Bernard Girard
Chronique du 22/05/07
Le bonheur intéresse aussi les économistes
Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin du bonheur.
Oui. Et j’ai envie de vous demander si vous êtes heureuse ou, plutôt, de me dire, sur une échelle de 1 à 10, comment vous vous situez : 1 : très malheureuse, 10… euphorique…
… Mais c’est une drôle de question…
C’est une question indiscrète et c’est cependant, une de celles qui intéressent beaucoup depuis quelques années, des économistes en Suisse, en Allemagne, en Grande-Bretagne, dans des organisations internationales qui lancent régulièrement des enquêtes qui permettent de mesurer notre bonheur, de faire des comparaisons internationales ou il apparaît, d’ailleurs, que les Français ne sont pas des plus heureux.
Et c’est avec des questions comme celle que vous venez de me poser que l’on peut analyser le bonheur des uns et des autres?
Avec des questions voisines. L’un des tests les plus utilisés, le SWLS, comprend cinq questions :
1.En général, ma vie correspond de près à mes idéaux.
2.Mes conditions de vie sont excellentes.
3.Je suis satisfait(e) de ma vie.
4.Jusqu’à maintenant, j’ai obtenu les choses importantes que je voulais de la vie.
5.Si je pouvais recommencer ma vie, je n’y changerais presque rien.
Et l’on demande à chacun de donner une note de 1 à 7, de je suis fortement en désaccord à je suis fortement en accord.
Les économistes dont vous nous parlez veulent nous rendre plus heureux…
Ce n’est pas leur rôle, c’est plutôt celui des politiques qui, pour certains au moins, commencent à les prendre au sérieux. J’en veux pour preuve deux informations récentes. La première vient d’une entreprise, Google, qui organise depuis quelques mois demande à ses collaborateurs s’ils sont heureux. Les entreprises ont plutôt l’habitude de faire des enquêtes de climat social ou de satisfaction. Là, on demande aux gens s’ils sont heureux, l’objectif étant de construire des politiques des ressources humaines qui en tiennent compte1. J’ai, par ailleurs, découvert que le service de recherche de la Deutsche Bank venait de publier plusieurs articles sur le sujet. Or, on le sait les économistes qui travaillent dans les services des grandes banques nourrissent souvent la réflexion des politiques.
Vous voulez donc dire que les politiques pourraient s’emparer du sujet?
C’est ce que recommande explicitement Stefan Bergheim, l’auteur des études de la Deutsche Bank qui explique que l’on pourrait faire passer des réformes difficiles en montrant que les pays dans lesquelles elles sont déjà passées sont plus heureux. Il explique, par exemple, au terme de comparaisons que l’on pourrait certainement critiquer, que les pays dans lesquels il n’y a pas de protection de l’emploi sont plus heureux que ceux dans lesquels l’emploi est mieux protégé. Si on communiquait sur ce plan, il serait peut-être, dit-il, plus facile de faire passer la réforme du marché du travail.
C’est un peu tiré par les cheveux…
La corrélation entre bonheur et code du travail l’est peut-être, mais l’idée de mesurer une politique économique par le bien-être, la qualité de vie de ceux auxquels elle s’adresse ne l’est pas. Les économistes qui s’intéressent au bonheur ne font au fond que prendre au sérieux les thèses des écologistes et de tous ceux qui critiquent la croissance à tout va. Si l’on tient compte du bien-être de chacun, on peut avoir d’autres objectifs que l’amélioration du seul produit intérieur brut.
Oui, mais leurs travaux vont-ils dans ce sens?
Pour une part, oui. Plusieurs études ont montré que le nombre de personnes qui se disaient très heureuses avaient diminué ces cinquante dernières années aux Etats-Unis, alors même que la richesse individuelle mesurée par le PIB par habitant a fortement progressé.
L’argent ne fait pas le bonheur…
C’est un peu plus compliqué que cela. Les pays riches sont, d’après toutes les enquêtes, plus heureux que les pays pauvres. L’argent fait donc, en partie au moins le bonheur, mais dans les pays riches, la croissance économique a un impact marginal sur le bien-être des citoyens. Être plus riche pour des pauvres rend plus heureux, être un peu plus riche pour des gens déjà riches ne change pas grand chose. Cela peut même être contre-productif s’ils doivent, pour être plus riches, travailler plus, réduire le temps passé en famille, rendre les relations entre vie privée et vie professionnelle plus difficile… Et c’est semble-t-il ce qui se passe aux Etats-Unis. Les psychologues parlent à ce propos de biais de focalisation : on croit que l’on sera plus heureux si l’on consomme plus, on travaille donc plus pour consommer plus, mais ce faisant, on dégrade sa vie familiale qui compte plus pour le bien-être que les produits que l’on va acheter en plus avec l’argent gagné. C’est ce qui pourrait expliquer que les Américains soient moins heureux aujourd’hui qu’il y a un siècle. Ils consomment plus mais au prix d’une dégradation d’autres facteurs qui contribuent au bonheur.
Mais justement, quels sont ces facteurs qui contribuent à notre bonheur?
Les travaux qui tentent d’approcher ces notions mettent en évidence le rôle de l’éducation, les gens éduqués sont plus heureux que ceux qui ne le sont pas, celui des institutions, on est plus heureux dans les régimes démocratiques que dans les régimes totalitaires, celui de l’emploi…
Les gens qui ont un emploi sont plus heureux que ceux qui n’en ont pas? Ce n’est pas une grande nouveauté…
C’en est une pour les économistes libéraux qui pensent que les salariés au chômage le sont parce qu’ils le veulent bien, parce qu’ils préfèrent les allocations au salaire. C’est une thèse ancienne qui transparaît dans un certain nombre de mesures prises par les politiques. Je pense à celles qui veulent forcer les chômeurs à prendre le premier emploi qu’on leur propose sous peine de perdre leurs allocations-chômage. Or, ces analyses montrent bien que ce n’est pas le cas : on n’est pas chômeur par choix. Verser des allocations à ceux qui sont en difficulté ne les rend pas plus heureux.
En fouillant dans cette même direction on comprendrait mieux le vote Front National de tous ces rmistes qui devraient en bonne logique voter pour ceux qui ont le plus fait pour leur apporter aide et soutien, je veux dire la gauche.
Et comment?
Si les chômeurs sont malheureux alors qu’ils perçoivent des allocations, c’est qu’ils sont inquiets pour leur avenir, mais c’est aussi qu’ils ont le sentiment d’être inutiles. Or, on retrouve ce sentiment d’inutilité chez beaucoup de ceux qui vivent de l’aide publique.
Donner un RMI sans exiger une contrepartie, c’est d’une certaine manière nier l’utilité sociale de celui que l’on aide, c’est lui dire : “tu vaux si peu que ce n’est même pas la peine que je te demande quelque chose en échange de l’aide que je t’apporte.” Il y a sur ce sujet des analyses très fines et très intéressantes dans un livre qui vient de paraître de Jacques Godbout, un sociologue qui s’intéresse au don et qui montre que le don peut être destructeur lorsqu’il interdit le retour, l’échange2.
Vous voyez sur cet exemple comment ces réflexions sur le bonheur pourraient amener les politiques à revoir les mesures qu’ils prennent. D’autres analyses montrent que payer des impôts peut contribuer à créer une société plus heureuse.
Voilà autre chose…
Je vous accorde que c’est un peu provocateur en cette période où l’on se dit qu’il va falloir remplir ses feuilles d’impôt, mais c’est la thèse que soutient un économiste californien : Thomas Griffith.
Et quel est son argument?
C’est un défenseur de l’impôt progressif que nous connaissons en France mais qui est sévèrement critiqué par tous ceux qui voudraient réduire la ponction sur les tranches les plus élevées au motif que plutôt que de travailler pour payer des impôts, les plus riches partiraient en vacances. Et, il avance pour le défendre dans un papier récent, un argument basé sur l’économie du bonheur.
Il part de l’observation souvent faite que nous sommes plus sensibles à notre position dans l’échelle des salaires qu’à la valeur absolue de notre rémunération. Pour dire les choses simplement, la même personne sera plus heureuse avec un salaire de 1000€ dans une entreprise où le salaire moyen est de 900€ qu’avec un salaire de 1200€ dans une entreprise où le salaire moyen est de 10 000€.
C’est sûr?
De nombreux enquêtes le montrent. Partant de cette observation, il explique qu’en réduisant les écarts entre revenus des plus riches et des plus pauvres, l’impôt progressif, diminue bien d’un petit peu le bonheur des plus riches, mais augmente de beaucoup plus celui des moins riches. De sorte qu’in fine, le solde est positif.
C’est là encore un peu tiré par les cheveux…
C’est un raisonnement utilitariste très classique. Je ne vous le cite que pour montrer comment cette réflexion sur le bonheur peut amener les économistes à réviser des positions solides et à tenir compte dans leurs raisonnements de facteurs souvent négligés.
C’est intéressant de notre point de vue de citoyen parce que les économistes sont devenus les premiers conseillers des princes qui nous gouvernent. Dit autrement, l’intégration d’une mesure du bien-être dans la conception et l’évaluation des politiques peut aider à sortir de la technocratie qui n’envisage la réussite que sous forme d’’augmentation du taux de croissance. Tant que la croissance correspondait à une augmentation de notre bien-être individuel et collectif, cette confusion importait peu. Dès lors que ce n’est plus le cas, il peut être intéressant de prendre en compte d’autres paramètres.
Mais lesquels? Vous nous avez parlé de l’éducation, de l’emploi, de la démocratie…
Tous les travaux réalisés montrent que le bien-être est supérieur dans les sociétés où l’on se fait mutuellement confiance, là où la corruption est faible…
Là où l’on est en bonne santé…
Je sais bien que l’on dit : “quand la santé va, tout va”… mais c’est un peu plus compliqué que cela. Il y a corrélation entre le bien-être et la santé perçue. Ce qui n’est pas tout à fait la santé réelle. On peut avoir de l’hypertension, du diabète, un cancer sans le savoir. On aura le sentiment d’être en bonne santé sans l’être vraiment. Il faut ajouter à cela que l’on se compare toujours aux autres et qu’au fond, on peut être heureux d’être moins malade que son voisin ou, plus simplement, de d’être sorti d’un mauvais pas. C’est un phénomène psychologique que l’on observe souvent. On sait, par exemple, que les sportifs qui reçoivent une médaille d’argent aux jeux olympiques sont moins heureux que ceux qui ont gagné une médaille d’or, ce qui est normal, mais aussi de ceux qui ont gagné une médaille d’argent.
Parce que celui qui a une médaille d’argent regrette l’or, tandis que celui qui a reçu le bronze est bien content de ne pas être arrivé en quatrième position?
Exactement. La satisfaction au travail joue également un rôle important. On observe d’ailleurs que les départs précoces en préretraite ou en retraite ne sont pas générateurs de bien-être. Les pays dans lesquels les seniors continuent de travailler longuement sont en général plus heureux que ceux dans lesquels ils cessent tôt de travailler. Tout comme; semble-t-il, la liberté économique.
Vous croyez vraiment que les politiques peuvent s’inspirer de ces travaux?
Certains ont commencé de le faire. Le pionnier a certainement été Tony Blair que l’on a tellement diabolisé en France à gauche qu’on ne s’est même pas donné la peine de chercher à comprendre les raisons de son succès. Or, une partie de celui-ci vient de ce qu’il s’est préoccupé de ces questions, qu’il a fait de l’amélioration de la qualité de la vie un de ses objectifs majeurs en 1999, une idée reprise par d’autres, notamment par les australiens qui ont créé un organisme dont la vocation est d’améliorer le bien-être des habitants et de mesurer les progrès réalisés.
On a vu au cours de cette campagne électoral les programmes classiques de la gauche, celui du parti socialiste voler en éclat. Tout le monde dit qu’il est à réécrire. Il y a là des éléments de réflexion à regarder de plus près. Si le Parti Socialiste s’était attelé à l’analyse de l’échec de Jospin en 2002, il aurait été amené à se demander pourquoi une politique qui marche, que ce soit en terme de croissance ou d’emploi est retoquée par les électeurs. Il aurait alors peut-être vu que la croissance ne fait pas le bonheur, qu’il faut autre chose, mais c’est une autre affaire…
Et si on veut aller plus loin, vous avez des lectures à nous recommander
On trouve beaucoup de choses en anglais, notamment un excellent livre de deux auteurs suisses, Happiness and economics, de Bruno Frey et Alois Stutzer. Il y a en français un article récent, critique mais intéressant de Lucie Davoine : L’économie du bonheur peut-elle renouveler l’économie du bien-être qui fait le point et éclaire bien la problématique et s’interroge notamment sur le type de politique que pourraient recommander ces économistes du bonheur.
Et c’est une politique plus progressiste?
Plus progressiste sur certains points, plus conservatrice sur d’autres… C’est une question ouverte, mais j’y reviendrai une prochaine fois si vous le voulez bien.