Les bons chiffres du chômage

(Rubrique du 4/4/00)

Une nouvelle fois, le Ministère du travail a publié de bons chiffres du chômage. Entre fin janvier et fin février le nombre de chômeurs a diminué de 65 500, ce qui nous met en dessous des 2,5 millions de chômeurs. Soit une baisse de 2,6% en un mois. Toutes les catégories de chômeurs sont représentées, y compris les chômeurs de longue durée (leur effectif est en repli de 2,5%).

Ce qui fait que le taux de chômage est passé de 10,5% à 10,2%, ce qui promet un passage en dessous de la barre des 10% dans les mois qui viennent. Probablement avant l'été.

De meilleurs résultats que prévus

La décrue du chômage est plus rapide que prévue et annoncée par les instituts spécialisés. L'INSEE tablait sur un taux de 10,4% en juin. On est déjà en dessous.

Pourquoi le chômage recule-t-il soudain?

Plusieurs explications peuvent être avancées.

La croissance, bien sûr

Lorsque les entreprises ont du travail, elles recrutent. Le plein emploi aux Etats-Unis est directement lié à la forte croissance que connaît l'économie américaine. On peut dire la même chose en France : les consommateurs consomment, les entreprises investissent et recrutent.

Mais cela ne suffit pas à tout expliquer, loin s'en faut.

Les nouvelles technologies de l'information

On en parle souvent. Elles sont à la mode. On leur prête beaucoup de vertu. Elles ont certainement créé des emplois dans le monde de l'informatique et évité les "dégraissages" que l'on pouvait craindre après les travaux engagés en 1999 pour éviter le bogue de l'an 2000.

Mais, il ne faut pas trop exagérer leur importance en France. Internet ne crée pas tant d'emplois que cela.

Les politiques de lutte contre le chômage

C'est le dernier motif et c'est certainement ce qui explique que le chômage recule plus vite en France que dans des pays voisins. Deux politiques jouent en ce domaine un rôle majeur :

La Réduction duTemps de Travail participe vraiment à la lutte contre le chômage?

Oui, et de plusieurs manières. D'abord, il y a eu les créations d'emplois directes. Le ministère parle de 180 000 emplois préservés ou créés, ce qui n'est pas négligeable. Mais il y a plus.

Les 35 heures ont conduit les entreprises à modifier leur attitude à l'égard de l'emploi, à le mettre au centre de leurs préoccupations. Dans tous les accords sur la RTT, il y a un paragraphe sur la création d'emplois. L'entreprise doit s'engager, ce qui est nouveau.

Il y a également la pression des salariés qui souhaitent voir de nouveaux collaborateurs entrer dans l'entreprise pour compenser les réductions du temps de travail. Et ce qui est nouveau et original, c'est que ces pressions viennent souvent du management : ce ne sont plus les syndicats qui demandent des créations de postes, ce sont aussi les managers.

On doit encore ajouter un autre phénomène : les entreprises anticipent les créations d'emplois. Traditionnellement, les entreprises avaient tendance à attendre le dernier moment pour recruter, avec la RTT le mouvement est inversé : elles anticipent la RTT et recrutent en se disant : de toutes manières, j'aurai besoin, demain, de nouveaux collaborateurs, pourquoi attendre alors que le marché risque de me devenir moins favorable?

Oui, mais tout cela a un coût. Est-ce que ces emplois créés par la RTT ne vont pas être compensés in fine par des emplois détruits du fait des pertes de compétitivité des entreprises ?

Cette crainte a souvent été exprimée par le Medef. Elle était, semble-t-il, excessive. Plusieurs facteurs ont joué :

Il y a partout dans le monde industrialisé un retour de l'emploi

Pas tout à fait partout et certainement pas partout à la même vitesse. Au Japon, le chômage progresse actuellement, avec des chiffres qui nous font rêver. Les Japonais sont extrêmement mécontents alors qu'ils restent en dessous des 5%. Ce qui représente tout de même plus de 3 millions de chômeurs.

Pourquoi le chômage a-t-il été longtemps si important en Europe? Plus important en Europe qu'aux Etats-Unis?

Quand on fait des comparaisons de ce type, il faut toujours se méfier. Pour ne donner qu'un exemple, il y avait aux Etats-Unis plusieurs millions de gens en prison qui sont en âge de travailler mais ne sont pas sur le marché du travail. On a pu dire que c'était une manière de masque le chômage des jeunes.

Mais il y a aussi des prisonniers en France.

Certainement, mais pas en aussi grand nombre.

Mais revenons aux différences. Elles existent, mais elles ne sont pas forcément aussi importantes qu'on le croit. Plusieurs économistes américains, comme Robert Buchele, ou français, comme Saint-Paul, Cohen et Lefranc ont montré qu'en fait le chômage n'était plus important en France et en Europe, que pour deux catégories de la population : les plus jeunes et les plus âgés. Pour les travailleurs masculins, qui ne sont ni jeunes ni vieux, l'écart entre les chiffres européens et les chiffres américains est très faible. Ce qui a des conséquences sur les politiques de l'emploi.

Si le chômage des adultes formés n'est pas plus important en Europe qu'aux Etats-Unis pour les hommes entre 25 et 49 ans, cela met hors de cause deux des rigidités du marché du travail qui ont fait couler le plus d'encre :

Pourquoi les jeunes ont-ils plus de mal à trouver du travail que d'autres?

La réponse classique des économistes

La réponse classique des économistes est qu'ils coûtent trop cher. Ils n'ont pas de compétence et, pourtant, il faut les payer avec un SMIC. D'où l'idée d'un Smic jeune, qui avait valu tant de déboires à Edouard Balladur. D'où, également, l'idée de développer l'apprentissage chère à Edith Cresson.

Cette hypothèse ne me paraît pas très convaincante pour deux motifs :

Le chômage des jeunes et la précarité

Je vois une autre explication : on a vu, ces dernières années, se multiplier les contrats précaires. Les entreprises ont ces dernières années fait de plus en plus appel à l'intérim, à la sous-traitance, au temps partielÖ Or tout cela met un peu à l'écart les jeunes. Lorsque vous vous adressez à une société d'intérim pour recruter un couvreur, vous ne voulez pas qu'elle vous envoie un débutant pour que vous le formiez. Du coup, les jeunes, non formés, se sont retrouvés exclus du marché du travail ou, plutôt, confinés dans les petits boulots, dans des emplois qui ne demandent pas de compétences particulières.

Et les plus âgés, pourquoi sont-ils plus souvent au chômage?

C'est un peu plus compliqué. On remarquera que ce sont ceux qui s'en sortent le moins bien dans la situation actuelle. Leur chômage baisse, mais plus lentement que celui des autres catégories.

Je crois que l'explication est à rechercher du côté de l'âge trop précoce de la retraite. Lorsqu'une entreprise recrute quelqu'un, elle doit en général le former, et cela représente un coût qu'elle cherche à étaler sur la période la plus longue possible. Recruter quelqu'un à la veille de la retraite n'a, de ce point de vue, pas tellement de sens, puisque l'on sait que l'on va investir dans la formation de quelqu'un qui vous quittera dans les deux, trois, cinq ans qui viennent.

L'avancement de l'âge de la retraite à 60 ans n'a fait que rendre plus difficile à vendre des gens de 53/55 ans. Et si l'on baissait l'âge de la retraite à 55 ans, on verrait se multiplier les chômeurs de 46/48 ans.

Si l'on voulait lutter contre le chômage des plus âgés, il faudrait sans doute retarder l'âge de la retraite. Mais je crains que ce ne soit populaire auprès de personne : ni auprès des entreprises, qui tentent par tous les moyens de se séparer de salariés qu'elles trouvent trop chers, ni auprès des jeunes qui visent les places des plus âges, ni, bien sûr, auprès des futurs retraités eux-mêmes.

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