Bernard Girard

Sur les catastrophes, les assurances et la prévention

Bonjour, vous voulez revenir ce matin une nouvelle fois sur le Tsunami qui a frappé l’Asie, mais d’un point de vue différent.

Oui, nous avons déjà abordé cette question à deux reprises, en parlant, d’abord, du coût de cette catastrophe puis de ce mouvement de sympathie qui a traversé l’opinion. Je voudrais ce matin profiter de ce qu’ouvre dans la matinée une conférence internationale sur la prévention des catastrophes naturelles à Kobé, au Japon, pour reprendre cette question sous un autre angle, celui de l’économie des catastrophes. Il s’agit d’une toute petite province du monde de la théorie économique, longtemps restée discrète qui suscite aujourd’hui beaucoup d’intérêt. Pour n’en donner qu’une illustration, on voit actuellement deux des grands noms de la théorie économique contemporaine, le Prix Nobel Becker et Richard Posner, un spécialiste de l’économie du droit, débattre de cette question en public sur le blog qu’ils ont créé ensemble. Posner a d’ailleurs publié tout récemment un livre sur cette question qui n’intéressaient jusqu’alors que les spécialistes des assurances, les économistes travaillant dans des institutions spécialisées dans la météorologie ou la géologie et les théoriciens de ce que l’on appelle parfois l’économie des extrêmes.

Si je vous entends bien, ce renouveau de l’intérêt est antérieur au Tsunami ?

Le Tsunami joue naturellement un rôle, mais le livre de Posner est sorti il y a quelques mois (1). L’attentat du 11 septembre a joué aux Etats-Unis un rôle important dans la redécouverte des catastrophes. Mais il n’y a pas que cela, il y a également les réticences des compagnies à assurer contre les plus grosses catastrophes et le débat sur le réchauffement climatique. Richard Posner distingue d’ailleurs quatre type de catastrophes :

- les catastrophes naturelles comme le tsunami ou les chutes d’astéroïdes dont il parle beaucoup dans son livre,

- les catastrophes volontairement provoquées par l’homme, comme, par exemple, une attaque terroriste nucléaire,

- les catastrophes produites involontairement par l’homme dans ses activités économiques. On pense à tout ce qui pourrait être lié au réchauffement climatique,

- et, enfin, les accidents liés à l’activité scientifique. Posner donne l’exemple de la production dans un laboratoire de physique de quarks hyper-denses susceptibles de provoquer la destruction de la terre…

Partant de cette typologie, il donne une liste impressionnante de dangers, il multiplie les chiffres qui font froid au dos. Ceci dit, le plus intéressant dans ce livre est que son auteur, un économiste ultra-libéral, qui enseigne à l’Université de Chicago, c’est-à-dire dans le temple de la pensée ultra-libérale, conclue qu’il faut que l’Etat interdise certaines recherches scientifiques, qu’il participe à des organisations internationales et que l’on impose des restrictions sur les sujets que l’on peut étudier dans les universités des pays dangereux.

Il propose que l’on interdise l’enseignement de la fabrication d’armes nucléaires dans des pays que l’administration américain juge terroristes ?

C’est effectivement l’une de ses propositions. Elle paraît, bien sûr, inacceptable, mais laissons la de coté et revenons à l’essentiel. On voit émerger, chez les libéraux qui militent pour un état minimal, l’idée qu’il faudrait que l’Etat intervienne dans le domaine des catastrophes. C’est important parce qu’ils inspirent les politiques et, notamment, la droite républicaine qui s’oppose aujourd’hui à la création d’organisations internationales.

Vous voulez dire que ces auteurs annoncent un changement de politique…

A terme, certainement. Ces auteurs sont en train de prendre conscience des limites du marché pour résoudre ces questions. Quand je parle de marché, je parle naturellement des assurances qui ont été conçues pour réparer les accidents de la vie, qui fonctionnent très bien dans la plupart des cas courants, qu’il s’agisse des incendies, des vols, des accidents corporels classiques, mais qui se révèlent insuffisantes lorsqu’il y a catastrophe. On le voit bien en Asie. Les assurances ne ramèneront pas les gens morts, ne rattraperont pas toutes ces vies perdues. Elles ne rembourseront même pas les biens détruits.

Pour ce qui est des biens, c’est peut-être tout simplement parce que les gens étaient trop pauvres pour prendre des assurances.

C’est vrai, mais même là où les gens sont riches, les assurances ne couvrent qu’une toute petite partie des frais des catastrophes naturelles. On a calculé qu’aux Etats-Unis, pays où les tempêtes tropicales, les ouragans sont fréquents, les assurances ne remboursaient que 20% des dégâts, le reste est financé par l’Etat sous forme de subventions, d’aides financières diverses… En fait, le modèle de l’assurance n’est pas adapté à ce type de situations : les assurances fonctionnent sur le principe de la loi des grands nombres : nous sommes nombreux à payer des primes d’assurances incendie, mais nous sommes peu à avoir des sinistres. Les compagnies peuvent donc rembourser correctement les dégâts causés par un incendie. Elles ne peuvent plus le faire lorsque le nombre de victimes touchées en même temps est considérable. Les compagnies sont amenées à demander des primes élevées pour des remboursements faibles, ce qui réduit l’incitation à s’assurer. A Kobé, cette ville japonaise qui a subi un terrible tremblement de terre en 1995, 3% seulement des biens étaient couverts par des assurances, alors même que chacun savait cette ville menacée.

Tout cela veut dire que les techniques d’assurances ne sont plus capables de prendre en charge des catastrophes dont les coûts ont fortement augmenté puisqu’ils ont a triplé depuis les années 60.

Parce qu’il y a plus de catastrophes ?

Non, mais parce que nous sommes plus riches et plus nombreux. C’est ce qui amène à s’intéresser à la prévention qui permettrait sinon d’éviter les catastrophes du moins d’en limiter l’impact. Le Tsunami a montré comment une population informée pouvait rapidement se mettre à l’abri et échapper à la mort.

Mais cela suppose que l’on puisse anticiper ces catastrophes. C’était, semble-t-il, possible dans le cas du tsunami, ce ne l’est pas toujours…

C’est souvent le cas avec les catastrophes naturelles. On sait assez bien évaluer les risques de catastrophes en utilisant des techniques mathématiques sophistiquées. Encore faut-il disposer des informations et les traiter. On a beaucoup parlé des déficiences du système de prévention dans l’Océan indien, mais savez-vous que l’on pourrait très bien avoir un tsunami en Méditerranée ? Il y en a eu un qui a fait des dizaines de milliers de victimes à Messine en 1908. Et, cependant, nous n’avons aucun outil pour prévenir le retour d’une catastrophe dans une région du monde plutôt riche. Ce n’est pas seulement une affaire de moyens financiers. C’est aussi une affaire de volonté politique. Volonté d’investir dans la prévention, dans des équipements, dans des sismographes, des marégraphes, il s’agit de bouées qui mesurent la réaction des eaux aux séismes, mais aussi dans la recherche, dans la connaissance sur les courants, les évènements climatiques, le calcul des probabilités des risques, puis qu’on sait bien les anticiper… Volonté également de partager ses connaissances, d’aider ses voisins plus pauvres. Parce que, bien sûr, ces catastrophes ne respectent pas nos frontières.

Vous parlez du coût de la prévention. Mais j’imagine que ce n’est rien comparé aux dépenses que l'on doit engager pour réparer les conséquences de ces catastrophes…

Vous avez raison. Les spécialistes disent qu’un euro dépensé dans la prévention d’une catastrophe naturelle permet d’économiser 7 euros en réparations de toutes sortes. Cela devrait inciter à aller dans cette direction. Malheureusement les choses sont un peu plus compliquées que cela. La prévention est très avantageuse là où les catastrophes sont relativement fréquentes. Là où elles sont rares, le retour sur investissement, si on peut employer cette formule, est beaucoup moins évident. Et plus difficile à vendre. Les Japonais qui connaissent bien les tsunamis et les tremblements de terre trouvent normal d’investir dans leur prévention, mais les Européens qui les connaissent moins sont plus réticents. Et je ne parle là, bien sûr, que de gens riches. Dans les pays pauvres, les politiques, mais aussi les citoyens peuvent se dire :  pourquoi dépenser de l’argent pour prévenir des catastrophes qui ne sont pas sûres, alors que nous avons des besoins plus immédiats ?

Comme on se trouve dans un cas de figure dans lequel on ne peut vraiment faire de prévention que si tout le monde agit en même temps : si les indiens veulent lutter contre les tsunamis, il leur faut des informations venues d’Indonésie… se pose la question du financement de cette prévention dans les pays les plus pauvres qui sont aussi les plus exposés : 95% des 476 000 personnes tuées dans des catastrophes naturelles (hors tsunami de décembre 2004) ces dix dernières années vivaient dans des pays en développement. Il faudra sans doute que les plus riches acceptent de payer pour les plus pauvres, ce qui ne se fait pas spontanément. D’où la nécessité de faire intervenir des organisations internationales que chacun finance en fonction de ses richesses.

Mais est-ce que les pays pauvres qui n’ont pas d’infrastructures, qui ne disposent pas de tout cet environnement qui permet de réagir rapidement en cas de catastrophes ne sont pas condamnés à souffrir plus que les autres ?

Ce n’est pas une fatalité. On a des exemples de pays très pauvres qui ont su s’organiser pour limiter l’impact des catastrophes naturelles. Michel Jarraud, le secrétaire général de l’Organisation Mondiale de la Météorologie, l’OMM cite le cas du Bangladesh où un cyclone avait tué 130 000 personnes en 1970. « Depuis, dit-il, ce pays a renforcé ses services météorologiques et ses systèmes d’alerte. Il a lancé une vaste campagne d’éduction et d’exercices d’évacuation, ainsi que la construction d’abris. Résultat : les nombreux cyclones d’intensité comparable qui ont suivi n’ont fait que quelques centaines, au pire milliers de morts. » On a d’autres exemples comparables : l’année dernière, le même cyclone, Jane, a touché Haïti, la République dominicaine voisine et toutes les îles des Caraïbes. Il y a eu 3000 morts à Haïti, une dizaine en République dominicaine et 4 seulement à Cuba. La République dominicaine ou Cuba ne sont pas des pays riches, mais ils ont fait des efforts considérables pour informer la population, pour la préparer, pour réagir rapidement. Cuba, par exemple, a mis en place une organisation qui permet d’évacuer 100 000 personnes en 3 heures dans les zones menacées. C’est donc possible dans les pays pauvres. Et heureusement ! Parce que ces pays pauvres ont vraiment besoin de systèmes de prévention. Ils ont d’autant plus besoin d’une prévention organisée par l’Etat qu’ils ne peuvent pas attendre des compagnies d’assurances :

- qu’elles interviennent pour rembourser les dégâts en cas de catastrophe,

- qu’elles incitent leurs clients à prendre des précautions, ce qu’elles font dans les pays riches assez naturellement, lorsqu’elles disent à leurs clients qu’elles ne peuvent pas les rembourser s’ils ne prennent pas certaines précautions, lorsqu’elles augmentent le montant des primes de leurs clients qui présentent des risques élevés ou lorsqu’elles refusent de les assurer.

Des compagnies d’assurances informées des risques auraient dit aux habitants des villages détruits au Sri-Lanka ou en Indonésie : « on ne peut vous assurer parce que vous êtes trop proche de la mer », ou : « je veux bien vous assurer mais cela va vous coûter très cher parce que vous êtes très proche de la mer. » Ce qui les aurait incités à s’éloigner un peu, à prendre des précautions. Mais pour cela il aurait fallu que ces compagnies soient informées des risques et que les habitants soient assez riches pour prendre des assurances. Deux conditions qui n’étaient, bien évidemment, pas remplies.

Si je vous comprends bien, un système de prévention apparaît aujourd’hui plus que jamais nécessaire…

On a pris conscience des limites des systèmes basés sur les assurances, que ce soit dans les pays riches ou dans les pays pauvres, et de la nécessité de construire des systèmes de prévention. On ne peut pas se contenter de corriger les effets des catastrophes, il faut les prévenir. Et cela suppose que l’on fasse appel à des organisations internationales et à des financements publics. C’est ce dont on va parler dans quelques heures à Kobé.



Notes

(1) Richard Posner, Catastrophe : risk and response, Oxford press, 2004. D’autres livres sur des thèmes voisins sont récemment sortis comme celui de Graham Allison : Nuclear terrorism : the ultimate preventable catastrophe, Times book, 2004.

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