Bernard Girard
Chronique du 11/07/06
Ce que nous a enseigné la coupe du monde…
 
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Bonjour, difficile en cette saison de ne pas parler de la Coupe du Monde, même sur Aligre qui n’a pourtant rien d’une radio dédiée au sport…
Il est effectivement difficile de ne pas en dire un mot. Ne pas en parler serait d’ailleurs dommage, puisque cet événement sportif est un formidable révélateur de nos sociétés et de ses évolutions…
Les télévisions se félicitent de taux d’écoute exceptionnels. 18 millions de téléspectateurs pour France-Corée, 22 millions pour la fin du match entre la France et le Brésil, ce qui faisait, je crois, près de 90% d’audience… On a atteint des chiffres meilleurs encore en demi-finale et en finale.
C’est effectivement considérable. Et tous les chiffres vont dans le même sens. On parle d’une audience cumulée de 30 milliards de téléspectateurs dans le monde, ce qui donne tout son sens à l’expression de village planétaire de Mac Luhan. Et quand on regarde de plus près les chiffres, on observe des évolutions significatives par rapport à 2002 :
- le développement d’un intérêt des femmes pour le football : 40% des téléspectateurs seraient des téléspectatrices,
- la montée en puissance de pays qui n’ont pas de tradition footballistique, comme la Chine. La rencontre Angleterre-Paraguay a été suivie par près de 63 millions de Chinois, soit plus que la population réunie des deux pays en compétition.
C’est une aubaine pour les télévisions…
Oui, mais c’est une aubaine qui leur coûte très cher. Il  n’est pas certain que les télévisions qui ont investi des sommes considérables pour payer les droits de diffusion des images s’y retrouvent toutes. Pour certaines, comme M6, ce n’est pas trop grave puisque c’est une manière d’investir dans le futur, de gagner de nouveaux spectateurs, mais pour d’autres, c’est peut-être plus inquiétant. TF1 a investi 100 millions d’euros dans cette opération qui lui aura rapporté au mieux 75 millions d’€. Alors même que la France a réalisé un très beau parcours et est arrivée en finale, ce qui n’était pas évident. Si les bleus avaient été éliminés dés les premiers tours, il y aurait sans doute eu beaucoup de grimaces à Boulogne dans la tour de TF1.
J’imagine, d’ailleurs, que les télévisions des pays qui ont été très tôt éliminées s’interrogent aujourd’hui sur la pertinence de ces investissements. Il faut dire que les droits de diffusion ont considérablement augmenté. Ils ont été multipliés par 11 entre 1998 et 2006. On est passé de 135 millions à 1, 5 milliards de Francs suisses.
Ils avaient déjà beaucoup augmenté en 2002…
Oui, mais ils ont encore augmenté de 25% depuis 2002.
Comment les télévisions peuvent-elles perdre de l’argent alors qu’avec des audiences pareilles, elles peuvent vendre très cher leurs écrans publicitaires?
Les annonces de 30 secondes étaient vendues, le soir de la finale 250 000€. Ce qui représente effectivement des sommes considérables, mais insuffisante pour rentabiliser l’opération. Tout simplement parce que les règles du football limitent le nombre d’écrans publicitaires. On ne peut, en fait, en passer que pendant les 15 minutes d’entracte. Pour que ce soit plus rentable pour les télévisions, il faudrait introduire de nouvelles coupures dans le jeu. Un peu à l’image de ce qui se fait avec le football américain qui donne aux chaînes le temps de passer des annonces sans pénaliser les spectateurs.
Cela parait difficile…
C’est, je crois, l’un des enjeux de l’utilisation de la vidéo dans l’arbitrage. Imaginez qu’on l’autorise. Il faudrait un peu de temps pour que les arbitres revoient la séquence, quelques minutes qui pourraient être mises à contribution pour diffuser des annonces publicitaires… La FIFA  qui s’y oppose aujourd’hui pourrait demain y trouver son compte puisqu’elle est la principale bénéficiaire de ces hausses vertigineuses des droits de diffusion.
Vous pensez donc que les règles du football sont condamnées à évoluer?
Pas forcément. À coté des succès d’audience de la télévision, il y a une autre évolution majeure : l’apparition d’internet qui a sans doute beaucoup contribué, cette année, au succès de la coupe du monde et qui devrait aider, demain, à la progression de ce sport dans des régions où on le pratique peu, je pense notamment aux Etats-Unis.
Les Américains ont regardé la coupe du monde?
Oui. Pendant très longtemps, le football a été aux Etats-Unis réservé aux latinos, aux immigrants venus d’Amérique du Sud où l’on est très amateur de ce sport. Or, cette année, les Américains s’y sont beaucoup plus intéressés. Grâce notamment à internet qui leur a permis de voir des match et, surtout, de se renseigner. Au point que le site de la FIFA est devenu l’un des plus consultés outre-atlantique. Ils ne sont pas les seuls, d’ailleurs. 13 millions de britanniques se sont connectés sur les sites internet parlant de football le jour où Michaël Owen, l’un de leurs grands joueurs a du quitter la compétition.
Presque autant que pour un match!
Exactement. Les chiffres de consultation sont très proches. Au bout de deux semaines de compétition, la FIFA et Yahoo qui se sont associés ont enregistré une audience cumulée de 2,5 milliards de pages. Soit plus que pour toute la coupe 2002. Et cela annonce des évolutions significatives :
- d’une part, cela permet à des internautes qui vivent dans des pays dans lesquels les télévisions ne programment pas les matchs comme ils le souhaiteraient, et je pense notamment aux Américains, de les voir. Je parle des gens qui vivent dans des pays dans lesquels les télévisions diffusent peu de match, je pourrai aussi parler des matchs joués à des heures où l’on n’est pas devant sa télévision, mais devant son écran, au travail, par exemple…
- d’autre part, cela permet de concevoir des services nouveaux, qui associent diffusion, commentaires, explications… comme sait si bien faire interner,
- enfin, internet devrait rapidement offrir une solution au problème de la publicité dont nous parlions tout à l’heure.
Et comment?
Les professionnels d’internet travaillent aujourd’hui beaucoup sur le mariage de la vidéo et de la publicité. Il se demandent comment distribuer gratuitement des vidéos sur le net sans pour autant pénaliser les auteurs. Les télévisions ont résolu ce problème en coupant les émissions de séquences publicitaires, ce qui n’est pas très commode sur le net où l’on voit se développer d’autres solutions, comme celle imaginée par Google qui consiste à afficher au dessus de l’écran un bandeau publicitaire.
Vous croyez qu’internet peut faire concurrence aux télévisions pour la retransmission de matchs?
Difficile de dire aujourd’hui comment les choses se passeront, mais on ne peut pas l’exclure. Aujourd’hui, internet est plutôt un complément. Pour ne donner qu’un exemple, ceux qui utilisent le navigateur Firefox ont la possibilité d’avoir en permanence des informations tirées de la presse internationale, des extraits de match sur leur écran. Cela ne fonctionne pour l’instant qu’en anglais et ce n’est pas mis à jour immédiatement, ce qui est un souci, on a envie de voir ou de revoir très vite les images, mais on sent bien que ce ne sont que des détails.
Les droits de retransmission peuvent continuer de progresser, ils le feront si les opérateurs internet ou les compagnies de téléphone qui ont fait leur entrée sur le marché se mettent à leur tour sur le marché.
Quand vous parlez de compagnies de téléphones, vous pensez à SFR qui proposait de vous téléphoner chaque fois qu’un but était marqué?
Mais oui. Vous savez peut-être que 120 000 clients se sont abonnés au service alerte-buts de SFR et qu’en quelques semaines plus d’un million de vidéos ont été consultées sur les téléphones mobiles de SFR.
Si, donc internet et les compagnies de téléphone trouvent des modèles économiques plus efficaces, les montant des droits de diffusion vont augmenter. Et comme les télévisions ne sont pas assurées de rentabiliser leurs investissement on ne peut exclure qu’elles lèvent le pied, à moins qu’elle s’associent avec des producteurs internet, des compagnies de téléphone…  
Ce qui est vrai du football, l’est, bien sûr, des autres sports. Google vient de mettre en place une carte très détaillée du Tour de France qui pourrait être bien être le prochain bénéficiaire de ces technologies. Imaginez que l’on puisse, sur le même écran, voir la course, comme on la voit à la télévision, voir une carte des difficultés à venir, des informations sur les coureurs, sur les équipes… on pourrait avoir une sorte de spectacle total. Le moteur de recherche vient également de mettre au point un service pour suivre les match de tennis de Wimbledon. Yahoo! a, de son coté, signé un accord avec la FIFA  pour cette coupe du monde. Les grands opérateurs d’internet ont commencé de se positionner sur ce marché.
Et pourquoi rentabiliseraient-ils mieux leurs investissements que les télévisions?
Ils ont un marché a priori plus large puisque mondial. Ils ont plus de liberté pour placer les annonces. Ils connaissent mieux leurs utilisateurs et peuvent donc offrir aux annonceurs des publics plus ciblés que ne font les télévisions.  
Sauf qu’un écran d’ordinateur n’est pas un écran de télévision. Les ventes de grands écrans se sont multipliées ces dernières semaines…
Vous avez donc raison. Pour le seul mois de mai, les ventes de téléviseurs à écrans plasma et cristaux liquides ont progressé de 188%. 240 000 téléviseurs de ce type auraient été vendus dans les semaines précédant la coupe du monde. Mais quel est le plus intéressant? La télévision d’hier sur un grand écran ou des services nouveaux sur un écran plus petit? Il y a là une bataille commerciale de grande ampleur qui se dessine, bataille dont le résultat dépendra moins de nos préférences que de la capacité des opérateurs à mettre en place des modèles économiques efficaces. Je veux dire par là, des modèles qui leur permettent de rentabiliser des investissements très lourds dans les droits de rediffusion.
Il y a tout de même dans tout cela quelque chose d’étrange. Je veux bien que les matchs de football soient passionnants, mais comment peut-on penser qu’ils vont intéresser tant de monde?
Le succès de ce sport tient pour partie aux médias, à la manière dont ils savent en faire des spectacles intéressants et compréhensibles par tous. Mais bien d’autres phénomènes entrent en ligne de compte comme le mélange d’exploits individuels et d’exploits collectifs, la simplicité des règles qui fait que tout le monde les comprend, l’incertitude : les Brésiliens que l’on présentait comme les meilleurs ont été battus en quart de final, les Portugais qui ont dominé contre les Français ont été battus, les Français que l’on présentait comme vieillis, démodés, dépassés sont arrivés en finale.
Il y a également cette connivence entre les équipes et la population. Ces grandes manifestations mondiales sont l’occasion, pour chaque peuple, de se retrouver autour de valeurs communes présentées comme autant de vertus nationales. On ressort les hymnes et les drapeaux qui ne servent plus à grand chose à l’occasion de ces événements, ce qui est un paradoxe quand on sait que les joueurs de ces équipes travaillent souvent à l’étranger. Mais ce n’est pas le seul paradoxe de cette compétition…
À quoi d’autre pensez-vous?
Je pense, par exemple, aux efforts consentis par des joueurs qui sont souvent extrêmement riches. Regarder la coupe du monde, c’est un peu regarder des milliardaires taper dans un ballon.
C’est leur métier…
Je sais bien, mais ils se prennent eux aussi au jeu, ce qui rend la compétition attrayante. À lire la presse, à voir comment les politiques réagissent, on a l’impression qu’ils portent sur les épaules toutes les attentes d’un pays, l’image qu’il a de lui-même.
Et c’est sans doute ce qui explique que l’on s’identifie si bien à eux…
Vous croyez vraiment que l’on s’identifie à eux?
Cela en a, en tout cas, toutes les apparences. Et cette identification peut aller très loin. On a beaucoup parlé en 1998 de la France blanc-black-beur que révélait l’équipe…
On a vu que l’enthousiasme n’a pas duré longtemps…
Sauf que la France s’est découverte multi-ethnique et multi-culturelle et que plus personne aujourd’hui ne le conteste.
Cette fois-ci, nous avons vu une équipe vieillissante reprendre du poil de la bête…
Cette thématique du vieillissement a été tellement reprise par la presse que l’on peut penser qu’il y avait au delà de l’équipe de football une allusion à la France, à notre gouvernement, à nos structures, à notre société. Au point qu’un économiste très sérieux, France Kramarz s’est amusé à comparer l’âge moyen des équipes engagées dans la compétition et les taux de chômage des pays qu’elles représentent. Il a fait cette expérience sur les pays de l’OCDE, mais, dit--il, “les résultats que j’obtiens sont très clairs, et désespérants : l’âge moyen des équipes est très fortement corrélé (négativement) avec le taux d’emploi (-0,44), et le taux de participation (-0,44) des jeunes de leur pays et très positivement avec le taux de chômage de ces mêmes jeunes (0,30). Pour résumer l’analyse statistique, que tout un chacun peut refaire puisque les données sont sur le web, l’âge moyen des équipes présentes à la coupe du monde de football est d’autant plus élevé que l’accès à l’emploi des jeunes de leur pays est difficile.
Vous voulez nous dire que ces équipes sont à l’image des pays qu’elles représentent?
C’est ce que suggère Francis  Kramarz. Il ne faut sans doute pas donner à cette comparaison plus d’importance qu’elle n’en à mais elle éclaire le succès de ce sport. Il nous renvoie une image de nous-même. Tout à la fois ce que nous sommes, un peuple vieillissant, et ce que nous pouvons continuer d’être dans un monde global : un acteur de tout premier plan.
Les politiques ont donc raison d’y attacher autant d’importance?
Bien sûr.  
 
 
 
 
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