Une journée de travail pour les vieux? Ou pour en finir avec les 35 heures?

 

Bernard Girard, Bonjour. Vous avez choisi de nous parler de ce projet de demander aux salariés de donner un jour de travail pour financer les investissements nécessaires pour la vieillesse. C'est une idée plutôt sympathique?

A première vue, certainement. Mais à la réflexion, je n'en suis pas si convaincu. Qu'est-ce que cela veut dire? Que nous ne sommes pas capables de nous occuper de nos parents et de nos grands parents? que s'il y a eu cet été plus de 11 000 morts, c'est de notre faute? La notre, pas celle des institutions dont c'est le travail, du gouvernement qui les contrôle, non, la notre. C'est pour le gouvernement qui a été absent, qui n'a pas réagi à temps une manière de se défausser, de nous renvoyer, de faire oublier la gravité de la catastrophe. La canicule a fait plus de morts que la route une mauvaise année.

Mais le gouvernement ne pouvait pas prévoir la canicule…

Bien sûr que non. Encore que… ce n'est pas la première fois qu'une canicule tue. Cela s'est déjà produit aux Etats-Unis, à Saint-Louis en 1980, à Chicago en 1995, en Europe, à Athènes en 1987, en France même à deux reprises, dans les années 70 et en 1983. On disposait d'études récentes sur le phénomène, dont une publiée en France en septembre 2002,soit il y a moins d'un an. On ne peut donc pas prétendre que c'était une première.

Mais cette catastrophe montre les limites des méthodes de ce gouvernement. Souvenez-vous, nous avons passé tout le printemps à parler de la retraite, du vieillissement de la population et à aucun moment nous n'avons traité de la question des maisons de retraite, de leurs manques de moyens. Or de la retraite à la vieillesse, il n'y a tout de même pas loin. Le gouvernement n'avait en tête qu'une seule chose : le traitement comptable du dossier, il ne s'est pas occupé de son environnement, de ce qui allait avec, qu'il s'agisse du troisième, des 1,8 millions de français qui auront plus de 85 ans en 2010, ni de tous ceux qui ne pourront pas avoir une retraite complète parce qu'ils seront partis trop tôt et qui formeront des bataillons de vieux pauvres dont il faudra demain s'occuper. Il y a des chiffres qui font froid dans le dos. Le prix moyen d'une maison de retraite privée est de 1800¤/mois. Une pension de retraite moyenne est de 1200¤. Qui financera la différence?

Cette catastrophe montre également la puissance de la démocratie. Si les pouvoirs publics sont intervenus assez rapidement malgré tout, c'est parce que des médecins, notamment ce médecin urgentiste de Saint-Antoine, ont tiré la sonnette d'alarme. Dans un régime autoritaire où il n'y aurait pas de corps intermédiaires autonomes, personne n'aurait tiré la sonnette d'alarme et les morts se seraient accumulés avant que quelqu'un n'intervienne.

Mais revenons à cette journée. On a beaucoup dit qu'elle avait surtout été conçue pour en finir avec les 35 heures. C'est votre avis?

C'est certainement ce qui explique l'enthousiasme du Medef qui a été, vous le remarquerez, à trouver des vertus à cette idée. Le scepticisme général n'est d'ailleurs pas surprenant. On ne voit pas très bien comment cela peut fonctionner. On parle des cotisations sociales, mais elles sont assises sur les rémunérations pas sur le temps de travail. Il faudrait donc que les entreprises augmentent les rémunérations des salariés mensualisés pour qu'il y ait des cotisations supplémentaires. Je ne suis pas sûr que les patrons le fassent volontiers dans la situation actuelle. Ils ne pourraient éventuellement le faire que si cette journée de travail supplémentaire leur garantissait une augmentation de leur chiffre d'affaires. C'est possible dans certains métiers, dans la distribution, dans certains services, mais pour l'essentiel, cette journée de travail supplémentaire ne devrait pas avoir d'impact sur le chiffre d'affaires.

J'ajouterai que l'on ne parle que des salariés, mais il y a également en France des travailleurs indépendants, des professionnels libéraux. Ces gens là ne participeraient pas à l'effort national? Pour les faire participer, il faudrait augmenter leurs cotisations de 0,5%, ce qui correspond à une journée sur 200 travaillées. Et ce qui est vrai de ces travailleurs indépendants risque fort de l'être des entreprises. Sous couver de faire travailler les gens un jour de plus, on risque surtout d'augmenter les cotisations sociales ou, ce qui revient au même, de créer un impôt nouveau.

Mais revenons aux 35 heures. Vous croyez que c'est une manière d'en finir avec elles?

C'est certainement une opportunité. Mais est-ce possible? Pour revenir sur les 35 heures, il faut modifier la loi qui a défini la durée du travail (1600 heures), renégocier les conventions collectives et tous les contrats que les entreprises ont signé ces dernières années. C'est un chantier énorme. Je ne suis pas sûr que les entreprises aient très envie de renégocier tout cela. Vous imaginez des syndicats acceptant une augmentation du temps de travail sans contreparties salariales? Sans garanties pour les salariés qui ont été recrutés à l'occasion des 35 heures? On voudrait créer une poudrière sociale qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Vous remarquerez d'ailleurs que François Fillon s'est bien gardé de proposer cela. Dans l'entretien qu'il a donné il y a quelques jours au Monde, il a volontairement déconnecté les deux choses.

Pourtant, on entend beaucoup de gens se plaindre des 35 heures… on dit qu'elle a tué l'envie de travailler…

Pendant des années, on a dit la même chose des 40 heures. On a expliqué que la France avait perdu la dernière guerre à cause d'elle. Les Français ne voulaient plus se battre, plus travailler. Cet argument n'a aucun sens : les 35 heures n'ont pas détruit le désir de travailler, elles ont donné à quelques centaines de milliers de français qui souhaitaient travailler la possibilité de le faire. Si c'est cela détruire l'envie de travailler, alors les mots n'ont pas le même sens pour tout le monde.

L'augmentation du chômage montre pourtant que ce n'était pas la solution…

L'augmentation du chômage montre effectivement que cela n'a pas suffi. Mais personne ne l'a jamais vraiment pensé. Ceci dit, je regrette que les socialistes ne défendent pas mieux cette mesure qui a pour beaucoup contribué à améliorer la situation de l'emploi pendant les années Jospin.

En créant des emplois? On dit pourtant qu'il n'y en a pas eu tant que cela de créés?

Il y en a eu entre 300 et 400 000, ce qui n'est pas négligeable. Mais les lois Aubry ont eu deux effets très positifs. Un effet économique, d'abord, un effet politique, ensuite.

Commençons par cet effet économique…

En deux mots : la première loi Aubry proposait aux chefs d'entreprise de réduire massivement leurs cotisations sociales en échange d'une réduction du temps de 10% et d'une augmentation de leurs effectifs de 6%. On avait donc une incitation forte : cette réduction des charges dont les chefs d'entreprise parlent tant et un mécanisme extrêmement subtil qui les amenait tout à la fois à recruter et à investir. Comme on ne leur demandait pas de compenser pleinement les réductions du temps de travail par des recrutements, il y avait cet écarts de 10 à 6, ils avaient la possibilité d'investir pour justement compenser par des gains de productivité les heures perdues. Beaucoup l'ont fait et l'on a du coup allumé les deux moteurs de la croissance :

Si la France a eu , dans les années Jospin, un taux de croissance supérieur à celui de tous ses voisins, si elle était l'économie en bonne santé en Europe, c'est parce qu'elle avait su mettre en route en même temps ces deux moteurs.

Vous parliez également d'un effet psychologique…

Oui. C'est une chose qu'on a rarement souligné, mais les 35 heures ont donné confiance aux Français, aux consommateurs. Pendant des années et des années on nous avait expliqué que l'on ne pouvait rien faire pour lutter contre le chômage, souvenez-vous de la phrase de Mitterrand expliquant qu'on avait tout essayé. Et voilà qu'un gouvernement se battait pour créer des emplois, des vrais emplois, qu'il forçait les chefs d'entreprise à recruter, qu'il mettait en place un dispositif simple, facile à comprendre et à contrôler. Les salariés ont vu des recrutements dans leurs entreprises. Ils ont pensé que les années noires étaient derrière eux et ils ont investi. On a construit beaucoup de maisons dans ces années. La confiance est revenue et avec elle la consommation.

Vous croyez vraiment que l'on peut attribuer tout cela aux 35 heures?

Pas tant aux 35 heures qu'à la volonté affichée de lutter vraiment contre le chômage. Et d'obtenir des résultats. Ce qui d'ailleurs été le cas.

Mais comment expliquer la dégradation actuelle?

Il y a, bien sûr, la situation internationale très difficile, mais il y a aussi la politique du gouvernement qui a cassé cet effet psychologique, cette confiance dans l'avenir qui incite à consommer et qui tire donc l'activité économique.

A quelles mesures pensez-vous?

Prenez les retraites. Quelles conclusions peut-on tirer des mesures annoncées? Qu'on ne peut plus compter sur la répartition pour avoir des retraites, qu'il faut épargner, économiser pour le futur.

Prenez les impôts : d'un coté, on nous dit qu'on va baisser l'impôt sur le revenu qui ne concerne qu'un français sur deux, de l'autre on parle d'accélérer la décentralisation, c'est-à-dire le transfert d'une partie des charges de l'Etat vers les régions et les communes. Il faudrait être très naïf pour croire que ce transfert ne se traduira pas par des impôts supplémentaires. Les gens qui reçoivent aujourd'hui leur taxe foncière peuvent d'ailleurs juger sur pièce. Dans de nombreuses villes, l'augmentation approche voire dépasse les 3%. Or, qui dit impôts supplémentaires dit épargne pour les payer.

Prenez dans un registre complètement différent, la question de la TVA sur la limonade. Le gouvernement s'engage à se battre à Bruxelles pour obtenir sa réduction. Ce qui est plutôt une bonne mesure puisque cela devrait permettre aux patrons de mieux payer leurs salariés, d'investir ou de baisser leurs prix. Or, avant même que la décision soit prise, le Premier Ministre insulte la Commission européenne, exaspère nos partenaires. Et renvoie aux calendes grecques ce qui aurait été une bonne mesure.

On pourrait ainsi multiplier les exemples. Ce gouvernement n'a vraiment pas la manière. Et ce n'est pas sa dernière proposition qui arrangera les choses.


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