Bernard Girard

Chronique du 30/09/08

La crise sĠaggrave, les politiques montent au front

 

Depuis la semaine dernire, la crise sĠest aggravŽe et lĠEurope nĠest plus ŽpargnŽe puisque deux banques sont dans le collimateur : Fortis et cette banque anglaiseÉ

Bradford and Bingley, la huitme banque anglaise, une spŽcialiste du crŽdit immobilier auquel on peut ajouter une banque allemande, une banque danoise et probablement dans les jours qui viennent de nouvelles banques amŽricaines. On parle outre-Atlantique dĠune centaine dĠŽtablissements menacŽs.

On peut aujourdĠhui parler de panique, panique qui touche les bourses qui sĠeffondrent mais aussi les politiques. Souvenez-vous du discours de Georges Bush et mme de celui, pourtant beaucoup plus fin, de Nicolas SarkozyÉ

Il a parlŽ de garantie, a tentŽ de rassurer, il sĠest prŽsentŽ en rempart de la criseÉ

Oui, mais lĠexercice Žtait particulirement difficile, il lui fallait tout ˆ la fois dire la vŽritŽ, pas question de refaire le coup des nuages de Tchernobyl qui sĠarrtent ˆ nos frontires, et rassurer. Or, en nous disant quĠaucun Žpargnant ne serait lŽsŽ en cas de dŽfaillance de sa banque, il a introduit lĠidŽe que les banques franaises pouvaient tre menacŽes comme les britanniques, ce que personne, jusquĠalors, ne pensait.

Parce quĠimpossible?

Non. Regardez Dexia, une banque franco-belge qui est ˆ son tour entrŽe dans la tourmente, victime de ses engagements massifs dans LehmanĠs Brothers, mais il est vrai que nos grandes banques, BNP-Paris, la SociŽtŽ GŽnŽrale semblent plus solides que beaucoup dĠautres.

Tout cela, en tout cas, nous rappelle que la banque repose sur la confiance, lorsque celle-ci fait dŽfaut, tout sĠeffondre.

Vous nous parliez de Bush et Sarkozy que peuvent faire dans ce type de situation les gouvernements?

Beaucoup! Si les politiques ont donnŽ ces dernires annŽes le sentiment dĠavoir renoncŽ ˆ leur pouvoir, de sĠtre dŽsengagŽs de tout ce qui leur permettait dĠencadrer les activitŽs Žconomiques et financires, ils sont revenus en force sur le devant de la scne. Au point que tout le monde attend dĠeux quĠils nous sortent de la crise. Ce qui est tout de mme paradoxal.

Mais que peuvent-ils faire?

LorsquĠil y a une catastrophe naturelle, une inondation, un ouragan, les autoritŽs interviennent ˆ trois niveaux :

-  ils commencent par colmater, ils construisent des barrages pour Žviter que la catastrophe ne sĠŽtende et ne touche plus de monde encore,

-  Ils se portent au secours des victimes et luttent contre les consŽquences ˆ court et moyen terme de la catastrophe,

-  Ils cherchent enfin des solutions de long terme pour Žviter que cela ne se reproduise.

CĠest donc un peu la mme chose dans le cas qui nous occupeÉ

AujourdĠhui, les gouvernements colmatent, ils nationalisent les banques dŽfaillantes et tentent, dans la mesure du possible, dĠempcher les effets domino que leur chute pourrait entra”ner. Le sauvetage dĠAIG il y a quelques jours, a, par exemple, ŽvitŽ ˆ BNP-Paribas, mais aussi ˆ bien dĠautres banques europŽennes de graves difficultŽs.

Et comment?

AIG avait dŽveloppŽ des produits dĠassurance qui permettaient ˆ des banques commerciales de prendre plus de risques. LorsquĠune banque prte de lĠargent ˆ une institution, un Etat, une entreprise qui nĠest pas jugŽe parfaitement solvable par les agences de notation, elle doit couvrir le risque quĠelle prend en augmentant son capital. AIG avait imaginŽ un produit qui permettait aux banques dĠŽchapper ˆ cette contrainte. QuĠelle se soit effondrŽe et ce sont tous ses banques clientes en Europe qui se seraient retrouvŽs dans une situation trs difficile. Et elles Žtaient semble-t-il nombreuses. Les europŽens sont dĠailleurs intervenus pour inciter Paulson ˆ agir. On dit que Christine Lagarde lui a tŽlŽphonŽ ˆ Henry Paulson pour lui recommander dĠintervenir. `

Et vous croyez que ce coup de tŽlŽphone a ŽtŽ dŽterminant?

Non, mais il lĠa certainement confortŽ dans sa dŽcision. Il faut dire que la dŽfaillance dĠAIG aurait Žgalement fait du tort ˆ des entreprises puissantes, comme Boeing ou Airbus.

Encore pour des questions dĠassurance?

Oui, bien sžr. Lorsque ces entreprises signent des contrats avec des clients, elles prennent des assurances pour se protŽger contre les risques dĠannulation des contrats. Et AIG Žtait le grand spŽcialiste de ce type de police dĠassurances.

CĠest ce que jĠappelle colmater les brchesÉ

ƒviter que la catastrophe ne sĠŽtende!

CĠest ce que font les Etats lorsquĠils nationalisent, lorsquĠils dŽgagent des fonds pour racheter les crŽances toxiques. Mais on le sait bien, colmater les brches ne suffit pas. Il faut Žgalement prendre des mesures pour venir au secours des victimes de la catastrophe. Aux USA et en Grande-Bretagne, on pense aux propriŽtaires qui risquent de perdre leur logement. En France, on pense plut™t aux dŽfaillances dĠentreprises qui ont augmentŽ de plus de 8% sur les 12 derniers moisÉ

Et ˆ la remontŽe du ch™mage!

Dont les derniers chiffres sont trs mauvais. Et qui ont toutes chances de sĠaggraver encore si un nombre croissant dĠentreprises ont des difficultŽs ˆ se financer du fait de la rarŽfaction du crŽdit. Ce qui peut venir trs simplement pour toutes ces entreprises qui nĠont pas suffisamment de capitaux propres ou pour toutes celles qui attendent de leur banquier des aides de trŽsorerie.

Ce nĠest pas seulement la faute de la crise financireÉ

Certainement pas. Mais la crise ne peut quĠaggraver une situation dŽjˆ trs dŽgradŽe. Et la question qui se pose est toute simple : Face ˆ cela que faire? Que peut-on attendre de nos politiques dont je disais quĠils Žtaient de nouveau en premire ligne sur le plan Žconomique. Les marchŽs ont montrŽ leurs limites. Tout le monde se tourne aujourdĠhui vers les politiques.

Nicolas Sarkozy a ŽvoquŽ des grands travaux É

CĠest une idŽe directement empruntŽe au New Deal, aux solutions imaginŽes aux Etats-Unis dans les annŽes 30 pour relancer lĠactivitŽ. Ce qui montre combien nos politiques ont ŽtŽ pris par surprise.

Ce nĠest pas forcŽment une mauvaise idŽeÉ

Si on sait les financer, ce qui nĠest pas Žvident, de grands travaux peuvent tre une manire de maintenir lĠactivitŽ dans les pŽriodes difficiles. Encore faut-il trouver des grands travaux qui ont du sens.

Nicolas Sarkozy a parlŽ dĠun plan transports dans les grandes villes, de l'accŽlŽration des travaux du TGV-Est, du dŽveloppement du nuclŽaire de nouvelle gŽnŽration et des Žnergies nouvelles. Mais est-ce vraiment ce dont nous avons besoin?

Ë part les Žnergies nouvelles, il sĠagit de travaux publics, cĠest-ˆ-dire dĠun secteur qui emploie beaucoup de main dĠoeuvre immigrŽe sans grande qualification qui nĠapportera pas de travail ˆ ceux qui en perdent aujourdĠhui un. Ce qui pourrait tre une solution aux Etats-Unis, pays dont les infrastructures routires sont dans un Žtat lamentable, qui pourrait en tre une en Grande-Bretagne - ce week-end tous les journaux britanniques titraient sur les risques de coupure de courant Žlectrique pendant lĠhiver- nĠen est probablement pas une en France. Nous avons de bonnes routes et notre parc nuclŽaire nĠest pas en dŽshŽrence. Les grands travaux dont a parlŽ Nicolas Sarkozy ˆ Toulon ne sont pas probablement pas ˆ la hauteur du dŽfi.

Et quels pourraient tre les grands travaux ˆ la hauteur du dŽfi?

Il me semble que de grands travaux nĠont de sens que sĠils contribuent ˆ la croissance ˆ long terme, sĠils crŽent massivement des emplois et sĠils rŽpondent ˆ des besoins de la sociŽtŽ. Les Žnergies nouvelles, tout comme dĠailleurs les Žconomies dĠŽnergie, sont certainement lĠune des pistes que lĠon peut poursuivre, susceptible de crŽer des emplois dans le b‰timent qui va beaucoup souffrir et de bŽnŽficier de mŽcanismes de financement de type bonus-malus. Mais il me semble que lĠon aurait intŽrt ˆ regarder du cotŽ de ce qui sera probablement le problme majeur de la France dans les annŽes qui viennent : son Žvolution dŽmographique.

Que voulez-vous dire par lˆ?

Nous vivons de plus en plus longtemps et nous faisons beaucoup dĠenfants. Ce qui, en pratique, veut dire, que nous avons besoin de services pour les plus ‰gŽs et pour les plus jeunes : plus de crches dĠun cotŽ et plus de maisons de retraites de lĠautre, plus dĠefforts en matire de santŽ et dĠŽducationÉ

Il y a tout un champ ˆ explorer. Notre systme de santŽ est dit-on lĠun des plus performants, il faut donc le protŽger, notre systme Žducatif est malade, il faut le soigner, le faire Žvoluer, ce qui, ˆ lĠinverse des travaux publics, suppose lĠutilisation de beaucoup de gens trs compŽtents. Si grands travaux il devait y avoir, cĠest, me semble-t-il, dans ces directions quĠil faudrait allerÉ 

Si je vous suis bien, il faut encore reconstruire le capitalisme, le systme financierÉ

Mais il se reconstruit sous nos yeux. Lorsque lĠadministration amŽricaine se propose dĠaffecter 700 milliards de dollars au rachat des crŽances toxiques, elle fait des choix qui auront un impact sur le capitalisme et notre systme financier pour les trente ans ˆ venir. DĠo, dĠailleurs, les discussions et  lĠŽclatement du parti rŽpublicain. Les plus libŽraux sont furieux. La prŽŽminence des marchŽs pour laquelle ils militent nĠa de sens que si de temps ˆ autre les plus imprudents sont sanctionnŽs. SĠils sĠen sortent sans tre punis, les marchŽs ne peuvent sĠauto-rŽguler et sont condamnŽs ˆ tre contr™lŽs par les pouvoirs publics, ce quĠils veulent Žviter ˆ tout prix.

Demander aux contribuables de payer, cĠest leur donner le droit de demander des comptes, dĠimposer des rŽglementations.

Mme chose, jĠimagine pour les nationalisations des banques europŽennes?

Ces nationalisations posent des problmes voisins. Les associations dĠactionnaires sĠinquitent dŽjˆ de celles de Fortis et de Bradford & Bingley : qui lĠEtat va-t-il nommer au Conseil dĠadministration de ces banques? Ë quel prix leurs actions seront-elles Žventuellement rachetŽes? Quand et comment seront-elles revendues?

Le capitalisme se reconstruit Žgalement lorsque BNP-Paribas ou la SociŽtŽ GŽnŽrale disent vouloir profiter de leur bonne santŽ pour racheter des banques en difficultŽ. Ou lorsque le gouvernement britannique fait appel ˆ une banque amŽricaine, Morgan Stanley, pour nŽgocier avec les banques en difficultŽ. NĠy a-t-il donc plus dans lĠadministration britannique de fonctionnaires capables de mener ce type dĠopŽration?

Les politiques sont donc au centre du jeuÉ

Exactement. Probablement contre leur grŽ. Mais cĠest leur r™le. Un r™le difficile parce que des dŽcisions quĠils prennent aujourdĠhui, le plus souvent dans le brouillard et sans vraie vision de ce qui pourrait arriver va dŽpendre lĠavenir de notre systme financier. Mais cĠest pour cela quĠils ont ŽtŽ Žlus et choisis : pour prendre des dŽcisions lorsque les experts sont sans voix. 

 

 

 

 

Retour ˆ la page principale