Bernard Girard
Chronique du 31/07/07
Un “choc de confiance” imaginaire
Bonjour. “Avec la confiance, la croissance reviendra” est une phrase que l’on entend beaucoup ces jours-ci…
C’est effectivement une phrase que les politiques utilisent beaucoup. Christine Lagarde et Nicolas Sarkozy parlent de “choc de confiance” pour justifier leur “paquet fiscal”. Reprenant ainsi, d’ailleurs, un thème qu’a beaucoup utilisé Jacques Chirac, sauf que celui-ci se contentait de parler de confiance, alors que l’équipe actuelle est plus dynamique, plus incisive puisqu’elle parle de choc.
C’est une bonne formule!
Oui, certainement. Elle d’autant meilleure qu’elle est originale. L’expression a, je crois, été inventée par Pierre Méhaignerie en juillet 2005, à l’occasion d’une intervention à l’Assemblée dans laquelle il protestait contre le report de la réforme de l’ISF. Il n’est pas impossible qu’il l’ait empruntée à la théorie monétaire et à la théorie boursière… même si l’expression n’appartient pas vraiment au vocabulaire des économistes. Mais s’il l’a empruntée, il l’a détournée.
En quel sens?
Les économistes n’utilisent cette expression que pour expliquer les récessions qui suivent des catastrophes ou des événements graves comme le 11 septembre ou le déclenchement de la guerre d’Irak. Pierre Méhaignerie l’utilisai, dans un tout autre sens puisqu’il appelait de ses voeux un choc pour éviter que des patrons de PME vendent leur entreprise à l’étranger pour échapper à l’impôt sur la fortune. Et dans les mois qui ont suivi, il a tout fait pour populariser sa formule qu’il a répétée dans des interviews, des colloques, chaque fois que possible…
Et la formule a été reprise par Nicolas Sarkozy.
Oui, parce que c’est une bonne formule avec cette opposition du mot “choc”, qui a quelque chose de brutal et le mot “confiance” qui évoque, à l’inverse des relations détendues. C’est presque un oxymore et on sait la puissance de cette figure de style dans le discours politique : souvenez-vous du succès du “changement dans la continuité” des gaullistes ou, plus près de nous, de “l’ordre juste” de Ségolène Royal. Mais une bonne formule politique ne fait pas forcément une bonne solution économique.
Revenons donc à l’essentiel : Est-ce que la confiance peut effectivement contribuer à la croissance?
Lorsque Christine Lagarde, Nicolas Sarkozy ou, hier, Jacques Chirac disent cela, ils font un raisonnement assez simple : des agents économiques qui ont confiance dans l’avenir dépensent et investissent plus que des agents économiques inquiets. Il suffirait donc que le gouvernement sache rendre confiance aux agents économiques pour que l’activité redémarre.
L’argument est plutôt séduisant…
Il parait effectivement de bon sens : les sociétés dans lesquelles les acteurs n’ont pas confiance dans les institutions ne se développent pas. On n’investit pas lorsque l’on est entouré de voyous, de gangsters ou de prédateurs qui peuvent à tout moment s’emparer du fruit de votre travail. Mais il faut faire attention à ne pas confondre deux choses :
- la confiance dans les institutions nécessaire au développement économique. Là où elle manque, comme cela a été longtemps le cas en Russie, là où c’est aujourd’hui le cas dans un certain nombre pays d’Afrique ou d’Amérique latine, les gens qui ont de l’argent ne l’investissent pas, ils le placent dans des banques en Suisse, ce qui ne contribue évidemment pas beaucoup à la croissance économique,
- et la confiance dans le futur immédiat qu’on appelle le moral des ménages ou le climat des affaires…
Cette confusion apparaît plus nettement lorsque l’on passe par l’anglais qui a, vous le savez, deux mot pour dire la confiance :“trust”, que l’on utilise lorsque l’on veut parler de la confiance dans les institutions et “confidence” qu’on utilise lorsque l’on veut parler du moral des ménages.
Mais je reprends ma question de manière plus précise : est-ce qu’un meilleur moral des ménages, un meilleur climat des affaires peuvent favoriser le retour de la croissance…
Pour que ce soit le cas, il faudrait qu’il y ait une relation de cause à effet entre l’un et l’autre. Or, rien n’est moins sûr.
Les commentateurs parlent pourtant souvent de la confiance des consommateurs, des milieux d’affaires comme d’une bonne nouvelle…
C’est vrai. Mais l’amélioration du moral des ménages peut annoncer une activité soutenue dans les semaines à venir, sans en être pour autant la cause. C’est un peu subtil, mais il suffit d’entrer dans le détail pour saisir la problématique.
Le moral des ménages et le climat des affaires sont des indicateurs que l’INSEE publie tous les mois et que les journalistes et les observateurs utilisent beaucoup parce qu’ils donnent des indications précoces sur la conjoncture. Mais comme tous les les indicateurs du même type que l’on publie un peu partout dans le monde industrialisé, ils posent un certain nombre de problèmes.
Pourquoi? Ils ne sont pas fiables?
Ce sont des sondages, des enquêtes d’opinion réalisées sur des échantillons réduits, faciles à produire - l’enquête sur les ménages de l’INSEE est réalisée au téléphone auprès de 2000 ménages, quelques jours suffisent pour les traiter. Leurs résultats sont donc disponibles beaucoup plus tôt que les autres outils de mesure de la conjoncture dont on dispose. Leurs performances varient d’un pays à l’autre, mais ce sont en général de bons prédicteurs de l’activité à venir. On observe à peu près partout, et notamment en France, une corrélation entre les indicateurs qui mesurent la confiance des milieux d’affaires et la croissance. Ce qui s’explique assez bien : ces milieux disposent d’informations de première main sur leur carnet de commande, sur l’état de leurs stocks, sur leurs perspectives. Pour ne prendre qu’un exemple, l’indice de confiance des industriels allemands a diminué en juillet. Tout simplement parce qu’ils voient l’impact de la montée de l’euro sur les prix et donc la compétitivité des produits qu’ils vendent à l’étranger. Les industriels ont également les meilleures informations sur leurs intentions de recruter ou, à l’inverse, de licencier, d’investir dans de nouvelles machines… On leur pose des questions sur tous ces sujets, et ils peuvent évidemment donner des indications assez précises sur les tendances.
Les indices de confiance des consommateurs sont moins efficaces. Ils fluctuent, d’ailleurs beaucoup moins…
Et pourquoi?
Tout simplement parce que l’opinion que l’on se forme de la situation économique dépend beaucoup moins de nos décisions ou de nos projets de consommation que de ce que l’on entend et voit autour de nous. Les indices de confiance des ménages progressent toujours après des élections. Ce n’est pas parce que la situation ou les perpectives économiques ont changé, c’est que l’on fait confiance à l’équipe qui vient de gagner.
Mais qu’il y ait corrélation entre la confiance des agents économiques et l’activité ne veut pas dire qu’il y a forcément relation de cause à effet.
Vous voulez dire qu’un bon indice de confiance ne crée pas forcément de la croissance…
Une amélioration des indices de confiance peut annoncer une croissance plus forte, plus tonique sans pourtant en être la cause. Ce n’est pas parce que leur vol au ras du sol annonce l’orage que les hirondelles en sont responsables. Si nous associons le vol bas des hirondelles à l’orage, c’est que nous avons appris à interpréter ce comportement comme une indication sur la météo à venir, rien de plus.
Le choc de confiance dont parle Christine Lagarde n’a de chance d’être efficace que s’il y a effectivement une relation de cause à effet. Si les décisions prises par le gouvernement :
- créent, d’abord, un choc dans l’opinion,
- et si, ensuite, les chocs de confiance ont un impact sur l’activité à venir.
J’imagine qu’on a là-dessus pas mal d’expérience…
Beaucoup moins que vous ne le pensez. C’est, en fait une question qu’il n’est pas facile de trancher. On sait que des catastrophes ont un impact sur le cycle économique. Les attaques du 11 septembre ont creusé aux Etats-Unis, la récession qui s’était amorcée quelques mois plus tôt. En quelques semaines, New-York a perdu 73 000 emplois. L’industrie du transport et du tourisme a souffert.
Et il s’agissait bien d’un choc de confiance…
Pour le coup, certainement. On a hésité à prendre l’avion, à se déplacer de crainte de nouveaux attentats. Et il y a bien un rapport de cause à effet entre les destructions d’emploi dans le domaine du tourisme et du transport aérien et la perte de confiance des voyageurs. Mais lorsque l’on regarde plus dans le détail, on observe deux choses :
- le choc est resté localisé : c’est l’industrie aérienne et le tourisme qui en dépend qui ont souffert en priorité. Là où le tourisme ne dépend pas des transports aériens, il n’a été que peu affecté,
- le choc a été de courte durée et rapidement suivi d’une reprise assez vive de l’activité : les décisions d’achat ou les investissements qui ont été retardées ne l’ont été que pour peu de temps. Et lorsqu’elles ont repris l’activité a redémarré à un rythme rapide…
Le choc a donc été, dans cet exemple, limité, de courte durée et rapidement compensé.
Et c’est ce qui pourrait se produire avec le paquet fiscal?
Si on extrapole au paquet fiscal, une récession pourrait rapidement suivre le choc de confiance. Imaginez que les entreprises et les ménages soient vraiment séduits par les mesures du gouvernement. Ils décideraient d’anticiper leurs achats, de renouveler plus rapidement leur voiture, leur électro-ménager… ce serait excellent pour la croissance dans les semaines qui suivent le choc. Mais ensuite, que se passerait-il? Entreprises et ménages ne rachèteront pas une deuxième voiture, une nouvelle machine à laver… ils attendront. Ils auront anticipé leurs achats, rien de plus. Et la relance sera aussitôt suivie d’une récession.
Oui, mais peut-on extrapoler?
C’est peu probable. Pour deux motifs. D’abord, je ne vois pas bien en quoi les mesures proposées pourraient constituer un choc comparable aux catastrophes dont on vient de parler. Elles sont annoncées depuis longtemps, ont été votées dans une certaine indifférence et ne sont en rien révolutionnaires. Rien à voir, par exemple, avec les mesures proposées par Thatcher ou Reagan qui introduisaient une véritable rupture et avaient, à l’époque, créé une vraie surprise.
Ensuite, rien n’indique qu’il suffise de modifier le sentiment de confiance pour améliorer la situation économique. Les choses se font dans l’autre sens : c’est parce que la situation économique s’améliore que la confiance augmente. En fait, nous sommes confiants parce que les taux d’intérêt, l’inflation, le niveau du chômage, les perspectives de croissance des marchés sur lesquels on intervient sont favorables.
Mais les mesures du gouvernement pourraient nous inciter à modifier nos comportements…
Sans doute, mais est-ce que ce sera le cas? Ces mesures sont de deux types : il y a des dispositifs qui allègent la charge fiscale pour les plus riches, ce sont les dispositions sur le bouclier fiscal, sur les droits de succession, sur l’ISF et puis il y a ce qui concerne les heures supplémentaires. Est-ce que ces mesures sont de nature à relancer l’activité? On peut en douter.
Prenez les heures supplémentaires. Le dispositif a été conçu pour donner aux salariés la possibilité de travailler plus d’heures et donc d’augmenter leurs revenus. S’ils voient que dans leur entreprise, on fait plus appel aux heures supplémentaires, ils seront sans doute plus optimistes pour l’avenir. Puisqu’ils peuvent espérer en profiter. Mais ce n’est pas le dispositif voté par le parlement qui leur donnera ce surcroît de confiance, ce sont les heures supplémentaires effectivement réalisées dans leur entreprise. Ce qui n’est pas du tout la même chose. Le dispositif peut accompagner la croissance, pas la créer.
Je crois, de manière plus générale, qu’en parlant de “choc de la confiance”, les politiques commettent une erreur majeure : celle de croire qu’entreprises et consommateurs attendent tout des pouvoirs publics. En fait, le champ politique et le champ économique sont beaucoup plus autonomes qu’on veut bien le dire. Les agents économiques, consommateurs ou producteurs apprennent très vite à contourner les dispositifs mis en place par les politiques, à les rendre inefficaces.
La meilleure preuve de cette autonomie est que les consommateurs et les producteurs n’ont pas attendu l’élection de Nicolas Sarkozy pour faire preuve de confiance. Avant même l’élection, l’indice de confiance était remonté. Non pas parce que la campagne électorale promettait monts et merveilles, mais parce que la bonne santé de l’industrie allemande rejaillissait sur la notre.
L’expression choc de confiance est habile mais inexacte…
Elle ne rime pas à grand chose.