Bernard Girard
Chronique du  26/09/06
Crise des chiffres, crise du gouvernement…
 
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Bonjour,  vous voulez nous parler ce matin de la crise des chiffres…
Je voudrais ce matin parler de la crise d’un des outils majeurs du gouvernement des pays développés : les statistiques…
Vous pensez aux contestations des derniers chiffres du chômage et de l’inflation…
Vous avez raison de rapprocher les deux. Les chiffres du chômage, que l’on vient de nous donner et qui suggèrent une baisse du chômage, et ceux de l’inflation souffrent du même maux : ils sont devenus inaudibles…
Parce que contestés?
Parce que contestés par les politiques, ce qui est banal en période électorale, mais aussi et surtout par les experts eux-mêmes, par les statisticiens de la Dares, le service de recherche du Ministère des Affaires sociales, contestent ceux que vient de publier le gouvernement et cette critique vient après celle venue du coeur même de l’INSEE il y a quelques semaines. Et ils sont rejoints par les experts d’Eurostat et, au delà, par chacun de nous. Le gouvernement nous dit que le chômage a diminué, mais les gens qui sont sur le marché du travail, qui recherchent un emploi voient bien que rien n’a changé pour eux, que c’est toujours aussi difficile…
C’est un peu comme pour l’inflation : on nous dit qu’il n’y en a pas, et cependant on voit bien les prix monter…
Exactement. Et nous en avons à plusieurs reprises parlé ici-même. Et ce décrochage mérite qu’on s’y attarde un instant. Tout se passe comme si nous étions entrés dans une période de crise de l’outil statistique. Les gouvernements ont toujours essayé de tirer les chiffres à eux, de les manipuler, et celui-ci ne fait pas autrement que ses prédécesseurs. Je ne dirai pas que c’est la règle du jeu, mais c’est assez classique. La nouveauté vient des experts qui ne se satisfont plus de ces chiffres…
Ils se disputent sur la méthode…
Ils se disputent sur la méthode, mais aussi, et peut-être même surtout, sur la significations des indicateurs. Prenez l’inflation. Pendant très longtemps, les statisticiens de l’INSEE nous ont dit qu’elle progressait faiblement, alors même que les Français les plus modestes avaient le sentiment que leur pouvoir d’achat diminuait. Les statisticiens de l’INSEE ne se trompaient pas, mais leur indice ne permettait plus de mesurer les évolutions du pouvoir d’achat des plus modestes.
Ce qui explique que plus personne ne croyait leurs chiffres…
C’est, effectivement, une des conséquences. Mais ce n’est pas la seule. L’indice des prix est utilisé par le gouvernement dans toute une série de mesures, de décisions, pour, par exemple, augmenter le Smic. En donnant des coups de pouce régulier au Smic, les gouvernants avaient le sentiment d’améliorer le pouvoir d’achat des plus modestes. En réalité, il ne faisait rien de pareil, tout simplement parce que l’indice des prix est une moyenne qui ne rendait pas justice aux différences de consommation des uns et des autres.  
Ces derniers jours, on a surtout parlé des chiffres du chômage…
Ils posent un problème voisin. Le gouvernement nous annonce que les chiffres du chômage ont baissé et il s’en félicite : sa politique marche. Et pourtant, les salariés sur le terrain ont toujours autant de difficultés à trouver un emploi. Il y a là un décalage entre le chômage perçu et le chômage mesuré. Ce qui n’est pas surprenant puisque l’on sait que les chiffres officiels ne tiennent pas compte de plusieurs catégories de gens qui n’ont pas d’emploi : parce qu’ils sont en formation, parce qu’ils ne cherchent pas suffisamment, parce qu’ils ont travaillé quelques heures  dans la semaine de référence, parce qu’ils sont en préretraite…
Ces décalages ne sont pas nouveaux…
Non, mais ils n’ont fait que s’aggraver, du fait des aménagements successifs de l’indicateur, mais également du fait de l’évolution du marché du travail. La montée de la précarité, de l’intérim, du temps partiel… pose un véritable problème. Peut-on considérer que l’on a un emploi satisfaisant lorsqu’on réalise quelques missions d’intérim dans l’année? Non, et cependant, on peut ne pas retrouver dans les statistiques du chômage…
Et pour cause, puisque l’on travaille…
Oui, mais vous voyez bien la difficulté pour ceux qui gouvernent. Les chiffres sont un outil de gouvernement. Ils servent à communiquer avec le public. Il suffit à Ségolène Royal de dire qu’elle va augmenter le SMIC ou les petites retraites pour que l’on comprenne le sens de sa politique. Elle n’a pas besoin de développer beaucoup plus. Ils servent également à donner des objectifs : je veux réduire de 10% le nombre de chômeurs, je veux faire passer le taux d’inflation en dessous de x%. Ils servent encore à mesurer l’efficacité d’une politique : j’ai atteint l’objectif que je m’étais fixé. Et ils servent, enfin, d’incitation dans les politiques des ressources humaines de l’administration, comme on le voit avec la politique du chiffre que Nicolas Sarkozy a mise en place à l’Intérieur.
Politique très contestée par beaucoup…
Oui, mais que critique-t-on? L’idée de mesurer le travail de la police? C’est une bonne chose. Comment sinon évaluer les politiques? La difficulté intervient lorsque l’on entre plus dans le détail. Que faut-il mesurer? Le nombre de délits? Le nombre d’arrestations? Le nombre d’affaires résolues, sachant que cette notion n’a pas toujours le même sens. Arrêter un sans-papier à l’occasion d’un contrôle de police c’est tout à la fois révéler un délit et résoudre un cas. 100% des sans-papiers arrêtés sont des cas résolus. Les taux d’élucidation des affaires de vol ou de crimes sont évidemment beaucoup plus faibles. D’où ces effets pervers que l’on dénonce qui amène les services de police à mettre l’accent sur certaines opérations plutôt que sur d’autres.
Ce n’est pas la politique des chiffres qui pose problème, c’est ce que ces chiffres mesurent et la manière dont on les utilise.
Mais je voudrais revenir aux chiffres du chômage. On a vu ces derniers jours des écarts significatifs entre l’INSEE, Eurostat… Comment les expliquer?
 Cela tient à ce que les méthodes de calculs ne sont pas tout à fait les mêmes. Les chiffres de l’INSEE reposent sur une enquête trimestrielle, l’Enquête Emploi, actualisée chaque mois à partir d’informations sur la conjoncture, le nombre de demandeurs d’emploi, l’intérim…
C’est un sondage?
C’est une estimation et non pas une mesure statistique directe.  Et ces chiffres souffrent des maux que l’on connaît bien dans ce genre d’enquête : qualité des réponses, il y a des gens qui ne répondent pas, qui se trompent, qualité des modèles utilisés pour redresser les données brutes.  Et on peut là dessus discuter longuement. Prenez les gens qui ne répondent pas aux questions de l’INSEE qui les appelle au téléphone. Est-ce qu’ils ne répondent pas parce qu’ils sont au travail, auquel cas, il ne faut plus les compter comme des chômeurs. Où est-ce qu’ils ne répondent pas parce qu’ils sont partis se promener? Selon l’hypothèse que l’on choisit, les résultats varient.
Eurostat, qui a donné récemment des chiffres différents de ceux de l’INSEE, utilise les mêmes données, mais là où l’INSEE prend des données en fin de mois, Eurostat les prend au 15 du mois…
Mais il y a les chiffres de l’ANPE…
Ils ne sont pas non plus complètement fiables. Tous les demandeurs d’emploi ne sont pas inscrits à l’ANPE. C’est notamment le cas de beaucoup de jeunes qui cherchent un premier emploi. Les chiffres de l’ANPE dépendent également des politiques menées par l’Agence. Si elle radie plus vite, il y a moins de chômeurs… Mais ce sont des problèmes que les statisticiens connaissent bien qu’il n’est pas toujours facile de résoudre mais qui relève de leur savoir-faire et pour lequel ils trouveront certainement des solutions. Ils sont moins armés pour traiter des questions qui touchent à la nature même des indices. Que veut-on mesurer? Peut-on se contenter des indicateurs actuels ou faut-il en utiliser, voire en inventer d’autres? On s’est posé la question à propos des prix, quand la CGT, d’un coté, les centres Leclerc de l’autre, ont créé des indices concurrents de ceux de l’INSEE. On se la pose aujourd’hui avec le chômage. Il y a des gens qui expliquent que plutôt que de regarder le taux de chômage, il faudrait regarder le taux d’activité.
En quoi est-ce que cela fait une différence?
Ce sont des concepts voisins, mais différents. Le taux d’activité mesure le pourcentage de gens en âge de travailler qui ont une activité professionnelle. Le taux de chômage mesure le nombre de gens qui sont à la recherche d’un emploi et qui n’en trouvent pas. Vous pouvez être d’âge de travailler et ne pas être sur le marché du travail. Vous ne serez pas alors considéré comme chômeur. Quand on fait des comparaisons internationales en partant des chiffres sur le chômage, la France est très mal placée. Quand on  compare des taux d’activité, elle se trouve au contraire  mieux placée que plusieurs de nos voisins, que l’Allemagne, que les Etats-Unis. Cela tient, notamment,  au taux d’emploi des femmes, plus élevé chez nous que chez d’autres, et à des dispositifs réglementaires qui ne mettent pas complètement en dehors du marché du travail des gens sans emplois. Dans plusieurs pays, en Suède, aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne, on utilise la notion d’invalides qui met à l’écart du marché du travail des tas de gens qui sont chez nous classés comme sans emploi.
Il y aurait donc, si je vous suis bien un chômage caché dans ces pays?
Oui, mais il y en a aussi chez nous : les formations que l’on propose aux chômeurs, les préretraites sont d’autres manières de cacher une partie du chômage. La France n’a pas le monopole de ces dispositifs. Il y a plus de retraités au Danemark qu’en France alors que la population danoise est dix fois plus petite que la notre. En Suède, il y a des maladies longue durée qui jouent le même rôle. Beaucoup de pays ont, dans les années 80, essayé de résoudre le problème du chômage en agissant sur le volume de la population active. C’est ce qui rend intéressante cette proposition de quelques économistes de prendre comme base de travail le taux d’activité qui serait certainement un indicateur plus pertinent pour les politiques (on trouve des liens vers quelques papiers qui permettent d’approfondir cette réflexion sur le site de Laurent Guerby).
D’autres aimeraient que l’on prenne en compte la précarité. C’est le cas du collectif des autres chiffres du chômage, ACDC, qui propose de compléter la notion de chômage par celle d’emploi inadéquat. Ce n’est pas une invention venue de nulle part puisqu’il s’agit d’une notion qu’utilise le BIT. Mais si on la prenait en compte cela changerait beaucoup de choses.
Mais qu’appelle-t-on un emploi inadéquat?
L’emploi inadéquat recouvre quatre type de situations : les bas salaires, les contrats précaires, le déclassement professionnel, le travail dangereux pour la santé. On aurait ainsi un indicateur des situations de travail qui ne sont pas satisfaisantes. D’après les calculs d’ACDC 11,4 millions de personnes se trouvaient en 2005 dans une situation d’emploi inadéquat au sens du BIT. Si on y ajoute les chômeurs (toujours au sens du BIT), 14 millions de personnes sont touchées par le chômage total ou l’emploi inadéquat, soit 51% de la population active.
C’est considérable…
J’ai choisi volontairement cet exemple pour montrer le poids politique des chiffres. Imaginez un instant que l’on retienne dans la communication politique ce chiffre, nos perception du monde du travail, des entreprises changerait complètement. Et le débat politique suivrait. On ne se préoccuperait plus seulement de chômage, mais aussi des conditions de travail, de la nature des emplois, des contrats, de la satisfaction des salariés. Ce ne serait pas absurde, mais le débat politique changerait de nature…
Vous voulez dire que le choix des chiffres relève de la politique…
Oui, mais en même temps, il faut se méfier, être très prudent. Les chiffres ne sont utiles que s’ils sont pertinents. Or, il est très facile de les manipuler, de leur faire dire ce que l’on veut. Il y a quelques années, des associations ont développé un indicateur des inégalités qu’elles ont appelé le bip40 en référénce au Cac40. Ce qui était a priori une bonne idée, puisque cela permettait de mesurer les évolutions d’un phénomène dont l’impact sur la vie de chacun, sur la manière dont nous voyons la société, sur les politiques qu’il nous paraît utile et nécessaire de mettre en oeuvre est déterminant. Cet indicateur montre que les inégalités vont croissant. Ce qui implique immédiatement une problématique politique : si les inégalités progressent, il faut les réduire.
L’inconvénient est que cet indicateur est vigoureusement contesté par des gens qui s’interrogent sur sa fabrication. La discussion est technique mais passionnante. Si cet indicateur mesure, comme le disent ses détracteurs, tout sauf les inégalités, ce n’est pas la peine de le prendre au sérieux. Vous voyez donc qu’il y a deux niveaux :
- celui, politique, de l’intérêt d’un indicateur sur les inégalités ou sur la qualité des emplois,
- et celui, technique, sur la meilleure manière de mesurer ces inégalités ou la qualité de l’emploi.
Si je vous comprends bien, ces statistiques sont aussi une question politique…
Il y a une dimension politique puisque ces statistiques sont un des outils majeurs des gouvernements, mais l’intervention des politiques doit être strictement limitée. Ségolène Royal a demandé il y a quelques jours que le Parlement ait son mot à dire dans le choix des indicateurs. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Il vaudrait beaucoup mieux demander aux institutions spécialisées dans ces questions d’évaluer la qualité de leurs indicateurs, de préciser en quoi ils sont pertinents et quand ils cessent de l’être.
Nous avons besoin de chiffres pour gouverner. Ces chiffres doivent être incontestables, acceptés de tous, produits par des experts qui ne doutent pas de la validité de leurs résultats. Or, c’est ce qui commence à faire défaut. Les institutions qui produisent les chiffres qui sont au coeur des méthodes modernes de gouvernement traversent depuis quelques temps une crise dont il faut prendre conscience. Les politiques doivent aider à la résoudre, mais ce n’est certainement pas à eux, à une assemblée d’élus de se substituer aux experts dans l’évaluation de ces chiffres.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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