Bernard Girard

Chronique du 29/03/05

Le triste sort des travailleurs en Chine

Bonjour, vous avez choisi ce matin de nous parler de la Chine et des travailleurs chinois

Oui, je voudrais profiter de la publication d’une étude de l’Université de Cornell pour vous parler de la situation des travailleurs chinois1.

Elle est je crois difficile…

C’est ce qui ressort effectivement de cette étude, réalisée pour le compte de l’AFL-CIO, le grand syndicat américain. Ses auteurs tracent un portrait impitoyable de la situation des travailleurs dans ce qui est encore un régime communiste qui se voulait un paradis pour les travailleurs. Mais avant de décrire ce qu’est la vie des ouvriers chinois, je voudrais vous donner un chiffre que l’on n’a pas forcément en tête : il y a en Chine à peu près 800 millions de travailleurs, ce qui représente le quart de la force de travail mondiale. C’est ce qui a permis à la Chine de devenir en quelques années, l’atelier industriel du monde. On le dit peu, mais ce pays est probablement devenu la deuxième puissance économique mondiale avec un taux de croissance extrêmement rapide, de l’ordre de 9% par an depuis l’arrivé de Deng Xiao Ping au pouvoir en 1978 et l’invention de ce qu’il a appelé le socialisme de marché. Ses usines produisent un climatiseur fabriqué dans le monde sur trois, 40% des téléphones mobiles et des micro-ordinateurs, la moitié des appareils photos et des chaussures produits dans le monde.

Mais les salariés chinois n’en profitent pas?

On ne peut pas dire que les Chinois n’aient pas profité de cette ouverture au monde. Leur revenu moyen a triplé, mais les conditions de travail sont détestables.  

On parle beaucoup du travail des enfants et de celui des prisonniers…

Ce sont effectivement deux problèmes régulièrement dénoncés par les organisations internationales. Il est, dans les deux cas, difficile de donner des chiffres, mais les quelques indications dont on dispose montrent qu’il ne s’agit pas de cas marginaux.

Le travail des enfants serait, d’après les spécialistes, fréquent dans le textile, dans la fabrication de chaussures et de jouets, soit dans trois industries très orientées vers l’exportation. On a, il y a quelques années accusé Mc Donalds de faire fabriquer les jouets qu’il donne en cadeau par des entreprises qui utilisent de la main d'oeuvre enfantine payée 3$ pour 16 heures de travail quotidien. Le travail des prisonniers serait, lui aussi, très répandu puisque l’on parle de 4 à 6 millions de travailleurs dans ce système dont certains travailleraient pour des sous-traitants de Nestlé.

C’est considérable…

Oui, mais il n’y a pas que cela. L’étude que je citais analyse les accidents du travail qui sont toujours un bon indicateur des conditions de travail. Elle donne des chiffres qui font froid dans le dos. Il y a eu en 2002, 140 000 morts dans des accidents du travail, 250 000 travailleurs ont perdu qui un doigt, qui une jambe à l’usine et 400 000 sont morts de maladies professionnelles. Une année de production industrielle en Chine tue plus qu’une année de guerre américaine en Irak.

Mais à quoi cela tient-il? au manque d’expérience industrielle? à la concurrence acharnée?

Cela tient, pour l’essentiel, aux institutions héritées du régime communiste qui se sont transformées en véritable machine à fabriquer de la concurrence entre travailleurs.

Au coeur de ce système, il y a ce que l’on appelle le Hukou, qui a été inventé dans les années 50 pour limiter l’émigration rurale et qui en pratique interdisait aux paysans de s’installer en ville. Ce système ne se limitait pas à une interdiction de se déplacer, il comprenait également des traitements différents des personnes, créant ce que l’on pourrait presque appeler des castes, avec :

- au sommet, les ouvriers des entreprises nationalisées qui bénéficiaient d'avantages sociaux (sécurité sociale, retraite…) et représentaient à peu près les deux cinquièmes de la population ouvrière des villes,

- en dessous, les ouvriers des entreprises collectives, que l'on trouvait dans les villes et dans les campagnes,

- et, enfin, les paysans et les personnels temporaires tenus à l'écart de la protection sociale (assurance maladie, retraite…) au motif que la terre suffisait à les nourrir.

Ce système est toujours en vigueur?

Il a évolué, il est aujourd’hui plus facile pour les paysans pauvres de s’installer en ville, même s’il leur fait toujours un livret à l’image des ouvriers français du 19 ème siècle, mais il n’a pas été aboli. Les différentes catégories de salariés subsistent qui se font directement concurrence,  ce qui freine, interdit les augmentations de salaires qui devraient accompagner la croissance rapide de l’économie. La dimension caste de ce système a même été renforcée puisqu’en 1998, le gouvernement de Pékin a interdit aux migrants d'origine rurale d’occuper des emplois dans la finance, l'assurance, le management, la comptabilité, le commerce, ils ne peuvent être ni caissiers ni conducteurs de taxis ni navigant dans les compagnies aériennes, ils ne peuvent pas travailler dans les hôtels de tourisme. C’est un peu comme si nous disions que les bretons n’ont pas le droit de travailler dans la chimie ou les auvergnats dans la police… Dit autrement, le régime a officialisé la création de ce que Marx appelait le lumpen proletariat.

Mais il n’y a pas que le Hukou, il y a aussi ;

- la situation des organisations syndicales. Il y a un syndicat officiel, qui dépend du parti communiste dont il est la courroie de transmission. Les syndicats indépendants sont interdits et poursuivis ;

- l’organisation très décentralisée de la société chinoise qui autorise les régions, les villes à adapter au contexte local les règles sociales édictées sur le plan national. Il y a en Chine un salaire minimum national et des règles sur le temps de travail maximum mais chaque région, chaque ville peut les modifier, réduire le salaire minimum, augmenter la durée légale du travail, ce qui favorise la concurrence des régions sur le plan social.

Les salariés qui travaillent dans les entreprises occidentales sont-ils mieux traités?

On aimerait que ce soit le cas, mais ce n’est pas certain. Je citais tout à l’heure Mc Donald et Nestlé. Une étude récente a montré qu'il n'était pas rare que des salariés employés dans les industries d'exportation travaillent 360 heures par mois, soit 12 heures par jour 7 jours sur 7. L’exemple de Walmart n’est pas très encourageant. Cette entreprise américaine, c’est le premier distributeur mondial, a installé 38 magasins en Chine et fait fabriquer beaucoup de choses là-bas, applique en Chine la politique antisyndicale qu'elle pratique aux Etats-Unis. Elle a longtemps refusé d'accepter des syndicats officiels et de payer le 2% de la masse salariale au syndicat qui sont en Chine obligatoires. Et si la situation dans ses magasins n’est pas brillante, elle est pire dans les 5400 entreprises qui travaillent pour elle en Chine. Sous la pression des syndicats américains et des organisations de consommateurs, WalMart a mis en place un programme pour inciter ses fournisseurs à respecter un minimum de règles sociales, mais le Washington Post a publié l'année dernière un papier dans lequel on expliquait comment tout était fait pour rendre inutiles les contrôles prévus dans ce programme.

Mais les salariés chinois ne résistent pas?

Il semble qu’il y ait des grèves assez régulièrement, malgré une répression brutale. De nombreux leaders et militants des organisations syndicales indépendantes ont été ces dernières années arrêtés, condamnés à de lourdes peines de prison, voire dans quelques cas à la peine capitale. Des poursuites judiciaires sont également engagés contre les  journalistes et avocats qui soutiennent les grévistes. De manière générale, on peut dire que l'environnement légal n'est pas favorable aux travailleurs. Le droit de grève n'est pas expressément  interdit, mais il n'est pas non plus autorisé. Il n'est en tout cas pas toléré par le pouvoir qui envoie sa police contre les ouvriers qui se mettent en grève.  

Une autre manière de résister est de fuir. Chaque année des dizaines de milliers de Chinois émigrent en Asie, en Amérique, en Europe…

Si tout ce que vous dites dure, on n’est pas prêt de voir s’interrompre le mouvement de délocalisations…  

Oui, mais il faut dire que nous ne sommes ni les premiers ni les plus menacés. Ceux qui risquent d’en souffrir le plus, ce sont les concurrents de la Chine dans le Tiers-Monde. La fin de l'accord multifibres pourrait signifier le transfert en Chine de millions d'emplois aujourd'hui dans les pays riches mais aussi et surtout les pays pauvres : Bangladesh, Ile Maurice, Ceylan… Si la Chine n'améliore pas les conditions faites à ses travailleurs, ses concurrents tenteront de résister en diminuant encore les conditions de travail de leurs salariés. Ce qui n’est évidemment souhaitable pour personne.

Toute la question est, bien sûr, de savoir si les choses peuvent évoluer en Chine.

A vous entendre, cela parait difficile…

Ce l’est effectivement, mais on ne peut exclure que les travailleurs chinois se rebellent, ce qui aurait d’ailleurs des effets directs sur nos vies puisque nous consommons de plus en plus de produits fabriqués dans ce pays. Il y a une longue tradition de révoltes ouvrières en Chine, mais pour que ces révoltes aient une chance d’aboutir, il faudrait que la dictature allège sa pression sur la société, que des combats au sommet la fragilisent.

Mais en attendant que cela se produise, nous pouvons aussi être solidaires.

Mais comment?

Nous pouvons aider les travailleurs chinois en faisant connaître leur sort, en incitant nos gouvernants à exercer des pressions auprès des autorités chinoises pour qu’elles respectent un certain nombre de règles. Nous pouvons nous battre auprès de l’OMC pour qu’elle intègre dans ses règles un minimum de normes sociales, celles, par exemple, de l’organisation internationale du travail, que l’on puisse condamner la Chine parce qu’elle brime les syndicalistes. Nous pouvons également exiger des comptes des industriels qui font fabriquer en Chine, leur demander bien plus que ces chartes qu’ils signent. On pourrait, par exemple, leur demander de mieux payer leurs salariés, d’exiger de leurs fournisseurs qu’ils versent une sorte de salaire minimum. Nous ne sommes pas complètement démunis, mais cela est pour nous aussi nouveau. Nous avons appris à nous battre collectivement contre les conditions de travail qui nous sont faites, à faire grève, à descendre dans la rue. Il faudrait que nous apprenions à nous battre contre les conditions faites à ceux qui fabriquent les produits que nous achetons.

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1 Solidarity Center, The struggle for worker rights in China, 2005