La confiance des Français (10/10/00)
Bonjour, de quoi voulez vous nous parler aujourd'hui?
De la confiance des Français ou, plutôt d'un chiffre qui a fait couler beaucoup d'encre ces derniers jours: l'indice de confiance des consommateurs.
Ce n'est pas quelque chose dont on parle tout le temps dans la presse
Non. Mais on en a beaucoup parlé cette semaine parce que la tendance vient de se retourner. Pendant des mois, cet indice était positif et il a brutalement chuté en septembre. Il a reculé de 10 points, ce qui est considérable. Ce sont tous les progrès observés depuis le début de l'année qui se sont trouvés d'un coup effacés.
C'est grave?
Grave, peut-être pas, mais préoccupant, certainement.
Cela mérite peut-être quelques explications
Le mieux serait peut-être que je vous décrive cet indicateur, la manière dont on le fabrique, ce qu'on en attend.
Il s'agit d'une enquête de l'INSEE. Chaque mois l'institut statistique interroge 2000 personnes au téléphone auxquelles on pose des questions sur :
Il y a ainsi une dizaine de questions que l'on pose à des ménages pendant les 3 premières semaines du mois. On compare les résultats d'un mois sur l'autre et l'on mesure les évolutions de la confiance des consommateurs.
C'est un sondage
Exactement. C'est un sondage mensuel, les statisticiens appellent cela un baromètre, une enquête de conjoncture que l'on suit depuis maintenant une dizaine d'années. C'est un indicateur que l'on retrouve dans à peu près tous les pays industrialisés. Je crois que le Luxembourg est le seul pays de la communauté européenne à ne pas en être équipé. Aux Etats-Unis il y a deux. C'est donc un outil sérieux.
A quoi sert-il?
A éclairer l'avenir, à anticiper : si les consommateurs ont confiance, ils investissent, ils dépensent, achètent des voitures, des maisons, du matériel électroménager, ce qui est bon pour l'économie. Si, à l'inverse, ils n'ont pas confiance, ils retardent leurs achats et c'est plutôt mauvais. C'est donc un indicateur de l'activité à venir.
On a des indications sur les résultats de ces sondages ailleurs en Europe?
Oui. La Commission européenne vient tout juste de publier les résultats du baromètre qui suit les mêmes éléments dans les différents pays de la Communauté et l'on observe un peu partout le même phénomène. Si vous voulez un chiffre, la confiance a reculé en Europe de 4 points. C'est en en Espagne que le recul a été le plus marqué mais on l'observe également en Allemagne, en Italie et en Grande-Bretagne.
Une chute de 10 points, cela paraît beaucoup. Comment l'expliquer?
Cette chute d'autant plus surprenante qu'elle paraît contredire tout ce que l'on dit par ailleurs. Les Français, par exemple, s'inquiètent de nouveau du chômage alors même que l'on entend les chefs d'entreprise se plaindre du manque de main d'uvre.
Ce mauvais résultat invite à revenir sur la confiance des mois précédents. On dispose pour cela d'autres enquêtes, et notamment de celles que réalise dans un esprit voisin Ipsos. On y découvre quelques éléments qui permettent de mieux comprendre ce qui s'est passé.
L'indice Ipsos montre un décalage entre l'opinion que les personnes interrogées se font de la situation économique de la France, qui leur paraît bonne, encourageante, et leur situation personnelle qui leur paraît plus problématique.
Il met également en évidence un décalage entre les opinions des gens informés qui lisent la presse, plutôt optimistes, et les autres, plus réservés.
Tout se passe un peu comme si on avait bien observé une amélioration globale mais souvent pas ou peu d'amélioration personnelle. Ce qui s'explique assez bien : il y a des pans entiers de la population qui n'ont pas encore profité du retour de la croissance. C'est le cas, par exemple, de ceux que l'on appelle les seniors. L'augmentation des prix des produits pétroliers a naturellement mordu directement sur les revenus de ceux qui n'ont encore pas bénéficié du retour de la croissance. Il y a également des gens qui se demandent s'ils vont profiter de ce retour de la croissance et qui en doutent. Tous ces gens ont pu donner des réponses qui expliquent ce retournement.
On pourrait cependant penser que l'amélioration de la situation globale rende confiance à ceux qui n'en profitent pas encore.
C'est probablement ce qui s'est passé pendant quelques mois. Mais on parle aujourd'hui du retour de la croissance depuis un certain temps. Imaginez que vous soyez au chômage. On vous dit que l'emploi est reparti, que les entreprises ont du mal à trouver des salariés, et vous, vous ne trouvez pas, malgré tous vos efforts. Vous le vivez encore plus mal. C'est sans doute ce qui s'est produit : les bonnes nouvelles, c'est très bien quand on en profite, quand on n'en profite pas, cela donne le cafard.
Dans un registre différent pensez aux retraités : ils seraient les premières victimes de l'inflation. L'augmentation des prix du pétrole peut légitimement les inquiéter. Surtout s'ils se souviennent des années 70 et de l'inflation galopante qui a suivi la première crise pétrolière. Dans l'enquête Ipsos à laquelle je faisais allusion il y a deux secondes, les seniors étaient parmi les plus sceptiques. Il y avait 43% de pessimistes chez les plus de 70 ans.
Si je vous suis, ces mauvais chiffres annoncent un reflux de la consommation, un ralentissement de la croissance.
On peut effectivement le craindre, mais il est difficile de l'affirmer. Les évolutions de la confiance des consommateurs ne modifient pas les comportements d'achat des produits les plus courants. On n'achète pas moins de yaourt lorsque l'on est inquiet sur l'avenir. Seuls les produits les produits les plus coûteux peuvent poser problème : achat d'un logement, d'une voiture, d'un téléviseur Les ventes d'automobiles ont reculé en septembre. Mais c'était peut-être lié au Mondial, les gens attendant le salon pour choisir un nouveau véhicule.
Du reste, les enquêtes comparables que l'on mène auprès des industriels ou des commerçants donnent des résultats différents. Tout se passe comme si ces agents économiques avaient plus confiance dans l'avenir que les consommateurs.
Un industriel qui lit ce sondage pourrait cependant retarder ou abandonner des investissements
En théorie, peut-être. En pratique, j'en doute. Pour deux motifs : le premier est la prudence, pas plus qu'une hirondelle ne fait le printemps, un sondage ne modifie les politiques d'investissement ; le second est que les décisions d'investir se prennent sur le moyen terme. C'est un peu comme un train, cela ne s'arrête pas d'un coup.
J'ajouterai que je ne suis pas certain que les industriels utilisent beaucoup cet indice qui est beaucoup trop synthétique pour leur être utile. L'industriel de l'automobile a besoin de prévisions sur les ventes futures d'automobile, un indice de confiance ne lui apporte pas beaucoup d'informations.
Qui donc s'en sert?
Les journalistes économiques qui les commentent et les boursiers : lorsque cet indice recule, il peut être habile de modifier son portefeuille d'actions, de le réorienter vers des entreprises qui sont moins sensibles aux évolutions de la consommation individuelle.
Nous parlons de cet indicateur comme s'il était fiable, mais est-ce le cas? Est-ce qu'il nous donne des informations utiles sur l'avenir ?
C'est une question dont on peut débattre. Je vous disais qu'il y a aux Etats-Unis, deux indicateurs de confiance, ils ne donnent pas forcément toujours les mêmes résultats, ce qui incite à la prudence. Les spécialistes qui se sont penchés sur ces outils hésitent. On sait que la perte de confiance modifie le comportement des consommateurs, mais ces indicateurs mesurent-ils vraiment la confiance? Ils portent sur des opinions. On vous demande, par exemple, si vous pensez que dans les mois qui viennent votre situation financière va s'améliorer? Mais y a-t-il un rapport entre la réponse que vous donnez à cette question et vos futurs comportements de consommateur? Ce n'est pas certain. je peux penser que ma situation financière ne va pas s'améliorer parce que je n'attends aucune promotion, parce que les syndicats de mon entreprise ont négocié un accord de modération salariale, cela ne va pas m'empêcher d'acheter une voiture ou un téléviseur.
Il faut donc, je le répète, être prudent, même si ces enquêtes donnent des indications utiles sur le futur.
Pour conclure, je vais vous donner un chiffre : des Suédois ont fait une étude sur leur indicateur national qui est très proche du notre. Ils ont montré que ses évolutions permettaient d'expliquer à peu près 30% des fluctuations de la consommation. Ce je vous propose, c'est peut-être de revenir sur le sujet dans quelques mois pour voir ce qu'il en est.