Bernard Girard

Chronique du 31/05/05

Pourquoi tant de chômage en France?

Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin du chômage…

Oui, parce que la campagne électorale dont nous sortons a une nouvelle fois montré sa présence, son poids dans les consciences. Si l’on a autant parlé de délocalisations, si on a senti chez les jeunes que TF1 avait réunis pour dialoguer avec Jacques Chirac tant d’inquiétude, c’est au chômage qu’on le doit. Or, lorsque l’on regarde autour de nous, on découvre des pays, je pense à la Grande-Bretagne, aux pays nordiques, qui ont réussi à l’éradiquer avec des politiques qui sont, d’ailleurs, radicalement différentes. Alors, pourquoi chez nous, tant de chômage?

Peut-être parce que nous n’avons une croissance plus lente que nos voisins…

Une croissance trop faible contribue certainement à augmenter le chômage, mais nous n’avons pas toujours eu une croissance si médiocre que cela. Nous étions, il y a quelques années, en tête du peloton européen et, malgré cela, nous avions un chômage très important. Et c’est de ce chômage structurel que je voudrais ce matin parler parce que le réduire devrait vraiment être l’objectif premier du prochain gouvernement.

On a beaucoup insisté ces dernières semaines sur les délocalisations…

Elles ne sont bien évidemment pas responsables de tout notre chômage. Il y avait beaucoup plus de chômage en France qu’ailleurs en Europe avant même que l’on parle des délocalisations. Plutôt que de chercher des excuses à l’étranger, de se dire que c’est de la faute des autres, de se replier sur nous-même dans une espèce de réflexe nationaliste, on aurait intérêt à regarder ce qui se passe chez nous, à chercher dans nos politiques ce qui explique que nous ayons tellement plus de chômage que les autres.

La littérature économique est, comme vous le devinez, pleine de développements sur ce thème, j’en retiendrai trois qui sont rarement développés et qui me paraissent cependant mériter l’attention : la structure de notre économie, sa spécialisation et les politiques menées depuis une trentaine d’années pour lutter contre le chômage.

Cela fait beaucoup. On va peut-être commencer par le début : la structure de notre économie…

Quand vous regardez notre économie d’un peu loin, que vous la comparez à celle d’autres grands pays développés, la première chose qui frappe est la place, le poids des petites entreprises, des PME et, surtout, des TPE, de ces toutes petites entreprises qui n’emploient que quelques personnes.

On dit que c’est une force de notre économie…

Ce serait une force si ces petites entreprises devenaient grandes, créant, du même coup, des emplois. C’est ce qui se passe aux Etats-Unis où l’on voit en permanence se renouveler le stock des grandes entreprises. Ce n’est pas ce qui se passe chez nous : les petites entreprises restent petites.

Et pourquoi?

Il y a, à cela, plusieurs raisons qui tiennent aux difficultés qu’elles rencontrent pour financer leur croissance, tous les patrons de PME le disent : notre tissu financier et bancaire n’est pas adapté. Les banques sont souvent plus soucieuses de récupérer l’argent qu’elles ont prêté à leurs clients que des les aider à investir. Mais il n’y a pas que cela, il y a aussi des problèmes de compétences. Une PME qui veut progresser a besoin de gens qui connaissent bien les techniques de la gestion, de la production, de la vente… Or, ces spécialistes restent dans les grandes entreprises, à l’inverse de ce qui se passe, par exemple, aux Etats-Unis, où les start-up trouvent facilement des professionnels pour les aider dans leur croissance. On peut également évoquer la faiblesse du tissu de conseils qui pourraient aider les patrons de PME à progresser. Le premier, souvent le seul, conseil du patron de PME est l’expert-comptable, or celui-ci n’a aucun intérêt à ce que les entreprises clients grandissent puisque la première chose que fait une entreprise qui prend de l’ampleur, c’est de créer une direction financière qui n’a plus besoin de ses services 1 .

C’était votre premier point. La seconde raison est, disiez-vous, la spécialisation de notre économie.

Lorsque l’on regarde les pays européens qui ont peu de chômage, on voit qu’il s’agit, en général, de pays qui se sont spécialisés dans les services. C’est le cas de la Grande-Bretagne dont nous parlions il y a quelques semaines. A l’inverse, les pays qui ont aujourd’hui beaucoup de chômage, je pense à l’Allemagne, à la France, sont ceux qui se sont plutôt spécialisés dans l’industrie. Et, à bien y réfléchir, c’est assez logique. L’industrie est confrontée à une double difficulté :

- la concurrence, notamment la concurrence internationale, la force à faire des gains de productivité importants, or qui dit gains de productivité dit contraction des effectifs,

- son développement passe, souvent, par l’installation de ses usines à proximité des marchés. On imagine mal Renault vendre en Chine des voitures fabriquées en France. Là encore, la croissance ne passe plus par des créations d’emplois massives en France.

Vous ne parlez pas du coût du travail…

Je sais bien qu’on en parle beaucoup, mais le plus souvent de manière abstraite sans vraie analyse. Lorsque l’on regarde dans le détail, lorsque l’on fait des comparaisons, et c’est ce qu’il faut faire, on découvre que le coût du travail n’est pas particulièrement élevé en France. Si les ouvriers polonais sont moins chers que les ouvriers français, ils ont aussi une productivité beaucoup plus faible. A l’inverse de ce que l’on entend souvent dire le calcul économique ne conduit pas aussi facilement que cela à conclure à la nécessité de délocaliser.

Nos difficultés viennent plutôt des spécialités que nous avons retenues. Nous avons une industrie automobile puissante avec Renault, Peugeot, Michelin, Valeo…mais c’est une industrie qui transporte mal ses produits à l’autre bout du monde. Nous avons des leaders mondiaux dans la production de ciment, mais on sait que c’est un produit qui ne se transporte pas. Même chose pour l’aluminium. L’avenir des grandes entreprises industrielles françaises est, du fait de leur spécialité, le plus souvent à l’étranger. Ce qui veut dire qu’elles peuvent être en bonne santé, multiplier les bénéfices et ne pas créer le moindre emploi ici. La situation serait naturellement différente si nous étions spécialisés dans la production de micro-ordinateurs.

Mais je ne me souviens pas que les gouvernements aient tant privilégié l’industrie que cela…

Cette spécialisation ne tient pas seulement à ce que les gouvernements successifs ont fait pour soutenir l’industrie, mais aussi à ce qu’ils n’ont pas fait pour favoriser le développement des services. La croissance des services en Grande-Bretagne s’est faite grâce à la dérégulation qui a ouvert des marchés fermés. Pensez aux taxis parisiens. Il est à peu près impossible de se lancer dans ce métier qui devrait ne demander que peu d’investissements à cause des dispositions qui en limitent l’entrée et obligent à acheter une plaque qui vaut deux ou trois fois le prix d’une voiture. Ce qui est vrai des taxis parisiens l’est, bien sûr, de bien d’autres activités de service dont le développement est aujourd’hui bloqué par toute une série de règlements que des corporatismes de toutes sortes surveillent au plus près.

 Le troisième point que vous évoquiez touchait aux politiques de lutte contre le chômage. Vous suggériez qu’elles ont contribué à pérenniser le chômage. C’est cela?

Oui. Il apparaît de plus en plus que les politiques menées avec constance depuis une trentaine d’années pour lutter contre le chômage ont été contre-productives, utiles dans un premier temps, catastrophiques à moyen terme. Si on regarde, là encore, les choses d’assez loin, on voit que ces politiques ont, au fond, suivi deux voies en parallèle :

- d’un coté, on a renforcé la protection des gens en place pour freiner la montée du chômage. Tous les patrons le disent, licencier est devenu difficile, tellement difficile qu’ils hésitent à recruter, qu’ils ne recrutent qu’au tout dernier moment, ce qui contribue évidemment au chômage ;  

- de l’autre, on a multiplié les contrats de travail atypiques, on a favorisé le temps partiel, on a accumulé les aides publiques, les exonérations de charges sociales, les incitations fiscales… pour inciter à l a création d’ emplo is. Or, ces mesures ont contribué à accroître le chômage structurel, ce chômage qui est indépendant de la conjoncture, qui se maintient même lorsque la situation va bien.

Cela mérite quelques explications…

Du fait de ces exonérations, incitations de toutes sortes des pans entiers de l’économie ne paient pas leur main d’oeuvre au prix qu’elle devrait leur coûter. Tout le secteur associatif a fonctionné pendant des années et continue de fonctionner sur ce régime qui lui permet de ne pas payer complètement le salaire des collaborateurs. C’est toute la mécanique des emplois aidés dont le solde est versé, sous une forme ou sous une autre, par la collectivité. Dans un premier temps, cela permet de recruter des gens à moindre coût, mais à moyen terme, c’est contre-productif.

Et pourquoi? Parce qu’on ne reconduit pas ces contrats lorsqu’ils arrivent à leur terme? parce qu’on ne les transforme pas en CDI?

Exactement. Lorsque ces contrats aidés arrivent à terme, les entreprises, les associations ne les transforment pas en contrats classiques, ce qui veut dire qu’elles renvoient sur le marché du travail, c’est-à-dire au chômage, des gens qui ne le méritent tout simplement parce qu’ils coûtent trop cher. Comme les organisations qui emploient ces personnels font souvent les mêmes métiers, les jeunes gens qui ont acquis, grâce à ces emplois, des compétences ne peuvent pas les utiliser facilement et doivent repartir à zéro, ce qui explique que l’on trouve des gens qui ont fait énormément de choses, non pas parce qu’ils sont curieux mais parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de tout recommencer,

Ces mécanismes ont d’autres inconvénients :

- ils exercent une pression à la baisse sur les salaires, notamment sur ceux des jeunes qui sont les premiers à en bénéficier (à peu près 25% des jeunes qui travaillent le font avec un emploi aidé). Ce qui rend plus difficile leur installation et plombe la croissance ;

- il est très difficile d’en sortir. Toutes ces aides ont incité les employeurs à la facilité. Pourquoi faire des efforts et rechercher de nouvelles sources de revenus quand on peut accéder à une main d’oeuvre bon marché? C’est un phénomène particulièrement sensible dans le monde associatif qui vit sur des logiques non-lucratives.  

Par  ailleurs, vous avez le phénomène de l’intermittence qui fait que des secteurs entiers emploient du personnel qui ne survit que grâce au chômage.

Vous pensez aux intermittents du spectacle…

Oui, mais pas seulement. Des centaines de milliers de salariés alternent périodes de chômage et période de travail et vivent dans des situations que l’on pourrait qualifier d’intermittence institutionnalisée. C’est vrai des intérimaires dans l’industrie, des pigistes dans la presse, de tous ceux qui vont de CDD en CDD et, bien sûr, des intermittents dans les métiers de la culture . Vous savez d’ailleurs que sur le plan juridique, l’intermittence n’est qu’un CDD d’usage…

Ces contrats intermittents se sont multipliés ces vingt dernières années. Il y avait 290 000 intérimaires au début des années 80, ils sont plus de 600 000 aujourd’hui, avec des variations importantes d’un trimestre à l’autre. Il y avait 635 000 intérimaires en activité en octobre dernier et seulement 603 000 en mars dernier.  

Vous voulez dire que cela fait 30 000 chômeurs de plus…

Certains ont peut-être trouvé un travail permanent, d’autres ont peut-être quitté le marché du travail, mais la plupart, la grande majorité sont probablement au chômage avant peut-être de retrouver, demain ou après-demain, une mission. C’est en ce sens que je dis que l’intermittence contribue naturellement à augmenter le chômage structurel. Elle le fait d’autant plus que l’on observe dans à peu près tous ces métiers qui vivent de l’intermittence une réduction de la durée des missions, ce qui veut dire une augmentation des périodes pendant lesquelles on reste sans emploi.  

Il faut ajouter, et c’est un facteur aggravant, que l’intermittence s’est souvent développées dans des métiers séduisants : les médias, la culture, la presse… et que l’on voit arriver sur le marché un très grand nombre de jeunes gens qui pensent qu’ils réussiront à trouver un travail dans ces secteurs et qui en trouveront un peu, juste un tout petit peu, de quoi toucher un peu de chômage. Ce n’est pas ce qu’ils souhaitent, bien sûr, mais c’est bien ce qui se produit du fait même de l’augmentation du nombre de candidats à un emploi dans ces métiers.

Si je vous comprends bien, la croissance ne suffira pas à réduire le chômage.

Exactement. Si l’on veut réduire le chômage, il faut de la croissance, mais il faut aussi s’attaquer à ce chômage structurel qui est un phénomène beaucoup complexe qu’on ne le dit d’ordinaire.

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1  Voir sur ce thème, Bernard Girard, Pourquoi les PME restent-elles PME , Gérer et Comprendre, septembre 1997 et Les PME sont-elles responsables du faible contenu en emploi de la croissance , Gérer et Comprendre, décembre 2002.