Bernard Girard
Chronique du 06/09/09
Le chômage des jeunes
Bonjour. Vous souhaitez nous parler ce matin de la jeunesse. C’est probablement le discours de Nicolas Sarkozy qui vous a incité à traiter de ce sujet…
J’ai écouté ce discours et j’étais tout au long un peu mal à l’aise. Parce que d’une part je ne voyais pas bien ce que l’on pouvait reprocher aux mesures qu’il proposait, attribution du RSA aux jeunes de moins de 25 qui ont travaillé au moins deux ans les trois dernières années, allongement de la période de l’année universitaire avec paiement d’un mois supplémentaire de bourse, création d'un service public d'orientation des jeunes regroupant tous les dispositifs existants, création d'un contrat de parcours individualisé pour les 16-18 ans qui ont quitté le système scolaire…
On peut dire qu’il fallait faire plus…
Sans doute et c’est ce qu’a dit sans beaucoup de conviction la gauche. Mais est-ce qu’il suffirait de faire plus? Est-ce que cela changerait grand-chose? J’avais, en écoutant Nicolas Sarkozy, l’impression d’avoir déjà entendu cinquante fois ce discours qui est probablement un discours de l’impuissance : on sait qu’il y a un problème, mais on ne sait par quel bout le prendre. Alors on tourne et retourne dans tous les sens les mêmes mesures dont on sait qu’elles sont inefficaces mais que l’on convoque faute de mieux.
Je n’ai certainement pas été le seul à avoir ce sentiment. J’entendais le lendemain sur une radio un jeune chômeur qui disait que ce dont il avait besoin, c’était du travail et non pas d’aide, de conseils, d’orientation. Et c’est, bien sûr, le fond des choses…
Le chômage des jeunes…
C’est ce sur quoi tout le monde bute. Il est là, massif, incontournable. On essaie de corriger tout cela en améliorant le système d’aides, mais sans vraiment s’interroger sur les motifs de ce chômage…
Qui explose!
Exactement. Les générations qui arrivent aujourd’hui sur le marché du travail vont prendre de plein fouet cette crise. Le chômage des 15/24 ans est en hausse de 20% sur un an. Mais la crise ne fait qu’aggraver un mal profond qui ronge depuis des années nos sociétés, qui la rongeait bien avant la crise.
Un mal que l’on dit lié au manque de formation…
Le chômage frappe d’abord les moins qualifiés. C’est une évidence. Mais on en conclut un peu vite que le problème disparaitrait si tous les jeunes étaient mieux formés. C’est plus compliqué que cela. Il y a trente ans, les jeunes n’étaient pas mieux formés qu’aujourd’hui, il y avait autant sinon plus d’échecs scolaires qu’aujourd’hui, et ils n’étaient pas en masse au chômage.
Dans les pays nordiques, dans lesquels il y a moins de problèmes de qualification des jeunes que chez nous, il y a également un chômage des 14-25 ans. Il faut, je crois, chercher l’explication ailleurs.
Et où?
Je vois deux pistes.
Il me semble, d’abord, que depuis une vingtaine d’années, peut-être un peu plus, peut-être un peu moins, nous avons fabriqué une nouvelle classe d’âge, une sorte de post-adolescence qui n’en finit pas, qui commence vers 15, 16 ans, et qui s’achève une dizaine d’années plus tard, lorsque l’on devient, enfin économiquement autonome. On parle aujourd’hui de pré-majorité, de majorité pénale à 16 ans, on demande aux élèves de quatrième ou de troisième d’aller suivre un stage en entreprise, mais on ne trouve vraiment un travail stable que vers 25/26 ans. On a donc une longue période, d’une dizaine d’années, pendant lesquelles les jeunes vivent à cheval entre le travail, les études, le chômage…
C’est pour une part lié à l’allongement des études.
Bien sûr. Allongement que l’on retrouve chez tout le monde. Il y a, chez les meilleurs, cette course poursuite à toujours plus de diplômes. Il ne suffit plus de faire une grande école, il faut en faire une seconde, entrer à l’ENA après l’X ou Normale… Faire une spécialité après ses années de médecine, préparer un master, un doctorat. On n’en finit jamais.
C’est pour les meilleurs…
Oui, mais pour les autres, c’est un peu la même chose. On pratique ce que pourrait appeler le tourisme universitaire : on commence des études de médecine puis on fait de la biologie avant d’aboutir en psychologie. Grâce aux équivalences, on passe d’une discipline à l’autre, on commence des études de lettres puis on fait du droit ou de l’histoire. On poursuit des études même si l’on n’en a pas tellement envie parce qu’on se dit que c’est la meilleure manière de trouver du travail.
Parce qu’on n’en trouve pas quand on en cherche…
Exactement. Et la collectivité s’en trouve très bien : tous ces étudiants qui n’apprennent en fait rien, qui accumulent des diplômes qui n’ont que peu de valeur, échappent aux statistiques du chômage pour pas très cher (9000€/an). Les universités se félicitent actuellement de ce que le nombre d’étudiants n’a pas diminué après la très longue grève du printemps. Mais c’est que beaucoup de jeunes gens n’ont d’autre choix que de poursuivre des études sans fin.
Mais que l’on poursuive des études brillantes, que l’on fasse des études faute de mieux ou que l’on soit chômeur on reste dans cette situation ambigüe, tout à la fois adulte, majeur, responsable et dépendant… de ses parents, de sa famille et de la collectivité qui finance et l’âge auquel on devient économiquement autonome recule.
Et cela contribue au chômage?
Mais bien sûr. L’allongement de cette période que l’on pourrait appeler de post-adolescence a favorisé le développement d’une offre abondante de travail précaire. Quand je dis offre, je veux dire que beaucoup de jeunes recherchent des jobs qui ne durent que quelques semaines, soit parce qu’ils sont à la recherche d’un stage pour découvrir le monde du travail, soit parce qu’ils ont besoin d’un peu d’argent pour financer leurs études, des vacances, soit parce qu’ils ne savent pas très bien ce qu’ils veulent faire, et ils cherchent… or, toute cette offre de travail précaire venant, pour beaucoup, des étudiants, fait une concurrence directe avec l’emploi durable des jeunes qui ont cessé tôt leurs études.
Vous voulez dire que les jeunes qui font ces stages mal payés font concurrence à ceux qui cherchent un emploi fixe.
Exactement. Et on en a mille exemples. Combien de PME dans le domaine de la communication, du tourisme, ne vivent que de stagiaires qui passent quelques semaines ou quelques mois dans l’entreprise et prennent la place d’autres jeunes qui auraient besoin d’un travail plus régulier? Je parle du tourisme et de la communication mais la même chose vaut pour le commerce, la distribution…
Pourquoi voudriez-vous qu’un employeur recrute une personne à plein temps sur un contrat de travail durable quand il peut trouver pour moins cher des étudiants qui acceptent des contrats de quelques semaines. Vous voyez donc que ce n’est pas seulement une affaire de qualification. Si les jeunes sans qualification ne trouvent pas de travail, c’est qu’ils sont concurrencés par des étudiants, des jeunes qui cherchent un emploi de complément.
Mais n’était-ce pas la même chose autrefois avec l’apprentissage?
Les jeunes apprentis étaient et sont très mal payés, mais ils sont engagés dans une carrière professionnelle. Ils deviennent très vite, très jeunes, financièrement, économiquement autonomes avec une qualification qui a une valeur sur le marché du travail. Ce n’est pas le cas de ces jeunes qui alternent études et petits boulots.
Ce mécanisme fait doublement tort aux jeunes sans qualification :
Il leur retire des emplois et les enferme dans la précarité qui rend très difficile la construction d’une carrière,
Il dévalorise les compétences qu’ils peuvent acquérir dans le travail.
Et pourquoi?
Dès lors que n’importe quel étudiant peut faire votre travail, les compétences que vous avez acquises en l’exerçant n’ont plus beaucoup de valeur.
Mais ce n’est pas le seul inconvénient de l’allongement de cette période floue où l’on tarde à devenir autonome. J’en vois un autre à plus long terme qui n’est pas moins inquiétant. C’est seulement lorsque l’on trouve un travail stable, durable que l’on contribue effectivement au financement des prestations sociales… Or, plus l’on trouve ce travail tard, plus on met en danger notre système social.
Les retraites? La sécurité sociale?
On dit aujourd’hui qu’il faut porter à 42 annuités la durée des cotisations pour la retraite. Pourquoi? Parce qu’il y a trop de vieux? Non. Parce qu’il n’y a pas assez d’actifs, pas assez de gens avec des emplois fixes, durables. Si, demain, le chômage des jeunes disparaissait, nos comptes sociaux sortiraient du rouge. C’est le chômage massif qui fait les difficultés de la sécurité sociale et de nos régimes de retraite.
J’ajouterai que l’accès de plus en plus tardif à l’autonomie financière annonce des fins de vie douloureuses. Demain on nous parlera de porter le nombre d’annuités à 43, 44, 45… Ce qui veut dire que l’on partira à la retraite à 65, 67, 70 ans… Ceux qui voudront ou devront partir plus tôt devront le faire avec des revenus diminués. C’est tout notre système de protection sociale qui se trouve menacé d’érosion. Un peu comme ces falaises qui sont attaquées par la base, que la mer creuse inlassablement…
Le plus inquiétant est que ce mécanisme s’auto-alimente…
Le chômage des jeunes crée du chômage des jeunes?
Exactement. Dès lors qu’un jeune ne trouve pas de travail à la sortie du lycée, que fait-il? Il s’inscrit à la fac. Et comme il a du temps libre, il cherche des petits boulots, ce que tout le monde l’incite à faire pour d’excellents motifs. Mais chaque fois qu’il en trouve un, il contribue sans le vouloir, sans le savoir, au chômage d’autres jeunes et à l’augmentation de la précarité. Et comme il y a du chômage, les jeunes s’inscrivent en fac.
Le plus grave, dans cette affaire, est que ce mécanisme est, pour beaucoup, le résultat des politiques menées depuis une vingtaine d’années pour lutter contre le chômage des jeunes.
Ah! Expliquez-moi cela!
Depuis que la question se pose, depuis, en gros, Raymond Barre qui avait inventé un pacte pour l’emploi des jeunes, que fait-on? On crée des statuts spéciaux pour inciter les entreprises à recruter des jeunes, souvenez vous des travaux d’utilité collective, du CIP, du CPE, le fameux smic-jeunes, des emplois jeunes… tous statuts spéciaux qui, d’un coté, stigmatisent : les jeunes ne sont pas des travailleurs comme les autres, et qui, de l’autre, rendent très difficile la construction d’une carrière pour ceux qui s’y sont engagés. Chaque fois que l’on crée un de ces dispositifs, on met un seuil, un âge butoir, en général 26 ans, au delà duquel le salarié ne peut plus en profiter. Et que fait l’employeur qui n’a recruté ces jeunes que parce qu’ils étaient moins chers? Il les remplace dès qu’ils ont passé ce seuil par d’autres qui y ont droit.
Le cas des emplois jeunes est très frappant.
Il s’agissait d’emplois destinés à des jeunes travaillant dans des associations ou des administrations.
C’est cela. C’est une mesure mise en place à la fin des années 90 et abandonnée depuis. Lorsque l’on regarde les statistiques sur cinq ans, on s’aperçoit que 14% seulement des jeunes gens engagés dans des associations ont obtenu de leur employeur un contrat classique, de droit commun, à la fin de leur emploi-jeune. Et cette mesure n’était certainement pas la plus mauvaise… elle a notamment favorisé l’entrée dans l’administration de beaucoup de jeunes sans qualification.
De policiers, notamment…
Oui, et puisque vous parlez de fonctionnaires, cela m’amène à cette deuxième piste dont je parlais au début.
Vous savez que le gouvernement a décidé de ne remplacer qu’un fonctionnaire qui part à la retraite sur deux. Il l’a fait pour des tas de raisons, certaines bonnes, d’autres moins, mais ce faisant, il a cassé l’une des meilleures machine à créer de l’emploi de jeunes que nous ayons : l’administration. On le dit peu, mais en prenant cette mesure, le gouvernement a tout simplement divisé par deux le nombre de jeunes qu’il recrute. Or, l’Etat est le premier recruteur de France. Et comme il ne recrute que des jeunes, cela a un impact direct sur leur chômage.
Quand le gouvernement parle de supprimer 30 000 postes de fonctionnaires…
Il laisse sur le carreau 30 000 jeunes qui seraient, autrement, entrés dans la fonction publique. À comparer aux 200 0000 jeunes au chômage. La France n’est pas le seul pays qui connaisse ce phénomène. Le chômage des jeunes a explosé dans les pays du Nord de l’Europe pour ce seul motif.
En d’autres mots : on est loin d’en être sorti…
Oui, et c’est inquiétant. Ce l’est d’autant plus, que l’on ne voit nulle part, ni à gauche, ni au PS, ni à l’extrême-gauche, ni à droite de piste, de solution, de réflexion pour en sortir. C’est ce que je disais en commençant : on a l’impression que l’on tourne et retourne les mêmes recettes dont on sait qu’elles ne résoudront rien.
Note de lecture
Comme chaque semaine vous souhaitez nous faire part d’une de vos lectures…
Je voudrais aujourd’hui vous inciter à lire un papier publié tout récemment dans le Financial Times, Immigrants muslims in Belleville, qui parle de la France et la question de l’Islam en France. C’est un papier passionnant, très documenté, très riche et nuancé qui s’interroge sur l’avenir de l’Islam en France et qui prend le contre-pied de tous ceux qui, s’inquiétant tout à la fois du nombre de musulmans en France, 8 millions, et du dynamisme de cette religion, annoncent une islamisation de la société française.
C’est un thème qu’on entend moins aujourd’hui…
C’est un thème qui a effectivement perdu de sa force mais qu’ont développé tous ceux qui ont parlé de choc des civilisations. Pour critiquer cette approche, l’auteur de l’article, Simon Kuper, un britannique qui a un regard étranger sur notre société, développe des arguments démographiques assez classiques, la natalité des femmes d’origine maghrébine a fortement diminué ces dernières années, rendant improbables les prédictions de ceux qui annonçaient une France devenue musulmane, mais il parle aussi de la France réelle et, notamment, de Belleville.
Un quartier chinois…
Mais pas seulement. C’est un quartier qui mélange des Chinois, des Africains, des gens qui viennent d’Afrique du Nord et des Français de souche de classe moyenne. Et c’est là nous dit-il, dans ce mélange, qu’est probablement l’avenir de la France… en décrivant la sortie d’une école avec des enfants de toutes origines qui se tiennent par la main avec un professeur qui leur parle en français. Ce qui nous parait naturel, mais ne l’est pas forcément pour un britannique qui vit dans une société dans lequel la ségrégation ethnique et les ghettos sont beaucoup plus présents que chez nous…
On ne peut pas dire qu’ils n’existent pas chez nous…
Non, mais pour les évaluer, ce journaliste a eu la curiosité d’aller à Dreux, ville dont à peu près la moitié de la population est d’origine étrangère. Et là encore, il met en défaut les thèses de ceux qui s’inquiètent de l’émergence de ce qu’on appelle parfois dans le monde anglo-saxon l’Eurabie, une Europe arabe. Il montre que la population musulmane a les mêmes préoccupations que les Français de souche et qu’elle a, vis-à-vis de la religion, des attitudes qui se rapprochent de celles des catholiques.
Et il cite plusieurs sondages dont on a peu parlé ici, parce que souvent mené par des organisations anglo-saxonnes qui indiquent que l’intégration dont on parle tant s’est bien mieux faite en France que dans d’autres pays, notamment en Grande-Bretagne…
Et pourtant, la semaine dernière vous nous parliez de cet article d’un journaliste du Monde qui racontait les discriminations dont il était victime…
Cet article ne cache pas ces discriminations. Plusieurs des personnes citées en font état. Mais il montre la complexité du sujet. Et à le lire on a l’impression que la question de l’intégration est derrière nous, qu’un Islam français est en train de se construire. Que l’urgence est effectivement de lutter aujourd’hui contre les discriminations qui sont d’autant plus insupportables que le mélange s’est fait, que nous vivons dans une société métisse et que nous l’avons globalement bien accepté.