La grève des convoyeurs de fonds

De quoi allez-vous nous parler aujourd’hui ?

D’argent, de numéraire, d’espèces, de liquide, de billets et de pièces… je vais vous parler de la grève des convoyeurs.

C’est bien la première fois que l’on voit cette profession se mettre en grève

Oui. Et c’est une petite profession : 8000 personnes, pas plus, et cela suffit à gêner à peu près tout le monde : plus d’argent dans les distributeurs de billets, dans les agences bancaires, des coffres pleins dans les grandes surfaces.

Cette grève confirme ce que l’on savait déjà par ailleurs : nous vivons dans des sociétés très fragiles : il suffit de quelques centaines qui s’arrêtent de travailler pour que notre économie tousse.

Un peu comme les grèves de la RATP ou de la SNCF…

C’est exactement le même phénomène. Vous remarquerez que ce sont d’ailleurs les mêmes syndicalistes, Poletti de FO qui s’est rendu célèbre lors des grèves des camionneurs, mais qui est aussi agent de la RATP est le leader des convoyeurs.

Il pratique un syndicalisme du " bouchon " : on bloque la circulation des hommes, des biens ou des billets et l’on prend la collectivité en otage.

Les convoyeurs ont de bonnes raisons de se battre, leurs salaires sont très faibles…

C’est exact. Ils n’auront certainement pas volé leurs augmentations, mais ils ne les obtiendront qu’en s’appuyant sur la gène occasionnée au public.

Malgré cette gêne, leur grève est populaire

Comme beaucoup d’autres : les Français aiment bien la grève et les grévistes, ils les comprennent et sont prêts à accepter un peu de gêne pour aider d’autres à améliorer leur sort. C’est une forme de philanthropie sociale un peu étrange qu’on ne trouve peut-être pas ailleurs, mais que nous aimons bien.

Pourquoi, à votre avis ?

Peut-être parce que nous savons qu’il est très difficile d’obtenir quoi que ce soit autrement.

Mais vous remarquerez que cette grève est intéressant d’une autre manière. Les salariés demandent des augmentations et les patrons reconnaissent qu’ils versent des salaires très faibles. Ils expliquent même pourquoi : parce que leurs clients, grands distributeurs ou banquiers, font jouer la concurrence de manière impitoyable. Moyennant quoi, ils demandent à l’Etat de mettre la main à la poche et de participer au financement de ces augmentations salariales. Ce qui est, pour le moins étrange.

Ils disent qu’ils ne peuvent pas payer…

Je sais bien, mais pourquoi ne pas s’adresser à leurs clients ? pourquoi faire payer à la collectivité ce qui devrait être payer par leurs clients et les clients de leurs clients ?

Le patronat parle tout le temps de libéralisme, mais ses premiers réflexes sont étatistes.

Vous nous parlez de la dimension sociale de cette affaire, mais quel est son impact économique ? y en a-t-il un ?

Oui, bien sûr. Cela nous rappelle, d’abord, le rôle des espèces dans notre vie économique. Nous manipulons tant de chèques, de virements, de cartes bancaires, de moyens de paiement sophistiqués, qu’on a presque fini par oublier les espèces sonnantes et trébuchantes. Mais elles existent bien et nous les utilisons beaucoup. Savez-vous, par exemple, que les banquiers ont prévu de fabriquer 13 milliards de billets à l’occasion de la sortie de l’euro.

Cela paraît considérable.

Ce l’est effectivement. Mais on en a besoin. Une monnaie qui n’aurait pas de billet ou de pièces serait un peu une monnaie artificielle. C’est ce qui se passe aujourd’hui avec l’euro. On sait que la monnaie européenne deviendra une véritable monnaie lorsque nous aurons entre les mains, lorsque nous la toucherons du doigt.

Cela ne sert pas qu’à cela…

Bien sûr. Et c’est ce qu’il y a d’intéressant dans cette grève. Elle nous amène à nous interroger sur ce que nous faisons des espèces. Et l’on découvre en fait deux grands usages :

Vous voulez dire que la disparition des espèces pourrait rendre plus difficile l’économie clandestine ?

J’imagine qu’ils trouveraient d’autres procédés, mais cela les gênerait certainement au moins pendant un certain temps. On peut d’ailleurs penser que la grève des convoyeurs va faire sortir de l’argent des cachettes où on les conservait. Tous ces billets de 500F qui circulent viennent bien de quelque part.

Avec un peu de mauvais esprit, on pourrait dire que cette grève est d’autant mieux acceptée que beaucoup de gens avaient des réserves cachées.

Vous le croyez vraiment ?

Je n’en sais rien, mais ce n’est probablement pas complètement faux.

Ce qui frappe, c’est que l’on n’entende pas les commerçants se plaindre. Si l’on manquait vraiment d’espèces, on achèterait moins de pain, on ferait des économies sur les journaux, on prendrait moins souvent le taxi et tous leurs productuers se plaindraient. Il ne semble pas que ce soit le cas. Mais il faut se méfier. Peut-être découvrira-t-on dans quelques mois que certaines professions ont souffert.

La grève ne dure pas depuis très longtemps et on a l’impression qu’elle touche à sa fin. Mais que se passerait-il si elle durait beaucoup plus longtemps ?

Si cette grève devait durer beaucoup plus longtemps, les commerçants apprendraient sans doute à utiliser d’autres moyens de paiement, comme le crédit, l’abonnement… on verrait se multiplier les projets de portefeuille électronique, voire le troc ou les monnaies de substitution.

Vous savez que c’est ce que l’on faisait au XIX ème siécle. Dans les régions un peu reculées, on manquait de monnaies et on utilisait ce que l’on avait sous la main. Eugen Weber, l’historien américain, raconte dans La fin des terroirs que l’on utilisait des pièces romaines dans l’Alliers dans les années 1850. Mais je doute qu’on en arrive là.


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