Bernard Girard
Chronique du  27/02/07
 Et si l’on cessait de broyer du noir?
 
Pour écouter cette chronique
Pour la voir
 
Bonjour,  si j’en juge par le titre de votre chronique, vous avez choisi ce matin d’être optimiste…
Oui. On a tellement tendance à broyer du noir, que je voudrais, ce matin, vous faire part de quelques informations récentes qui devraient nous inciter à l’optimisme… ou, plutôt, contrebalancer les discours pessimistes que l’on entend si souvent, vous savez tous ces discours qui annoncent notre déclin…
Et d’où vous vient cet optimisme?
De la lecture de la presse internationale. Vous savez qu’elle n’est pas toujours tendre avec la France. J’ai cependant trouvé dans la presse allemande et dans la presse britannique des articles et des études qui devraient nous mettre du baume au coeur. Je commencerai, si vous le voulez bien par un article publié dans un journal allemand : Die Welt, article qui reprend les conclusions d’une étude qui suggère que la France pourrait dépasser, d’ici à 2035, l’Allemagne et devenir la première puissance économique européenne.
Et qu’est-ce qui justifie cet optimisme?
La démographie et le travail des femmes. D’après une étude réalisée pour le quotidien allemand par le cabinet IW, l’économie française va profiter d’un taux de natalité beaucoup plus élevé que l’Allemagne. D’après l’auteur de cette étude, Axel Plünnecke, un spécialiste de ces questions, l’économie française devrait, grâce à cet afflux de naissances, croître deux fois plus vite que l’économie allemande.
Et tout cela grâce à la natalité?
Oui. Le raisonnement est très simple : du fait d’un taux de natalité très faible en Allemagne, on ne pourra pas remplacer, dans une vingtaine d’années, les gens qui partent à la retraite. Les entreprises manqueront de personnel, les coûts du travail augmenteront donc, rendant les entreprises moins compétitives, alors que la France bénéficiera, dans les mêmes années, d’une population abondante et bien formée. Une population active d’autant plus abondante que les femmes travaillent massivement en France,  ce qui n’est pas le cas en Allemagne…
Ce sont des analyses sérieuses?
Les allemands ont de bons motifs d’être inquiets. Vous savez qu’il y a 80 millions d’habitants en Allemagne, contre 60 millions en France. Or, depuis 1963, il y a plus de naissances en France qu’en Allemagne. Il y a eu l’année dernière 831 000 naissances en France, contre 675 000 en Allemagne, ce qui devrait d’ailleurs amener la population française à dépasser la population allemande en 2045. Comme toujours lorsque l’on parle de démographie, il faut être prudent. Il faut l’être d’autant plus que cette étude est publiée dans un contexte très particulier : celui d’un débat sur la politique familiale en Allemagne. La ministre allemande de la famille souhaite développer un programme qui aide les femmes à mieux concilier maternité et travail. Et dès que l’on parle de ces questions on prend exemple sur la France qui a effectivement réussi ce qui paraît dans beaucoup de pays comme une quadrature du cercle : grâce aux allocations familiales, au système des crèches, à l’école maternelle qui prend en charge les enfants très tôt, la maternité ne limite pas le travail féminin. Dans les pays dans lesquelles il n’y a ni crèche ni école maternelle, les mères doivent s’arrêter de travailler pendant beaucoup plus longtemps, d’où des difficultés pour retrouver un emploi qu’elles n’ont pas en France. Mais ce retour des naissances que l’on observe en France, il n’est même pas besoin de regarder les statistiques, il suffit de se promener dans la rue, est une bonne nouvelle : cela veut d’abord dire que les Français ont, malgré toutes leurs difficultés, confiance en l’avenir, cela veut, ensuite, dire que l’économie française aura demain une main d’oeuvre abondante et qualifiée si notre système scolaire suit, ce qui suppose qu’on évite de le dégrader et qu’on l’améliore.
Vous faisiez allusion à une autre bonne nouvelle…
Celle-ci nous vient d’un hebdomadaire britannique, The Economist, qui vient de consacrer un article à l’industrie du luxe, qui est, vous le savez peut-être, largement dominée par la France, puisque nos entreprises contrôlent à peu près 36% du marché mondial dans ce secteur…
Avec des marques comme LVMH, Chanel…
Auxquelles il faut ajouter Hermès, les maisons de champagne, les châteaux bordelais et des entreprises auxquelles on pense rarement comme Dassault qui fabrique des jets privés. Mais la bonne nouvelle n’est pas là, elle est que ce marché que nous dominons est en train d’exploser grâce, et c’est un paradoxe qui fera grincer quelques dents, à la multiplication des millionnaires dans le monde. The Economist donne des chiffres qui font rêver. Le nombre de millionnaire,s c’est-à-dire de clients potentiels de l’industrie du luxe, augmente de 15 à 20% par an dans des pays comme la Corée, l’Inde, la Russie, l’Afrique du Sud. Il y aurait d’après Merrill-Lynch, la banque américaine 2 400 000 millionnaires dans la zone Asie-Pacifique, 2, 800 000 en Europe et un peu plus aux Etats-Unis. D’après McKinsey, autre cabinet que cite The Economist, la population des super-riches progresserait de 8% par an, ce qui devrait permettre au secteur du luxe de doubler ses ventes dans les dix ans qui viennent.
Oui, mais est-ce que cela nous concerne vraiment? Tous ces millionnaires sont étrangers…
Il est vrai que c’est une industrie qui fait l’essentiel de son chiffre d’affaires à l’exportation. 82% du chiffre d’affaires des entreprises membres du Comité Colbert qui regroupe les industries du luxe, se fait à l’étranger. Mais cela nous concerne pour plusieurs motifs.
Le luxe échappe, d’abord, plus que d’autres aux délocalisations. On imagine mal Vuitton ou Hermès faire fabriquer leurs mallettes et valises en Chine. Ensuite, c’est un formidable vecteur d’image de marque. Le luxe donne aux produits français une image qui leur permet de vendre cher et donc de dégager de bonnes marges.
Et vous croyez que c’est un atout dans la concurrence internationale?
C’en est un pour les entreprises qui savent bien le manager, comme Air France qui réussit à s’en tirer mieux que la plupart de ses concurrents avec des prix plus élevés parce qu’il a su donner à ses prestations une image de qualité…
J’imagine qu’il n’y a pas que cela?
Non, mais cela y contribue.
Ce qui ne veut pas dire que cette industrie soit à l’abri des risques. Nous ne sommes pas les seuls. D’autres s’intéressent également à ce créneau extrêmement profitable, notamment les Italiens qui ont développé plusieurs marques de taille mondiale : Armani, Prada… Et nous avons dans ce domaine des trous importants. Nous n’avons pas de marque de confection masculine de haut de gamme alors que les Allemands ont avec Hugo Boss une entreprise qui a su s’imposer sur ce marché. Nous sommes également faibles dans des domaines comme ceux des arts de la table, comme en ont témoigné tout récemment les difficultés de Daum. Ce secteur a du mal à se renouveler, à trouver un second souffle et vit aujourd’hui, pour beaucoup, sur le souvenir de la grande époque de l’école de Nancy, des Gallé et Majorelle… Sur le marché de la chaussure, nous reculons et dans le domaine du vin, nous rencontrons aujourd’hui une opposition très forte des nouveaux producteurs. Tout n’est donc pas facile, mais on a bien là un domaine dans lequel nous bénéficions pleinement de la mondialisation et de l’enrichissement des nouveaux pays. Je le souligne parce que l’on a tendance à toujours souligner les inconvénients de la mondialisation. Nous ne sommes pas seulement ses victimes…
Vous nous parliez d’occasion de se réjouir, mais le marché du luxe est une exception…
Pas complètement. Regardez les résultats du Cac 40, ces bénéfices extravagants qu’on nous annonce et qui choquent tant. Ils ne sont pas faits en France, mais à l’étranger, dans les économies en forte croissance. Ces résultats veulent tout simplement dire que nos entreprises les plus internationalisées profitent pleinement de la croissance mondiale, qu’elles gagnent beaucoup d’argent à l’étranger. Argent dont nous profitons tous lorsqu’elles paient des impôts en France…
On parle de créer une taxe sur les superprofits de Total…
Oui, mais c’est une mesure qui ne va pas de soi. Si l’on impose trop Total, il s’installera ailleurs et paiera moins d’impôts chez nous.
Mais les profits que font ces entreprises ne réduisent pas le chômage chez nous…
Et c’est bien tout le problème. Nous avons une économie duale, avec quelques dizaines d’entreprises très efficaces, très performantes, souvent leader sur leur marché, et une multitude de PME qui restent enfermées sur le marché français, qui se portent souvent mal, qui n’arrivent pas à croître comme il faudrait et qui, du coup, ne recrutent pas. Les bénéfices des sociétés du CAC 40 augmentent de 20% par an  alors que ceux de l’ensemble des entreprises françaises stagnent, ce qui veut dire qu’ils reculent dans beaucoup d’entreprises.
Les grandes entreprises qui font ces bénéfices extraordinaires ne recrutent pas non plus…
Elles recrutent là où sont leurs clients, elles créent des usines là où sont leurs marchés, leurs zones de croissance. Et comme c’est à l’étranger, c’est là qu’elles créent des emplois. Nous avons, je crois, un double problème :
- problème des grandes entreprises qui n’investissent pas assez en France et qu’il faudrait inciter à investir plus,
- problème des PME qui ne grandissent pas, alors que les emplois nouveaux sont dans les entreprises qui se développent rapidement, qui gagnent de nouveaux marchés et recrutent pour satisfaire une demande en croissance.
Oui, mais pourquoi n’arrivons nous pas à avoir des PME plus performantes?
C’est une question complexe mais à laquelle on peut, je crois, apporter, deux type de réponses. Ces entreprises manquent souvent de compétences et de capitaux. Ils faut des compétences pour se développer. Pour ne prendre que cet exemple, si vous voulez vendre à l’étranger, il faut des spécialistes qui connaissent les problématiques de l’exportation, qui parlent anglais, qui connaissent des marchés souvent très difficiles. Ces spécialistes existent dans les grandes entreprises, mais à l’inverse de ce qui se passe, par exemple, aux Etats-Unis, ils ne quittent pas les grandes entreprises pour tenter l’aventure dans une PME…
À cause des salaires…
À cause des salaires, des conditions de travail, des perspectives d’enrichissement. Les Américains qui vont dans des PME ont souvent l’espoir de faire fortune, ce n’est pas le cas en France. Ces entreprises manquent souvent également de capitaux. Ou, plutôt, elle se financent par l’emprunt auprès de banquiers qui se préoccupent plus du remboursement de leur prêt que de la croissance de l’entreprise qu’ils aident. Nous manquons cruellement de capitalistes, de gens qui avancent de l’argent, prennent des risques dans l’espoir d’en gagner plus dans quelques années et poussent les entreprises à se développer, à recruter des spécialistes, à investir pour produire mieux et vendre plus.
On parle beaucoup dans la campagne présidentielle des PME innovatrices. On oublie de dire qu’il ne suffit pas pour innover de quelques bonnes idées, il faut également des capitaux et des capitalistes qui acceptent de prendre des risques, qui acceptent de tout perdre dans l’espoir de gagner beaucoup, qui poussent les managers à conquérir de nouveaux marchés, à se battre à l’étranger. 39% des innovations en portefeuille dans les PME ne sont pas développées faute de moyens financiers. Plutôt que de reprocher leurs bénéfices aux grands groupes, on devrait leur demander de se comporter en capitalistes, d’investir dans des activités à risques. Mais je voudrais revenir aux PME…
Toutes ne sont pas aussi fragiles que vous dites…
C’est vrai, mais elles sont, pour les motifs que je viens de dire, beaucoup moins performantes que les grandes entreprises. Elles ont des marges plus faibles, des profits qui ne sont en rien comparables à ceux des grandes entreprises, tout cela veut dire qu’elles ont des capacités d’auto-financement, d’investissements plus faibles. Si vous ajoutez à cela que beaucoup de PME travaillent comme sous-traitants de grands groupes et qu’elles ont été amenées, pour rester compétitives et satisfaire les exigences de leurs donneurs d’ordres, à se spécialiser sur des créneaux très étroits, ce qui réduit leur potentiel de croissance. Si on ne produit que des schmilblics, on est vite atteint par la taille du marché des schmilblics.  
Si je résume : les grandes entreprises ne créent plus d’emplois en France parce que leur croissance est ailleurs, et les PME n’en créent pas parce qu’elles ne sont pas assez riches?
Vous simplifiez un peu, mais au fond, c’est cela. Nos grandes entreprises s’enrichissent parce qu’elles sont très actives sur un marché mondial en forte croissance. Nos PME sont plus poussives parce qu’elles interviennent sur un marché national à la croissance faible. Et cela se traduit dans les chiffres. La France ne compte que 4.000 entreprises de 250 à 1.000 salariés contre 8.500 au Royaume-Uni et près de 11.000 en Allemagne.  
L’urgence, ce serait donc d’aider les PME à grandir, à monter en puissance?
Il faut effectivement aider les PME à monter en puissance, ce qu’elles ne feront que si elles ont accès à des capitaux qui les incitent à se développer et à des compétences qui leur permettent de réussir cette croissance.
Mais il faut aussi inciter les grandes entreprises qui gagnent beaucoup d’argent à l’étranger à le réinvestir en France. Et là, on a un autre problème. Ces entreprises manquent aujourd’hui de débouchés pour leurs bénéfices.  
Elles le redistribuent à leurs actionnaires…
Elles versent effectivement des dividendes, ce qui est logique, elles rachètent aussi leurs propres actions pour soutenir leur cours en bourse, ce qui n’est pas choquant puisque cela les protège des OPA. Ce sont les montants consacrés à ces emplois qui posent problème. Il faudrait que ces entreprises soient incitées à investir ce surplus de bénéfices en France dans des activités qui leur permettent de construire leur avenir et le notre. Et ce n’est pas aujourd’hui le cas.
Ce qui nous ramène à l’impôt…
Il n’y a pas que l’impôt qui pose, on l’a vu, des problèmes puisque les entreprises peuvent y échapper en allant s’installer à l’étranger. On peut aussi agir sur les aides publiques aux entreprises. Elles sont considérables : 65 milliards d’€, soit plus que le déficit public dont on parle tant, plus que le budget de l’Education nationale, près de deux fois le budget de la Défense, l’équivalent des dépenses hospitalières, plus de trois fois le budget de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Or, ces aides vont pour l’essentiel aux grandes entreprises1. On pourrait les supprimer pour celles qui font tant de bénéfices. Il faudrait également leur donner les moyens de contribuer de manière plus massive au financement de la recherche, de la formation, du développement des PME… On pourrait leur demander de contribuer de manière massive au financement des écoles de commerce ou d’ingénieurs qui forment les cadres qu’elles utilisent.
Vous nous disiez au début qu’il fallait cesser de broyer du noir. Si je vous comprends bien, cela ne veut pas dire rester les bras croisés.
Vous m’avez bien compris!
Pour retourner à la page d’accueil
To translate this text
 
1 Mission d’audit de modernisation, Rapport sur les aides publiques aux entreprises, janvier 2007