Bernard Girard
Chronique du 23/09/08
La crise
Bonjour, vous allez nous parler ce matin de la crise. Quand on coute la radio, quand on regarde la tlvision, quand on lit la presse, on trouve toute une srie dĠexplications techniques quĠon ne saisit pas toujoursÉ
CĠest effectivement trs compliqu. On sĠy perd tous. Certains nous disent que cĠest li la complexit du systme et aux modles mathmatiques quĠutilisent les financiers, qui fait que plus personne nĠy comprend rien, dĠautres sĠen prennent lĠavidit des banquiers, dĠautres encore au capitalisme, Wall Street, la manire dont les Amricains vivent crditÉ JĠy verrai, pour ma part, lĠeffondrement dĠun modle conomique dvelopp au dbut des annes 70 Wall Street, modle qui a permis beaucoup de gens de sĠenrichir, qui a favoris la croissance mais qui a aujourdĠhui atteint ses limites.
Cela demande quelques explications!
Bien sr. JusquĠ la fin des annes 60, les banques taient diriges par des gens ns au tout dbut du sicle, qui avaient vcu 1929, qui en avaient mesur les consquences tant sur le plan conomique que politique et qui, de ce fait, acceptaient trs bien les rgles, les rglementations mises en place dans les annes 30 pour viter le retour dĠune crise de mme ampleur. Pour dire les choses simplement, ces dirigeants prfraient la prudence la croissance.
Dans les annes 70 arrive la tte des tablissements financiers une nouvelle gnration ne au lendemain de la premire guerre mondiale qui nĠa pas t traumatise par la crise de 1929 et qui choisit de privilgier la croissance sur la prudence. Mais qui dit croissance dans le monde financier dit aussi prise de risque plus importante, le risque naissant de ce que lĠon prte sans avoir un quivalent en capital suffisant pour couvrir les dfauts de paiement de ceux auxquels on a prt de lĠargent.
Un homme illustre merveille ce tournant : Walter Wriston.
Je ne connais pasÉ
Il sĠagit dĠun banquier n en 1919 qui accde la direction dĠune des grandes banques de Wall Street, la First National City Bank, que lĠon connat aujourdĠhui sous le nom de Citicorp, la fin des annes 60. Il succde un Rockfeller n en 1902 qui est entr dans la banque en 1930É Ds quĠil accde la tte de la banque, Wriston dcide dĠen changer le modle conomique. Il cre alors ce que lĠon appelle le Òone bank holding companyÓ : il transforme une banque commerciale qui collecte des dpts en holding financier qui vend toute une srie de produits qui chappent la rglementation : du crdit hypothcaire, du crdit la consommationÉ
Wriston est un innovateur. Il sera lĠun des pionniers de la carte de crdit, avec Mastercard, et des distributeurs automatiques de billets. Il a galement t un chaud partisan de lĠinternationalisation des banques amricaines et lĠun des adversaires les plus farouches et les plus dtermins de la rglementation bancaire. Il dit, dĠailleurs, que Òles rglementations qui entravent le dveloppement des banques commerciales entravent galement le dveloppement conomique global.Ó
Ce modle est efficace?
Il est trs efficace. Il a contribu la croissance des tablissements qui lĠont choisi. Et comme il tait efficace, il a t suivi et prolong par beaucoup dĠautres qui ont multipli les innovations qui sont lĠorigine de la crise que nous vivons aujourdĠhui.
Mais en quoi ont consist ces innovations?
Ces innovations ont, pour lĠessentiel, consist lever tous les obstacles la croissance des tablissements financiers. Il y a eu, notamment :
- la
cration dĠtablissements qui chappent compltement aux contrles du
rgulateur, ce qui nĠtait pas le cas de Citigroup qui continue dĠavoir une
activit de banque commerciale qui collecte des dpts qui aujourdĠhui, de
manire ironique, la protge de la crise,
- Il
y a eu le dveloppement de ces politiques qui lient les rmunrations aux
rsultats de lĠentreprise et
incitent les financiers vendre toujours plus de crdits,
- Il
y a eu, enfin, les produits drivs et cette titrisation
dont on parle tantÉ
En quoi est-ce que cela consiste?
CĠest un mcanisme qui permet de placer les crances auprs dĠautres investisseurs, des banques, par exemple, en les transformant en titres que lĠon peut facilement ngocier. LĠintrt est que cela permet de vendre beaucoup plus de crdits sans avoir se proccuper dĠaugmenter son capital pour se couvrir, mais ce mcanisme a un triple inconvnient qui explique la crise actuelle :
- il
supprime tout contact direct entre le dbiteur et le crancier. Rsultat : plus
personne nĠest incit contrler la solvabilit de lĠemprunteur et lĠon se
trouve dans la situation o lĠon prte des gens qui ne seront jamais capables
de rembourser. CĠest la source de la crise de lĠimmobilier,
- Il
introduit de lĠopacit dans le systme. Le dtenteur de ces titres ne sait plus
quoi ils correspondent, il est incapable de mesurer les risques quĠil prend
en les achetant. DĠo les difficults des banques europennes qui avaient
investi dans ces titres, dĠo galement le diffusion trs rapide de la crise :
lorsque vous ne savez pas quoi vous en tenir, vous vous faites prudent, vous
souponnez le pire, vous prenez des prcautions. Cette opacit qui a favoris
la vente rapide des titres a galement acclr la perte de confiance dont a
t entre autres victime Lehman
Brothers ;
- Ce
mcanisme rend enfin trs vulnrable lorsque la confiance disparat : si les
entreprises qui vendent le crdit nĠarrivent plus titriser leurs crances, si
elles nĠarrivent plus sĠen dbarrasser rapidement, elles se trouvent prises
la gorge puisquĠelles nĠont pas assez de capital pour rembourser ceux auxquels
elles ont emprunts pour financer les crdits quĠelles ont distribus. Elles
sont dĠautant plus rapidement prises la gorge quĠelle ont pris des emprunts
court terme quĠil faut rapidement rembourser.
Mais si cĠtait si dangereux, pourquoi personne nĠa tir la sonnette dĠalarmeÉ
La sonnette dĠalarme a t tire plusieurs reprises. Chaque fois quĠil y a eu une crise financire et il y en a eu de trs nombreuses, infiniment plus quĠon imagine. Des spcialistes ont calcul quĠil y avait eu depuis le dbut des annes 70, 168 crises bancaires qui ont touch une centaine de pays. La sonnette dĠalarme a souvent t tire.
Pourquoi nĠa-ton pas ragi?
Pour plusieurs motifs. DĠabord parce que tout le monde en a profit. Les banquiers qui ont vendu ces crdits, mais aussi les industriels et les particuliers. Qui dit plus de crdit dit plus dĠinvestissement dont plus de croissance, plus de facilit pour sĠacheter une maison, financer des achatsÉ Personne nĠavait au fond intrt ce que ce systme sĠeffondre.
Ensuite, parce que les Etats-Unis ont t plutt plus pargns que dĠautres. Toutes ces crises nĠtaient pas mondiales, beaucoup taient seulement rgionales, comme la crise asiatique de 1997. Or, lorsque la crise tait rgionale, les Etats-Unis bien loin dĠen souffrir en ont profit, les investisseurs ayant tendance aller se mettre lĠabri dans lĠconomie la plus puissante.
Mais plusieurs crises ont frapp les Etats-UnisÉ
Les Etats-unis nĠont pas t pargns. On peut notamment penser lĠclatement de la bulle internet en 2000. Mais chaque fois lĠadministration amricaine sĠen est sortie en baissant les taux dĠintrt, en injectant des liquidits dans le systme, ce qui vitait lĠaggravation de la crise mais donnait aussi aux acteurs, tous les acteurs, aux banquiers, aux investisseurs, aux particuliers qui empruntent le sentiment que rien de grave ne pouvait leur arriver, que ce serait, au pire, au mauvais moment passer. En ce sens, Allan Greenspan qui a t le patron de la FED, la banque centrale amricaine, est un responsable direct de la crise que nous vivons aujourdĠhui.
Et que peut-il maintenant se passer? A-t-on vu le pire? Ou peut-on sĠattendre de nouvelles catastrophes?
Il y a trois coles. Les pessimistes, comme George Soros ou Jacques Attali qui nous disent que la crise est loin dĠtre termine, que plusieurs banques sont encore menaces, les optimistes, plus rares, comme Franois David, le patron de la Coface qui nous disent que cette crise finira comme les autres, et les cyniques, comme Charles Wyplosz, un conomiste qui enseigne Genve et qui nous explique que le capitalisme a toujours fonctionn comme cela : des agents conomiques ont t imprudents, ils sont sanctionns, mais le systme sĠen sortira trs bien jusquĠ la nouvelle crise.
Vous nous dites quĠil y a des optimistes, on ne les entend pas beaucoup. Sur quoi sĠappuient-ils pour dfendre leur thse?
Franois David base son analyse sur deux lments : la monte des pays mergents trs forte croissance qui vont continuer de tirer lĠconomie mondiale et la bonne rsistance des entreprises non financires, rsistance qui fait penser que la croissance conomique mondiale nĠest pas aussi atteinte quĠon le dit. Et ceci, explique-t-il dans un papier publi la semaine dernire dans le Monde, parce quĠelles ont Òreconstitu leurs fonds propres et sont beaucoup mieux armes pour rsister la rarfaction du crdit. Le taux d'autofinancement moyen des entreprises aux Etats-Unis est pass de 75 % en 2001 92 % aujourd'hui, et celui des entreprises europennes de 72 % 88 %.Ó
CĠest une analyse intressante qui met le doigt sur le risque majeur pour les entreprises qui ne sont pas dans le secteur financier, ce que lĠon appelle, parfois, lĠconomie relle : la rarfaction du crdit. On nĠen parle pas beaucoup parce que nous sommes rapidement sortis des crises rcentes, mais cette fois-ci cela promet dĠtre diffrent. Toute la question est de savoir si cette rarfaction sera de courte dure ou si elle deviendra structurelle.
Si elle est de courte dure, les entreprises qui peuvent sĠautofinancer sortiront probablement peu prs indemnes de la crise, mais les autres risquent de beaucoup souffrir. On peut craindre que cette crise ne fasse plonger les entreprises et les secteurs en perte de vitesse mais galement ceux dans la phase initiale de leur dveloppement qui ont besoin de beaucoup dĠargent pour se dvelopper.
Ë qui pensez-vous?
Je pense, entre autres, lĠindustrie automobile amricaine qui est aujourdĠhui en pleine dconfiture, qui a besoin dĠargent frais pour se sortir de lĠornire dans laquelle elle sĠest mise et qui risque dĠavoir du mal en trouver, ce qui veut, au mieux, dire quĠelle va tre dans lĠobligation de retarder les investissements qui lui permettraient de revoir ses gammes de produits. DĠo des fermetures dĠusines, des licenciements massifs qui auraient peut-tre pu tre vits dans dĠautres circonstances. Et cela ne peut pas tre sans effet sur le reste de lĠconomie.
Mais je pense galement la Silicon Valley. Il y a des entreprises qui sĠen sortiront trs bien, comme Google qui a de quoi autofinancer ses investissements, mais il nĠest pas sr que lĠon puisse dire la mme chose de toutes les jeunes pousses qui attendent aujourdĠhui des investisseurs pour continuer de se dvelopper. LĠeffondrement des bourses, la plus grande difficult que vont prouver un certain nombre de socits de capital risque se financer pourrait freiner leur dveloppement, voire lĠinterrompre brutalement.
Et si cette rarfaction du crdit dure plus longtempsÉ
Si elle devient structurelle, on peut sĠattendre, aux Etats-Unis et peut-tre dans nos pays, des annes de croissance atone, molle, un peu lĠimage de ce que connat depuis le dbut des annes 90 le Japon.
Mme si lĠon prend le parti de lĠoptimisme, il nĠy a donc pas de quoi se rjouirÉ
Exactement.
Note de lecture
JĠimagine que vous avez ces derniers jours beaucoup lu sur le plan de sauvetage du gouvernement amricainÉ
Bien sr, et comme vous lĠimaginez tout le monde nĠest pas dĠaccord sur tout. Il y a cependant un point qui fait, je crois, lĠunanimit ou presque : cette crise nĠest pas le fruit dĠune intervention maladroite du gouvernement comme cela a pu tre le cas dans dĠautres circonstances, mais bien une crise du capitalisme. CĠest ce que dit explicitement Richard Posner, un spcialiste du droit et de lĠconomie des institutions, dans son blog qui remarque que les mesures prises par le gouvernement amricain lĠont t par des personnes qui venaient du secteur priv et qui se sont appuyes dans leurs analyses de la situation beaucoup plus sur les travaux des analystes des banques que sur celles des institutions gouvernementales.
Ceci dit, beaucoup de libraux sont trs critiques de lĠintervention du gouvernement amricain. CĠest le cas, notamment, de Luigi Zingalez, un spcialiste de lĠconomie financire qui enseigne Chicago qui proteste contre la privatisation des bnfices et la socialisation des pertes laquelle nous assistons qui risque de devenir le modle du capitalisme des 50 prochaines annes. CĠest aussi celui de Howard Becker, autre libral pur jus, qui craint un retour de la rgulation.
Ils le seraient plus encore sĠils avaient su, lorsquĠils crivaient leur blog, que la BarclayĠs va ayer 2,5 milliards de bonus aux dirigeants de Lehman dont elle vient de racheter un prix dfiant toute concurrence les actifs sains.
Et combien sont donc ces dirigeants qui vont se partager ce bonus?
Ils ne seront pas trs nombreux : 208, seulement, dont 8 principaux.
CĠest scandaleux!
Et vous nĠtes pas seule le dire, ce qui fait penser que BarclayĠs sera peut-tre forc de reculer. DĠautant que la situation est en Grande-Bretagne particulirement dlicate. Deux conomistes europens, Daniel Gros et Stefani Micossi ont fait remarquer que le passif de plusieurs grandes banques europennes tait suprieur au PIB de leur pays dĠorigine. CĠest le cas de Fortis en Belgique, celui de la BarclayĠs en Grande-Bretagne et, peu de choses prs, celui de la Deutch Bank en Allemagne
Et quĠest-ce que cela veut dire?
Mais tout simplement quĠil sera trs difficile dĠorganiser en cas de ncessit leur sauvetage comme cela vient dĠtre le cas aux Etats-Unis. En Allemagne ou en Belgique, on peut esprer que la BCE interviendra, elle en a les moyens, mais dans les pays qui ne sont pas dans la zone euro, comme la Grande-Bretagne ou la Suisse, ce sera tout simplement impossible. Comme le disent les auteurs de cette tude, les gouvernements de ces pays nĠont quĠ croiser les doigts et prier.