Bernard Girard
Chronique du 11/09/07
Quelle politique économique pour relancer la croissance?
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chronique
Bonjour, l’OCDE a révisé cette semaine à la baisse ses prévisions sur la croissance française pour 2007. J’imagine que ce n’est pas une bonne nouvelle…
L’OCDE a effectivement ramené à 1,8% ses prévisions de croissance du PIB pour 2007 alors qu’en mai dernier elle misait encore sur une croissance de 2,2%. On est évidemment loin de l’objectif de 2,5% du gouvernement et on ne peut exclure que cette révision soit encore trop optimiste puisqu’elle ne tient pas compte de la crise financière de cet été.
Cette révision à la baisse concerne tous les pays?
Elle concerne la plupart des pays industrialisés, les Etats-Unis, l’Allemagne, la France, mais pas tous. La Grande-Bretagne devrait à l’inverse voir sa croissance progresser, passer de 2,7% à 3,1%. Mais la France est la plus touchée. D’où, d’ailleurs, les réactions très vives du gouvernement qui n’a pas révisé ses prévisions alors même que la plupart des instituts de conjoncture et les services économiques des banques qui travaillent sur ces questions confirment la tendance décrite par l’OCDE et qui s’appuient sur les chiffres très médiocres de la croissance au second trimestre.
Vous avez peut-être entendu Nicolas Sarkozy affirmer qu’il irait chercher la croissance là où elle se trouve. Mais ce ne sont que des mots. L’important, c’est la politique économique que le gouvernement va mettre en place. Or, on voit se dessiner, à ce propos, un véritable débat entre ceux qui voudraient, comme le gouvernement, trouver cette croissance en favorisant la demande et ceux qui recommandent plutôt d’agir sur l’offre.
La demande, c’est le pouvoir d’achat, les salaires…
Ce ne sont pas seulement les salaires : une baisse d’impôts, le recul du chômage peuvent renforecr la demande au même titre qu’une hausse du salaire.
Nicolas Sarkozy veut donc booster la croissance en augmentant le pouvoir d’achat des Français, ce qui leur permettrait de consommer plus. C’est une thèse classique, populaire chez les politiques puisqu’elle revient à satisfaire les attentes des citoyens, mais beaucoup d’économistes son sceptiques. La demande, la consommation se porte bien en France, c’est elle qui tire la croissance, ce qui pose problème, disent-ils, c’est l’offre, ce sont les marges des entreprises, c’est le commerce extérieur, c’est la capacité des entreprises à se développer et à croître sur de nouveaux marchés… C’est la thèse de Jean-Philippe Cotis, l’économiste en chef de l’OCDE, c’est celle de Jean Peyrelevade qui a donné, il y a quelques jours, un long papier dans
Le Monde
sur le sujet. C’est également celle de Laurence Parisot.
Si je vous comprends bien, il y a une différence d’analyse entre le gouvernement et des gens qui sont a priori plutôt proches de lui…
Nicolas Sarkozy a été très applaudi lors de la dernière réunion du Medef, mais il n’est pas certain qu’il soit aussi bien accueilli l’année prochaine. L’interview de Laurence Parisot il y a quelques semaines était, de ce point de vue, intéressante, elle multiplie les compliments mais elle dit également qu’on a fait beaucoup, trop peut-être, pour les consommateurs, et qu’il serait temps de se préoccuper des entreprises et de les laisser reconstituer leurs marges. Ce qui n’est évidemment pas tout à fait la ligne officielle du gouvernement. Les patrons sont toujours très favorables à Nicolas Sarkozy, mais l’état de grâce sur le plan économique est dores et déjà terminé.
Revenons aux choix du gouvernement. Il a fait le pari que l’on pourrait relancer la croissance en favorisant la consommation.
Toutes les mesures qu’il a prises dans son paquet fiscal, la détaxation des heures supplémentaires, le bouclier fiscal, les mesures sur le financement des logements… s’inscrivent dans cette logique et si les ministres font aujourd’hui preuve d’optimisme, c’est qu’ils font le pari que ces mesures qui vont entrer en vigueur dans les semaines qui viennent suffiront à relancer la croissance.
Et, si ce n’est pas le cas?
Et ce ne le sera probablement pas. Personne ne croit vraiment que la détaxation des heures supplémentaires augmentera le pouvoir d’achat. Pour que ce soir le cas, il faudrait qu’il y ait de la croissance qui incite les entreprises à demandent à leurs salaires de travailler plus. Quant aux baisses d’impôt et au bouclier fiscal ils ne feront pas plus consommer les plus riches.
L’opinion peut être séduite par l’activisme de Nicolas Sarkozy, sa jeunesse, son dynamisme, mais elle ne croit pas vraiment que ces premières mesures peuvent améliorer le pouvoir d’achat. Le scepticisme est réel. Ce sont des chiffres qui ont été peu commentés, mais l’opinion des ménages sur leur niveau de vie à venir s’est dégradée en juillet alors même que le gouvernement annonçait toutes ces mesures.
Tout cela devrait amener le gouvernement à aller plus loin. On peut retenir des derniers propos de Nicolas Sarkozy, que c’est bien ce qu’il compte faire en agissant sur deux facteurs : la distribution et le marché du travail.
La distribution, c’est cette fameuse loi Galland…
On a beaucoup parlé ces derniers jours et on va continuer de parler de la suppression de cette loi qui règle les rapports entre industriels et grands distributeurs et interdit à ceux-ci de répercuter sur leurs prix de vente les remises faites par les industriels. Des gens comme Renaud Dutreuil, qui était ministre des PME dans le gouvernement Villepin, militent également pour l’abandon de la loi Raffarin sur le petit commerce qui a remplacé la loi Royer qui limitait les ouvertures d’hypermaché et a augmenté de 10 à 12% disent les distributeurs, le coût des implantations commerciales. D’autres encore aimeraient que l’on supprime tous les dispositifs de type corporatiste qui mettent les prix sous le contrôle des producteurs, comme cela se passe par exemple pour le lait.
Si cela peut faire baisser les prix, c’est une bonne chose…
Oui, mais est-ce que ce sera suffisant? Si les prix augmentent actuellement, c’est, pour une part au moins, parce que les prix des matières premières augmentent, sous le coup de phénomènes que l’on connaît bien : la montée en puissance de nouveaux pays, comme l’Inde ou la Chine et le développement des bio-carburants qui exercent une pression à la hausse sur les prix.
Vous dites : pour une part au moins…
Oui, parce que les hausses des prix des matières premières semblent avoir, dans certains cas, bon dos. On pense au prix du pain, la baguette a augmenté de 5 centimes en moyenne, alors même que la matière entre pour moins de 5 centimes dans le coût d’un produit vendu au client autour d’un €. Les artisans ont profité d’une hausse de la farine pour tirer leurs prix vers le haut. Mais ils ne sont pas les seuls. Michel-Edouard Leclerc parle de hausse de 6 à 10% sur des produits comme les laques, les shampooings ou les lessives qui sont produits par des très grandes entreprises et qui n’incorporent évidemment que très peu de matières premières.
Les industriels exagèrent donc?
Il y a deux choses : la hausse des prix des matières premières, du blé… leur donne un bon motif d’augmenter leurs prix. On remarquera, d’ailleurs, que ce sont les patrons des grandes firmes de l’agro-alimentaire qui insistent le plus sur les risques d’inflation des prix. Mais cela concerne les prix partout dans le monde. Mais il y a, à coté de cela qui est assez classique, un problème spécifiquement français : depuis 2002, les marges des entreprises ont fortement régressé, jusqu’à atteindre leur plus bas niveau historique depuis vingt ans. Et beaucoup d’industriels profitent de la situation pour reconstituer des marges qui ont trop diminué.
Et c’est le consommateur qui paie…
Oui, mais autant c’est choquant dans un cas, autant il faut se souvenir, dans l’autre, que les marges font les bénéfices qui font les investissements qui font l’emploi. Notre croissance atone d’aujourd’hui est la conséquence directe de cette dégradation des marges. Tant que l’activité est restée soutenue, les entreprises ont continué d’investir en finançant leurs investissements sur les marchés financiers. En d’autres mots, elles ont emprunté. Mais cela coûte cher et dès qu’il y a moins d’activité, elles réduisent la voiture. Les investissements n’ont augmenté que de 0,1% au deuxième trimestre. Autant dire de rien.
Mais pourquoi une baisse de ces marges des entreprises en France et pas ailleurs?
On peut, je crois, rapprocher cette baisse des taux de marge des difficultés de notre commerce extérieur. Nos exportations reculent alors que nos importations augmentent. Ce qui veut tout simplement dire que nos entreprises sont moins compétitives tant sur les marchés étrangers qu’en France.
Et à quoi tiennent ces pertes de compétitivité?
Elles viennent, d’abord, de la faiblesse des investissements dans la recherche qui permet de développer des produits qui échappent, pour un temps au moins à la concurrence.
Mais cela tient aussi à la structure de notre économie, au poids des PME qui sont mal équipées pour se battre sur les marchés internationaux et à la concentration de l’industrie autour de quelques pôles. Il suffit que l’industrie automobile tousse pour que des secteurs entiers attrapent la grippe.
La baisse des taux de marge de ces dernières années est liée à l’inadaptation croissante de notre tissu industriel à la mondialisation. Là où les entreprises allemandes se sont spécialisées sur des créneaux relativement bien protégés de la concurrence internationale, qui profitent de la montée en puissance des pays émergents, les entreprises françaises sont plutôt présentes sur des créneaux plus sensibles à la concurrence. Lorsqu’une entreprise perd des parts de marché que ce soit sur son marché local ou à l’étranger, sa production diminue, ses coûts augmentent et sa marge diminue.
Il y a un signe qui ne trompe pas. Lorsque vous regardez les entreprises américaines qui tirent la croissance de l’autre coté de l’Atlantique, elles n’existaient pas, pour beaucoup, il y a dix ou quinze ans. Google, Amazon, e-bay qui sont en train de réinventer le commerce, la publicité sont nées il y a à peine dix ans. Où sont les grandes entreprises françaises de moins de dix ans? Il n’y en a pas. Nos grandes entreprises, Michelin, Renault, Air Liquide, Total… étaient déjà là il y a 25 ans.
L’euro fort n’a pas arrangé les choses…
L’euro est également fort pour les entreprises allemandesè et il ne pose de problème que pour les ventes en dehors de la zone euro. Plutôt que de se lamenter on devrait s’adapter. Si les Allemands s’en tirent mieux c’est que des années de mark fort les ont conduits à se spécialiser sur des créneaux moins sensibles au prix. Le problème de l’industrie française est qu’elle ne fait pas les prix, mais qu’elle les subit. Si l’entreprise n’a pas de concurrence ou des produits tellement meilleurs que ses concurrents, elle peut fixer ses prix comme elle l’entend. Si elle a des produits banals, elle doit se plier à la règle du marché, et c’est évidemment plus difficile.
Que peut faire le gouvernement?
Tout dépend de l’analyse qu’il fait de la situation. Si j’ai bien compris ce que nous disent les ministres, il se soucie peu de la structure de l’économie. Toute sa politique parait basée sur l’hypothèse que la baisse des marges des entreprises est liée à l’euro, comme vous le disiez à l’instant, d’où les critiques répétées de la Banque centrale européenne, et au coût du travail. Si le coût du travail augmente alors que les prix restent stables, les marges des entreprises diminuent.
Cette analyse de la situation explique cette politique qui a consisté, d’abord, à refuser de donner un coup de pouce au Smic en juillet et qui met aujourd’hui l’accent sur la détaxation des heures supplémentaires et la réforme du marché du travail. Vous savez que Nicolas Sarkozy a donné trois mois aux partenaires sociaux pour le moderniser. Ce qui, en fait, veut dire : supprimer les obstacles au licenciement.
Et en quoi est-ce que cela peut améliorer les marges des entreprises?
Le raisonnement est simple :
- dans les périodes difficiles, les entreprises dont les carnets de commande se rétrécissent ne peuvent pas licencier, leurs coûts augmentent, leurs marges baissent,
- dans les périodes fastes, les entreprises hésitent à recruter des gens sachant qu’elles ne sont pas sûres de pouvoir s’en séparer en cas de difficultés.
Les rigidités seraient donc, d’un coté, responsables du recul rapide des marges des entreprises dans les périodes difficiles et, de l’autre, du chômage de masse même dans les périodes fastes. C’est un raisonnement classique que l’on retrouve dans tous les manuels d’économie, chez les auteurs les plus réputés comme chez les plus obscurs.
Ce n’est, bien sûr, pas l’avis des syndicats…
Non, et c’est ce qui rend difficile toute négociation même si plusieurs propositions faites ces derniers mois pourraient faciliter les choses. Je pense, notamment, à l’idée de sécurisation des parcours professionnels et à toutes celles qui tournent autour de la mise en place d’un système de séparation à l’amiable : les entreprises paient plus cher lorsqu’elles licencient un salarié mais celui-ci ne peut, en échange, aller en justice.
Et si les négociations n’aboutissent pas?
Alors le gouvernement choisira de manière classique la voie législative. Mais le problème est que ces analyses, quoique très classiques, ne sont pas forcément justes. Des
travaux
récents suggèrent que les rigidités sur le marché du travail n’ont pas le rôle qu’on dit. Il n’est donc pas certain que ces mesures contribuent à renforcer les marges des entreprises. Et si ce n’est pas le cas, les entreprises n’investiront pas plus, elles perdront en compétitivité… Les pouvoirs publics s’en sortiront pendant un temps en cherchant des boucs émissaires, comme l’euro, mais il arrivera un moment où il leur faudra faire face à la réalité et agir vraiment sur les causes de nos difficultés. Cela risque d’être douloureux…
L’avenir que vous nous proposez n’est pas rose…
Je faisais tout à l’heure allusion à Jean Peyrelevade. Il conclut le papier qu’il a donné au Monde il y a quelques jours d’une phrase cinglante : “
La droite d'aujourd'hui, comme la gauche de 1981, devra procéder en 2009 ou 2010 à une opération douloureuse de redressement des comptes publics. On aura alors la réponse à la question décisive : qui paiera, des ménages ou du système productif, le coût du retour au principe de réalité ?
” Le débat sur la politique économique est bien engagé. Il devrait se développer dans les mois qui viennent.
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