La corruption

De quoi allez-vous nous parler aujourd’hui ?

De la corruption.

C’est plus un sujet pour juriste que pour économiste…

J’aimerais vous prouver le contraire.

Mais pourquoi aujourd’hui ? il y a dans l’actualité des affaires nouvelles ?

Non. Mais j’ai été frappé ces derniers jours de retrouver régulièrement ce mot dans les journaux que je lisais. Tout récemment encore dans Le Monde à propose de la nomination de Jérome Monod à l’Elysée. Vous savez qu’il a été patron de la Lyonnaise des Eaux et l’article suggérait plus qu’à mi-mot que cette entreprise n’avait pas toujours été très respectueuse de l’éthique.

C’est très répandu ?

C’est naturellement très difficile de le dire. Les corrompus et les corrupteurs se gardent bien de faire de la publicité, mais on a le sentiment que c’est effectivement assez répandu. On a quelques chiffres qu’il faut manier avec prudence mais qui sont intéressants. Il y a une association qui publie chaque année un index de la corruption qu’elle fabrique en interrogeant des dirigeants d’entreprise.

Ces sondages ne sont pas très flatteurs pour la France.

Nous arrivons en 13ème position à la question sur les financements occultes dans le commerce extérieur, loin derrière les pays nordiques, mais également derrière les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Suisse, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne.

Nous arrivons en 22ème position dans une échelle de perception du niveau de corruption, loin encore derrière beaucoup d’autres pays.

C’est effrayant. Ces sondages sont fiables ?

C’est effectivement effrayant. Est-ce fiable ? Probablement pas. J’imagine que beaucoup de gens se contentent de répéter ce qu’on leur dit, ce qu’ils lisent dans le journal. Il y a des stéréotypes. Je ne suis pas sûr que tous ces jugements soient fondés sur des expériences de première main. Mais ceci étant, la corruption existe bien, et elle mérite qu’on essaie de l’analyser et de comprendre pourquoi elle se développe.

Les économistes s’y intéressent donc ?

Oui, surtout depuis la chute du mur de Berlin. Avant, tant qu’elle ne concernait que des pays très pauvres, on s’en souciait beaucoup moins.

La corruption a explosé à l’Est avec l’arrivée du marché et les économistes ne pouvaient pas ne pas le voir. Ils pouvaient d’autant moins le voir que toutes les prédictions se sont révélées fausses. L’arrivée du marché n’a pas enrichi les russes, c’est même plutôt le contraire qui s’est produit.

La corruption s’est tout de suite proposé comme réponse à ce qui passait aux yeux de beaucoup d’économistes pour un paradoxe : si l’économie russe ne sort pas plus vite du marasme, c’est que les richesses produites sont immédiatement volées, récupérées par des mafias.

Ce n’est pas faux

C’est certainement juste.

Les fonctionnaires en place qui donnent les autorisations, qui débloquent les dossiers ne voient pas pourquoi ils ne bénéficieraient pas eux aussi de la situation. Puisqu’il y a création de richesses, pourquoi ne pas en tirer parti.

La corruption, c’est cela : ce sont des gens auxquels on a donné un certain pouvoir sur leurs concitoyens qui l’utilisent à leurs fins personnelles et qui le commercialisent. C’est ce qui se produit de manière endémique dans certains pays en voie de développement où l’on voit d’ailleurs se créer de véritables cercles vicieux :

On est loin des pays développés. En France, les fonctionnaires reçoivent leurs salaires

Oui, bien sûr. Mais on rencontre dans les pays développés des mécanismes voisins. La police de New-York a longtemps eu la réputation d’être corrompue. Cette corruption était entretenue par un règlement municipal qui interdit le stationnement en ville. Dans une ville dans laquelle on construit beaucoup et dans laquelle on pénalise très sévèrement les retards pris dans la construction, il fallait bien que les entrepreneurs qui avaient à transporter des matériaux sur les chantiers trouvent une solution. Elle a consisté à payer les policiers. Et comme les chantiers se déplacent, qu’on ne connaît pas forcément les gens dont il faut graisser la main, on a trouvé la une occupation pour la mafia.

Vous êtes en train de nous dire que la corruption peut avoir dans certains cas des raison d’être…

On peut effectivement s’amuser à la justifier :

Tout cela n’est pas très moral…

C’est même plutôt amoral. Surtout lorsque l’on sait les ravages que la corruption peut causer dans une économie. On peut en faire une rapide liste :

Il faut donc la combattre

Certainement.

Mais comment ?

Ce n’est pas très facile. Que ce soit à l’Est ou à l’Ouest on observe que très peu de cas de corruptions sont jugés. Cela fait partie des délits dont on négocie les sanctions. Comme c’est un peu gênant pour tout le monde, comme c’est souvent difficile à prouver, on vous demande de partir sur la pointe des pieds. C’est ce qui se produit dans les entreprises qui ont souvent des problèmes avec les gens chargés des achats, des travaux…

Faudrait-il être plus sévère ?

Sans doute, mais il faut se méfier de la dureté des sanctions. Dans beaucoup de ces pays, on lance régulièrement de grandes campagnes contre la corruption. On arrête les corrompus et on les condamne à des peines très sévères, à la prison, voire comme en Chine à la mort. Or, ce n’est pas très efficace : plus on est sévère, plus il y a de corruption. Chacun sachant que cette lutte contre la corruption sert de couverture à des luttes de pouvoir mettez-vous à la place d’un haut fonctionnaire. Il sait que quoi qu’il fasse on saura trouver contre lui des preuves de corruption, cela se fabrique facilement, il suffit d’un repas offert, d’une paire de chaussures, d’un voyage… il sait également que sa situation est très incertaine : il a intérêt à faire fortune le plus vite possible et à disparaître.

Est-ce que vous voulez dire qu’on ne peut rien faire ?

Non, pas du tout. Cela veut tout simplement dire qu’il faut être plus vigilant et plus sévère avec les corrupteurs. On a tendance à sanctionner les élus qui se laissent corrompre et à excuser les entreprises qui les corrompent. C’est une erreur. Il faudrait être beaucoup plus strict avec les entreprises. Pour les inciter à refuser les compromissions. Imaginez que demain une entreprise refuse de payer une commission. Elle n’a pas le marché, parce qu’elle a refusé de payer. Mais elle peut très bien porter plainte et demander à ce que le marché soit réexaminé parce qu’il y a soupçon de corruption. Ce serait certainement le plus efficace.


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