analysés et, éventuellement, critiqués.
Mais était-ce vraiment le lieu? On a souvent dit que les congrès socialistes se gagnaient à gauche…
C’est manifestement la stratégie de Laurent Fabius, mais on voit qu’elle ne lui réussit pas. Ce qui était vrai dans les années 60 ne lui plus forcément aujourd’hui. La situation a changé. Le Parti Socialiste a gouverné pendant de nombreuses années et tout le monde sait bien qu’il y a loin des promesses de congrès à ce que l’on fait effectivement une fois arrivé au pouvoir. Cela devrait inciter les candidats à se méfier de promesses qu’ils devront abandonner s’ils sont élus.
J’ajouterai que le Parti communiste n’est plus que l’ombre de ce qu’il était et que son influence sur les militants socialistes a beaucoup diminué.  Plus personne aujourd’hui ne va chercher des idées du coté de la place du Colonel Fabien.
Il y a l’extrême-gauche…
Elle n’a pas à gauche le poids du PC des années 70. L’extrême-gauche joue un rôle important dans notre pays, elle donne la parole à ceux qui ne l’ont pas, aux sans logements, aux sans papiers… mais elle n’a  pas de programme économique, sinon le protectionnisme. Elle n’a plus d’idéologie, le marxisme est aujourd’hui totalement déconsidéré, et n’influence pas la discussion économique au sein du PS. Je ne suis même pas sûr qu’elle influence ses électeurs sur ces sujets. Mais revenons au débat.
Les candidats ont beaucoup parlé de l’augmentation du pouvoir d’achat. J’aurais aimé qu’ils nous parlent de méthode. Faut-il tout attendre de l’Etat? La baisse du pouvoir d’achat n’est-elle pas, pour une part au moins, liée à l’affaiblissement des syndicats? Peut-on les renforcer? Leur donner plus de poids?
Ségolène Royal souhaite que l’appartenance à un syndicat soit obligatoire…
C’est une idée intéressante qui aurait mérité d’être développée, ce qui n’a pas été le cas. Comment faire? Comment justifier cette inscription obligatoire? Faut-il comme dans certains pays nordiques associer l’inscription à un syndicat à un certain nombre d’avantages, allocations?… Ce qui aurait pu amener à une réflexion sur la représentativité des organisations syndicales. Une élection présidentielle est l’occasion de débattre de ces questions.
J’aurais également aimé qu’on nous en dise plus sur la manière de créer cette croissance dont Dominique Strauss-Kahn nous a dit qu’elle était la clef de tout.
C’est vrai…
Sans doute, mais comment la créer? Sur quoi agir pour l’aider à se développer? On sait depuis le début des années 80 que l’augmentation du pouvoir d’achat ne suffit pas dans un monde ouvert où les consommateurs peuvent acheter des produits achetés à l’étranger.
Mais est-ce que cela n’aurait pas été trop technique?
Pas forcément. Du reste, Ségolène Royal a bien fait un pas dans cette direction lorsqu’elle a parlé des industries de l’environnement qu’il faudrait développer. Mais c’est un peu court. On aurait aimé que les candidats à la candidature nous disent un peu comment ils voient la société française. On a beaucoup parlé, et à juste titre, du déclassement, mais n’y a-t-il que cela? On a l’impression qu’ils ne mesurent pas toute la complexité d’une société qui se déchire aujourd’hui entre ceux qui se sont bien adaptés à la mondialisation et ceux qui en souffrent.
Vous croyez qu’il y a tant de gens que cela qui profitent en France de la mondialisation?
Mais oui! Notre économie s’est parfaitement intégrée dans le jeu mondial. Nous avons beaucoup d’entreprises qui jouent dans la cour des grands, qui sont leaders sur leurs marchés. Je peux citer quelques noms : Hachette, Michelin, Total, Renault, Peugeot, L’Oréal, LVMH, Dassault, l’Air Liquide, BNP-Paribas, Axa, EDF, Areva, Bouighes, Air France… et on pourrait allonger la liste.
Ces entreprises sont performantes, compétitives, elles ont une forte productivité et versent à leurs collaborateurs de bons salaires. Tout le problème est qu’elles sont aujourd’hui dans une phase de conquête de positions sur les nouveaux marchés, en Chine, en Inde… et qu’elles créent plutôt des emplois à l’étranger qu’en France.
Alors qu’on ferme des usines en France…
Ce ne sont pas forcément les mêmes. On a parlé dans le débat des délocalisations, sans d’ailleurs beaucoup de précisions, mais on n’a pas parlé des moyens d’aider au développement d’entreprises compétitives et performantes qui sont la seule réponse viable dans un monde ouvert. On aimerait savoir ce que les candidats comptent faire pour favoriser le développement d’entreprises à forte croissance. Et vous savez peut-être que c’est l’une des faiblesses de l’économie française. Nous avons trop peu d’entreprises en forte croissance, qui se développent rapidement et qui créent des emplois… On en a une illustration tout récemment avec la publication d’un palmarès des 500 entreprises européennes dont la croissance est la plus rapide. Sur ces 500, il n’y a que 55 entreprises françaises alors que des petits pays comme l’Autriche, la Belgique ou les Pays-Bas en ont chacun une vingtaine, que la Grande-Bretagne en a plus de 70 et l’Allemagne plus de 100. Cette difficulté à favoriser le développement de ces entreprises à forte croissance est d’autant plus inquiétante qu’il s’agit de sociétés qui créent beaucoup d’emplois. Sur les 55 sociétés françaises de ce classement, 3 en ont créé en deux ans plus de 500 et 8 autres plus de 200.
Ces entreprises sont spécialisées dans les nouvelles technologies?
Pas exclusivement. Il y a dans la liste des sociétés de transport, de sécurité, d’agro-alimentaire, du bâtiment, des biotechnologies, des sous-traitants de l’industrie automobile… C’est très varié. Ce qui montre bien que les politiques qui consistent à favoriser un secteur, l’environnement, l’informatique… ne sont pas forcément les mieux adaptées.
Si j’insiste autant là-dessus, c’est que j’ai eu le sentiment que le débat économique risquait de tourner plus autour des mesures défensives que des mesures offensives. Éviter les délocalisations, lutter contre les entreprises qui les pratiquent quand elles pourraient faire autrement est une excellente chose, mais cela ne suffit pas. Sauf à fermer les frontières, il y aura, quoique l’on fasse, des délocalisations et nos entreprises les plus dynamiques créeront souvent plus d’emplois à l’étranger qu’en France. La solution est donc d’aider les entreprises qui ont des atouts à se développer plus rapidement.
Oui, mais comment faire?
C’est là qu’on attend les candidats et ils nous ont laissé sur notre faim. Il est vrai que cela les aurait amenés à parler du financement des entreprises, des mécanismes pour inciter des managers compétents à investir dans des entreprises de petite taille, toutes choses un peu complexes, mais Dominique Strauss-Kahn aurait certainement pu en parler avec intelligence, parce que ce sont des choses qu’il connaît bien. Je regrette qu’il ne l’ait pas fait.
Si je vous comprends bien, les candidats ne vous ont pas convaincu…
Je n’ai pas trouvé de programme économique à la hauteur des enjeux. C’est peut-être lié à l’exercice. Candidats à la candidature au sein du Parti Socialiste ils sont condamnés à suivre au plus près un programme qui ne mérite certainement pas de passer à la postérité. On peut espérer que les choses changent après la nomination et que le candidat élu développe un programme économique plus riche, plus pertinent, plus moderne.
C’est d’autant plus important que la droite flotte. On ne sait pas bien si Nicolas Sarkozy est libéral ou autoritaire. Selon que l’on prend l’une ou l’autre de ses déclarations, il est pour le libéralisme ou, au contraire, pour l’intervention de l’Etat. Un candidat de gauche qui aurait une vision précise de ce qu’il veut faire pourrait assez facilement se démarquer de ce flou dont on ne sait pas bien si Nicolas Sarkozy l’entretient pour des motifs électoraux ou si c’est un reflet d’une personnalité hésitante, assez proche au fond de celle de Chirac auquel, vous savez, on reprochait de souvent varier.
Vous n’avez pas parlé de l’Europe? Le sujet a été abordé pendant le débat?
Laurent Fabius en a parlé à plusieurs reprises, mais c’est le seul, ce qui  était d’ailleurs un peu étrange et donnait le sentiment qu’il essayait de séduire tous ceux, nombreux au Parti Socialiste, qui ne lui pardonnent pas son comportement pendant le référendum sur la Constitution européenne. Je ne suis pas sûr qu’il ait réussi à convaincre. Je me demande même si cela n’a pas contribué à accentuer cette image d’insincérité qui lui est attachée.
Des socialistes qui ont assisté aux débats les ont critiqués en disant : on a eu le sentiment d’être devant des candidats au poste de premier ministre plus que devant des candidats au poste de Président de la République.
Ce n’est pas le sentiment que j’ai eu, mais c’est certainement l’une des difficultés de ces élections. Avec le quinquennat, on ne sait plus très bien ce que peut être  le rôle du Président de la République. Si tout se passe bien, il gouvernera pendant cinq ans avec une majorité et sera en concurrence avec son Premier Ministre. Et du coup comment se positionner? Jusqu’où aller dans le détail? On n’attend pas la même chose d’un Président qui trace de grandes options et d’un Premier Ministre qui gère les affaires au jour le jour au risque d’être en permanence sous le feu des critiques. Il sera, d’ailleurs, de ce point de vue, intéressant de voir la place que les candidats de droite comme de gauche feront à la réforme institutionnelle. Vous savez qu’il y a au parti socialiste des gens qui militent pour une 6ème République, que Ségolène Royal s’est déjà exprimée sur le sujet. D’autres le feront sans doute. Mais on s’éloigne des questions d’économie.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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