Noël, ses cadeaux et ses sapins

 

Vous voulez nous parler des sapins de Noël ?

J’imagine que vous allez en acheter un comme des millions d’autres français. Avez-vous une idée du nombre de sapins qui se vendent chaque année pour Noël ?

Non…

Et bien, vous ne serez pas la seule à vous promener dans la rue avec un sapin sous le bras. 50 millions de foyers européens en installent un dans leur salon à l’occasion de Noël. L'Allemagne, avec 15 millions de sapins, est le principal consommateur, suivie par la Grande-Bretagne et la France. Europe du Nord, il est présent dans une maison sur deux. En France, 6 millions de ménage achètent un sapin, un peu plus de 5 millions achètent des sapins naturels et un peu plus d’un million des sapins artificiels. Ce qui représente un chiffre d’affaire de 624 millions de francs .

C’est considérable, vous savez d’où viennent ces sapins ?

De France dans leur grande majorité, mais 10% sont importés, notamment du Danemark.

Je me suis toujours demandé comment on les cultivait ?

Comme des fleurs, avec cette différence qu’il faut quinze ans pour fabriquer un sapin. On en trouve de deux sortes sur le marché français :

Les ventes de Nordmans progressent alors même qu’ils sont deux fois plus cher. Il est vrai qu’il n’est pas très agréable de ramasser des aiguilles.

En quoi les sapins de Noël intéressent-ils les économistes ?

Ce sont des produits saisonniers et la saisonnalité intrigue les économistes qui s’interrogent :

Vous voulez dire qu’il y a des périodes où les cours sont régulièrement plus hauts ou plus bas que d’autres ?

Exactement. Il y a toute une littérature sur le sujet qui manie les statistiques et montre qu’il y a effectivement des variations saisonnières, qu’au mois de janvier, en mai et, pendant les vacances d’été en Europe, les cours de la Bourse ont des comportements récurrents. Si cela vous intéresse, j’en parlerai dans une prochaine chronique. Mais en cette veille de Noël, je voudrais revenir aux fêtes de fin d’année et à nos comportements de consommateurs pendant cette période.

A nos achats d’arbres de Noël et de cadeaux…

Oui. C’est une période étrange pendant laquelle on se comporte un peu différemment du reste de l’année. On achète au prix fort des produits dont on sait qu’ils baisseront de prix dés le lendemain de Noël, comme le sapin. On achète également des produits pour les donner, pour en faire cadeau. Tout cela est en contradiction avec les logiques égoïstes qui sous-tendent la théorie économique courante. Tout se passe comme si, pendant quelques semaines, on mettait entre parenthèses nos comportements économiques rationnels.

C’est peut-être que nous ne sommes pas si rationnels que cela…

Ce n’est bien évidemment pas l’hypothèse que les économistes privilégient. En cherchant un peu, on peut d’ailleurs trouver des explications rationnelles, égoïstes à ces comportements :

Vous remarquerez qu’avec toutes ces réponses, on reste dans le domaine de la logique marchande traditionnelle.

Les tentatives d’expliquer les cadeaux, les dons par l’égoïsme ont été nombreuses et souvent d’ailleurs intéressantes. Des auteurs ont par exemple expliqué que l’échange ou le partage était lié, dans les sociétés de chasseur traditionnelles, au fait que la viande était rare et difficile à conserver. Plutôt que de laisser pourrir le plus gros de la viande de l’antilope qu’il venait de tuer, le chasseur la partageait avec ses camarades sachant que ceux-ci lui donneraient, à leur tour, la possibilité de participer aux résultats de leur chasse. Le partage est dans ce cas lié à l’impossibilité de maintenir des droits de propriété sur un bien qui se détériore rapidement.

Mais ces explications ne sont jamais complètement satisfaisantes. On se dit qu’elles ne suffisent pas, qu’il y a autre chose que l’on trouve dans les thèses de Marcel Mauss et des ethnologues sur le don. Vous savez que pour Marcel Mauss, le don entraîne un autre don : " je te donne, tu me rends… " , " je te fais des cadeaux, mais tu m’en fais également. "

Ce qui doit être gênant pour les économistes est que les biens circulent de manière non monétaire…

Je ne sais pas si cela gêne les économistes qui peuvent, après tout, s’intéresser à d’autres modes de circulation des richesses que le mode monétaire, mais il est clair que les échanges de cadeaux obéissent à une logique toute particulière très différente de la transaction commerciale.

Le cadeau que l’on reçoit nous donne des informations sur la personne qui nous l’offre. C’est, pour parler comme les économistes, un signal qui nous informe :

L’art du cadeau a d’autres caractéristiques originales. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, on offre souvent des choses inutiles. Ou des choses qui vont très vite s’étioler, se faner, disparaître.

Vous pensez aux fleurs…

Oui, par exemple. Et ce sont souvent les cadeaux que l’on préfère. Les cadeaux utiles font rarement très plaisir. Si je vous offre un réfrigérateur vous me remercierez, mais vous ne me trouverez pas très imaginatif. Mais puis que vous parliez des fleurs, vous savez que leur prix varie beaucoup d’un pays l’autre. Elles sont particulièrement cher en France, mais c’est probablement parce que nous les achetons surtout pour les offrir. Si nous les achetions pour en décorer nos intérieurs, comme font d’autres peuples, elles seraient probablement p^lus abordables. Lorsque l’on fait un cadeau dont on sait qu’il faudra rapidement le mettre à la poubelle, il est important qu’il coûte cher.

Il y a dans beaucoup de cadeaux quelque chose de ces destructions volontaires de richesses que les ethnologues ont décrites dans certaines sociétés traditionnelles.

Mais pourquoi ferait-on cela ?

Mais pour montrer qu’on tient à l’autre : je tiens tant à toi que je suis capable de gaspiller mes richesses, d’oublier un instant le monde de l’utilité dans lequel nous vivons en permanence. On le fait d’autant plus volontiers qu’en se comportant ainsi, on met l’autre dans une situation très particulière : si je dépense beaucoup d’argent pour lui, il a une dette à mon égard. Une dette qu’il tentera probablement de vider en me faisant à son tour un très beau cadeau.

L’important n’est d’ailleurs pas tant le cadeau que la relation. En créant une dette, le cadeau construit la relation sociale et la fait vivre dans le temps. C’est tout le contraire de la transaction commerciale qui s’épuise sitôt achevée : une fois payé le commerçant, je n’ai encore motif de revenir le voir. Il en va tout autrement avec les cadeaux. On dit qu’ils entretiennent l’amitié, mais c’est exactement cela. Et ce qui vaut pour l’amitié vaut sans doute pour l’amour. Une théoricienne du mouvement féministe américain expliquait que les couples qui fonctionnaient bien, qui s’entendaient bien étaient ceux dans lesquels chacun se sentait en permanence en dette vis-à-vis de l’autre. " Je ne te quitte pas parce que je te dois beaucoup " dit le mari à la femme qui pense in petto: " si je reste avec toi, c’est que je te dois tout. "

On est loin de l’économie…

Pas forcément. mais revenons-y puisque vous le souhaitez. Nous faisons tous ces cadeaux en même temps, à Noël, ce qui veut dire que pendant quelques semaines nous multiplions les achats. Nous parlions tout à l’heure de saisonnalité. Nous en avons là un joli exemple. Et comme nous dépensons beaucoup d’argent pendant cette période, les entreprises ont tendance à accorder des primes à ce moment là. Autant dire que toute l’économie est pendant ces quelques semaines tirée par cette manière que nous avons de nous comporter de manière irrationnelle.

Vous le regrettez ?

Mais non, je trouve cela formidable. Penser aux autres, leur faire des cadeaux pour le plaisir de consolider les liens qui nous unissent c’est plutôt bien, non ?

 

 


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