Quand les économistes parlent du clonage…

 

 

Bonjour, vous allez nous parler aujourd'hui du clonage. J'imagine que le choix de ce sujet est en rapport avec les projets des raéliens…

Ce sont effectivement ces informations, mais aussi ce que la presse disait des travaux de laboratoires plus sérieux qui m'ont amené à chercher s'il y avait dans la littérature économique des textes qui en parlent.

C'est plutôt un sujet pour biologistes…

C'est vrai… Très peu d'économistes se sont, d'ailleurs, intéressés à ce sujet qui mène l'analyse économique aux confins de la science-fiction. Je n'en ai trouvé, à la vérité, que deux, Richard Posner, qui enseigne à Chicago, et Gilles Saint-Paul, qui enseigne à Toulouse.

Ce sont des gens sérieux?

Tout à fait. Saint-Paul est un spécialiste de l'économie du travail. C'est l'un des économistes français qui montent.

Et qu'est-ce qu'un économiste peut dire d'intéressant sur le clonage?

Un économiste va aborder le sujet sous un angle différent de ceux auxquels on est habitué, ce qui est intéressant dans la mesure où cela incite à se poser de nouvelles questions, à aller au delà du premier réflexe.

Il va mettre de coté les questions d'éthique et chercher à savoir ce qui, dans le clonage, est rentable, ce qui est viable d'un point de vue économique, ce qui justifie, au fond, que des agents économiques s'y intéressent. Gilles Saint-Paul se demande, par exemple, qui sera cloné. Ce n'est pas une question nouvelle. Plusieurs auteurs de science-fiction l'ont déjà posée, à commencer par Aldous Huxley qui a imaginé dans Le Meilleur des Mondes des clones esclaves. Mais il fait une réponse complètement différente : ce sont, dit-il, les gens qui ont le plus de capacités, qui gagnent aujourd'hui le mieux leur vie que l'on clonera. Pourquoi? mais tout simplement parce que si l'on fait l'hypothèse que la capacité à s'enrichir est héréditaire, ceux qui se lanceront dans cette industrie auront intérêt à cloner ceux qui pourront leur rapporter le plus.

Encore faut-il que la capacité de s'enrichir, de créer des richesses soit héréditaire…

C'est effectivement une hypothèse forte que rien ne permet aujourd'hui de valider. Je ne pense pas qu'elle ait de grande chance d'être vérifiée. Mais imaginons que ce soit le cas, ou que collectivement nous en soyons convaincus. Alors ce sont bien ceux qui ont le plus de capacités de s'enrichir que les industriels du clonage choisiront pour la reproduction. Ce qui pose immédiatement toutes sortes de questions :

Ce serait légal?

J'en doute. Ces réflexions mettent cependant en évidence un des freins au développement du clonage de l'homme de manière industrielle et massive. Pour que ce marché se développe il faut que les entrepreneurs qui se lancent dans l'aventure trouvent le moyen de rentabiliser leurs investissements. Ce qui paraît aujourd'hui difficile.

Est-ce que ce ne sont pas des questions un peu théoriques. Après tout, la plupart des pays ont pris des mesures pour interdire le clonage humain…

Il y a dans tout cela une part de jeu intellectuel. Dans l'un de ses articles, Saint-Paul imagine que les producteurs de James Bond font fabriquer un clone pour remplacer un Sean Connery trop âgé. Pour éviter que ce clone ne demande un salaire trop élevé, ils pourraient, dit-il, en fabriquer plusieurs qu'ils mettraient en concurrence… Ce qui poserait d'ailleurs un vrai problème à ces industriels dont nous parlons : s'ils clonent les gens qui gagnent le mieux leur vie, ils risquent de multiplier les concurrents et de rendre donc leur réussite économique plus difficile. C'est toutes choses égales par ailleurs ce qui s'est passé dans le football : on a formé des centaines de joueurs de haut niveau que l'on retrouve aujourd'hui dans des petits clubs alors qu'ils auraient, il y a quelques années, joué dans des équipes de première division, mais la concurrence est devenue si forte qu'ils n'y sont pas parvenus.

Mais j'en reviens à votre remarque. C'est vrai que beaucoup de pays ont pris des mesures pour interdire le clonage humain, mais on ne peut exclure que certains laissent se développer une industrie s'il apparaît que celle-ci est rentable. Saint-Paul cite des auteurs américains qui disent que mieux vaut, pour un couple stérile, avoir un enfant par clonage des gènes de l'un des deux parents que par insémination artificielle qui conduit à faire appel aux gènes d'un étranger. Je ne suis pas sûr que ces arguments soient très solides, mais cela veut dire qu'il y a des gens prêts à défendre le clonage et un marché potentiel : celui des couples stériles. Mais une fois accepté le principe pour les couples stériles, pourquoi l'interdire pour les autres? pourquoi l'interdire aux femmes qui veulent avoir des enfants sans l'inconvénient de les porter et d'accoucher? pourquoi ne pas autoriser des couples homosexuels à se reproduire par clonage de l'un ou des deux partenaires ou par mélange de leurs gènes? J'ai trouvé un texte publié dans une revue savante, qui défend cette thèse au motif que cela serait la meilleure manière de lutter contre les discriminations dont sont aujourd'hui victimes les homosexuels. Et, ainsi, de fil en aiguille… il suffirait de trouver une solution qui rende le clonage rentable pour qu'il se développe et qu'apparaissent des industriels qui proposent des embryons avec les gènes de Bill Gates ou de Gloria Lasso qu'il suffirait de confier à des mères porteuses.

Mais croyez vous qu'ils en auraient envie?

Je ne sais pas pour Bill Gates ou Gloria Lasso, mais d'après un sondage réalisé en 1997 et publié par The Economist, 6% des personnes interrogées se feraient volontiers cloner.

Mais est-ce que ces perspectives de clonage sont autre chose que de la science- fiction?

Les techniques du clonage utilisées pour fabriquer Dolly sont anciennes, elles ont été inventées en 1953 et rapidement utilisées pour fabriquer des grenouilles. Depuis Dolly, née en 1997, on a cloné des souris, des cochons et même un chat en février dernier. On ne peut exclure le clonage de l'homme dans un avenir proche. Des expériences auraient déjà été réalisées en Chine et en Italie. Il faut naturellement être très prudent surtout lorsque l'on n'est pas spécialiste. Il semble que les réussites, comme Dolly, soient exceptionnelles (il y avait 247 embryons, un seul a donné naissance à une brebis), que ces animaux soient stériles et qu'ils vieillissent très rapidement. On n'est, enfin, pas sûr que l'enfant cloné ressemble parfaitement à la personne dont provient le noyau. Ce qui fait beaucoup d'objections d'ordre technique.

Qui s'ajoutent aux objections éthiques…

Bien sûr. Mais Saint-Paul ne croit pas que les objections éthiques résistent longtemps à la pression économique. Tout comme le divorce, l'avortement ou la consommation de drogue ont fini par être légalisés ou tolérés, le clonage finira, dit-il, par l'être sous la pression économique pour peu que celle-ci soit assez forte. Il développe, d'ailleurs, dans l'un de ses articles toute une série de réponses aux objections qu'on peut faire au clonage :

Tout cela est un peu cynique…

Les économistes n'ont jamais reculé devant le cynisme…

Je citais quelques objections, on peut en faire d'autres. Dans son article, Posner donne l'exemple intéressant d'une famille qui vient de perdre un enfant dans un accident et qui fait appel au clonage pour le remplacer. Beaucoup de gens trouveront probablement ce cas moralement acceptable puisqu'il s'agit de réduire la peine d'un père et d'une mère. Et, cependant, cela signifie que la vie coûte moins cher puisque l'on peut remplacer celui qui meurt par un autre identique. C'est un peu comme sur le marché de l'art, un original coûte plus cher qu'une gravure que l'on peut tirer à plusieurs exemplaires. Et quand une vie ne coûte pas très cher, on peut plus facilement la dépenser : pourquoi se priver de faire une guerre si la vie humaine ne coûte plus grand chose? Pourquoi se soucier de la bonne santé de son enfant si on peut l'échanger contre un nouveau? et que se passera-t-il lorsque l'enfant né par clonage ne donnera pas pleinement satisfaction? Il y a dans tous les textes sur le clonage une tentation de l'élitisme, une volonté implicite d'améliorer l'homme qui met mal à l'aise.

Mais la principale objection que l'on puisse faire au clonage est qu'il risque de réduire la diversité génétique de notre espèce et de la rendre plus fragile, plus sensible aux changements de l'environnement. C'est l'argument qu'opposent les théoriciens du darwinisme au clonage et c'est une objection forte…

Vous voulez dire qu'à force de copier les mêmes modèles on va réduire le capital génétique de l'humanité?

Oui, mais pas seulement. Posner montre par un simple calcul comment le clonage pourrait faire exploser la stérilité et donc limiter les naissances par reproduction naturelle. Il y a dans la population 2% de personnes stériles qui n'ont pas aujourd'hui d'enfants. Avec le clonage, ils pourront demain se reproduire. Il suffit qu'ils se contentent d'avoir 2 enfants par couple pour qu'au bout de 5 générations, il y ait 10% de personnes stériles dans la population… On n'a donc pas besoin d'imaginer des programmes massifs de clonage pour le voir se développer avec ses conséquences et, notamment, cet appauvrissement de notre patrimoine génétique global qui fragilisera notre espèce devenue trop fragile. De là à penser qu'elle puisse disparaître en cas de choc environnemental il n'y a qu'un pas qui pourrait nous amener, c'est une hypothèse de Gilles Saint-Paul, à développer un tabou du clonage comparable au tabou de l'inceste.

A vous entendre, on ne sait pas très bien si on est dans la science-fiction ou dans la réalité…

Je ne sais pas non plus. on est probablement dans les deux. D'un coté, le clonage de l'homme paraît très éloigné, mais d'un autre coté, on voit des gens s'y intéresser qui n'ont rien de farfelu. L'article de Saint-Paul a été discuté avec Gary Becker, qui a reçu le Prix Nobel, il y a quelques années, avec Pierre Cahuc et Daniel Cohen qui sont des économistes réputés. Ces réflexions doivent être prises au sérieux. On peut penser qu'on les retrouvera sous une forme ou une autre dans les mois ou les années qui viennent.

 


  • Retour la page d'accueil