Bernard Girard
Sur les élections américaines, Bush, Kerry et les
baisses d’impôts
Vous avez choisi
ce matin de nous parler des élections américaines…
Je suis frappé de voir que nous nous y intéressons cette
fois-ci beaucoup plus que les années précédentes.
C’est sans doute
que les enjeux sont plus importants
Certainement. Nous avons envie que Kerry gagne et que Bush que beaucoup
en Europe, mais aussi en Asie et au Moyen-Orient considèrent
comme un danger, soit battu. Mais il n’y a pas que cela. Il y
aussi le fait que nous sommes entrés dans un monde global. Et on
s’en rend compte à cette occasion : grâce à
internet on peut être aussi bien informé de ce qui se
passe aux Etats-Unis que le sont les Américains. Ce monde global
est dominé par les Etats-Unis et ce qui s’y passe nous
concerne directement. Il y avait l’autre jour, dans
Libération, une lettre d’un lecteur qui disait que nous
aimerions participer à cette élection et
qu’à défaut nous devrions parler aux
américains que nous rencontrons pour leur dire pourquoi nous ne
souhaitons pas que Bush soit réélu.
Vous avez envie de
voter aux élections américaines ?
Non. Cela voudrait dire que nous sommes tous devenus américains.
Mais j’aimerais que les électeurs américains soient
un peu mieux informés de l’opinion internationale, des
motifs qui nous amènent à critiquer la politique de leur
gouvernement. Or, ce n’est pas le cas. Mais je voudrais surtout
partager avec vous quelques informations que j’ai
collectées en suivant ces élections et qui montrent que
les choses sont parfois plus compliquées qu’on ne dit.
Je voudrais notamment revenir sur cette idée assez commune que
les politiques qui promettent des baisses d’impôts sont
plus populaires que ceux qui parlent de hausses des impôts.
C’est une idée qu’on connaît bien de ce
coté-ci de l’Atlantique, mais que l’on connaît
mieux encore de l’autre coté où on en parle depuis
des années.
On ne se contente
pas d’en parler, on baisse effectivement les impôts.
Bush a effectivement baissé massivement les impôts,
surtout ceux des plus riches et chaque fois qu’il en a
l’occasion, il accuse Kerry de vouloir les augmenter. C’est
même l’un des arguments qu’il utilise le plus
volontiers. Or, quand on regarde dans le détail les intentions
de vote, on découvre que les Etats les plus favorables à
Kerry sont souvent ceux dans lesquels on paie plus d’impôts
qu’on ne reçoit d’argent public. Pour ne prendre que
cet exemple, les habitants du Delaware qui vont voter en
majorité Kerry ne perçoivent que 0,64$ de fonds publics
pour chaque dollar qu’ils versent en impôt. A
l’inverse, les habitants du Mississipi qui reçoivent 1,84$
d’argent public pour chaque dollar d’impôt
qu’ils paient vont voter massivement pour Bush. C’est donc,
si vous voulez, un peu le monde à l’envers. Ce sont ceux
qui paient le plus pour les autres qui s’accommodent le mieux de
l’impôt et qui craignent le moins de le voir augmenter.
Et comment
interprétez vous cela ?
Je me demande si on ne pourrait pas mettre cela en rapport avec les
inégalités. Les Etats qui paraissent le plus favorables
à Kerry sont en général ceux dans lesquels le
revenu moyen est le plus élevé et le taux de personnes
vivant en dessous du seuil du pauvreté le plus faible. Pour
reprendre les exemples que je donnais à l’instant, il y a
moins de 9% de personnes en dessous du seuil de pauvreté dans le
Delaware et près de 20% dans le Mississipi.
Tout cela est cohérent : ce sont les Etats dans lesquels, il y a
le plus de pauvres que l’on dépense le plus en aides
sociales. Et c’est dans ces Etats que les républicains
obtiennent les meilleurs résultats. Plus les Américains
vivent dans un environnement inégalitaire et plus ils sont
favorables à Bush. Ce qui me fait dire qu’il y a
probablement une relation entre les inégalités
perçues et l’opposition aux impôts.
Ce devrait
être le contraire…
On pourrait effectivement penser que plus on voit autour de soi de gens
qui ont besoin d’aide, plus on trouve normal de payer des
impôts. Mais j’ai l’impression que c’est le
contraire, que plus les américains voient autour d’eux de
gens pauvres, plus ils se disent que cette aide est inutile, inefficace
et, donc, coûteuse. Tout se passe un peu comme si plus les
Américains vivent dans un environnement qui reçoit de
l’argent public, plus ils ont le sentiment qu’il est mal
utilisé ou utilisé pour aider des gens qui ne le
méritent pas, qui se débrouillent mal, qui ne font pas
les efforts nécessaires pour s’en sortir.
Si cette analyse est juste, ce n’est pas tant le montant de
l’impôt qui compte que le jugement que l’on porte sur
l’usage qui en est fait. Si on juge que l’impôt est
efficace, alors on le paie sans difficultés. Si on le juge
inefficace, alors on rechigne, on proteste, on cherche à
l’éviter. Le drame est que l’efficacité de
l’impôt est pour beaucoup liée à son volume.
Si on réduit les impôts, les aides sociales que l’on
peut verser aux gens en difficulté diminuent, le nombre de
pauvres, de gens qui, grâce aux aides sociales de toutes sortes
échappent à la misère, augmente, les
inégalités se creusent et ceux qui paient des
impôts ont le sentiment que leur argent est gaspillé. Et
ce n’est jamais agréable d’avoir le sentiment de
payer pour rien. Ce qui est vrai des Américains l’est
probablement des Français.
Oui, mais si les
pauvres votent, ils devraient voter pour celui qui leur propose des
aides sociales plus importantes…
Vous l’avez très bien dit : s’ils votent. Or, ce
n’est pas le cas. On sait, et c’est vrai un peu partout, en
France comme aux Etats-Unis, que les plus pauvres s’abstiennent
plus volontiers. Ils se tiennent à l’écart de la
vie politique. Dans le cas américain, cela se complique de ce
que tout un ensemble de mécanismes rendent le vote des plus
pauvres plus difficile :
- dans beaucoup d’Etats, on ne peut pas voter si on a
été condamné à une peine de prison, ce qui
élimine des listes électorales beaucoup de gens qui
voteraient peut-être en faveur d’une augmentation des
impôts,
- en Floride et ailleurs, tout est fait pour décourager les
noirs qui sont des électeurs traditionnels des
démocrates. La lecture de la presse américaine est, de ce
point de vue, affligeante. On parlait il y a quelques jours d’une
société chargée par les républicains
d’inciter les électeurs à s’inscrire qui
mettait à la poubelle les bulletins des électeurs qui se
déclarent démocrates… Quand on pense que ce pays a
la prétention d’exporter la démocratie, il ferait
mieux de commencer à la mettre en place chez lui.
Mais j’en reviens aux impôts. Je voudrait souligner une autre
curiosité : le vote des très riches.
J’imagine qu’ils
sont favorables à Bush…
Ils devraient effectivement l’être puisqu’il a
réduit massivement leurs impôts. Or ce n’est pas
toujours le cas. Plusieurs des américains les plus riches,
Warren Buffet, Georges Soros, Steve Jobs, le Président
d’Oracle, celui de Yahoo !, le patron de Google pour ne citer que
quelques noms, ont affiché leurs préférences pour
Kerry qui annonce qu’il va augmenter leurs impôts. Ce sont,
bizarrement, les plus riches des plus riches qui sont pour Kerry. Les
très riches, un peu moins riches, sont plutôt pour Bush.
C’est
peut-être que Kerry et Bush feront en fait la même
politique…
Oh ! cela je ne le crois pas. C’est voir les choses avec des
lunettes totalement déformantes. Sur la plupart des sujets,
qu’il s’agisse de politique étrangère ou de
politique nationale, ils ont des projets radicalement
différents. Et c’est probablement parce qu’ils ont
des projets radicalement différents qu’un certain nombre
de multimillionnaires sont pour Kerry qui milite pour une
société moins inégalitaire et pour un monde moins
incertain où l’Amérique est plus attentive à
l’opinion de ses alliés.
Ces multimillionnaires ont, en général, une vision
beaucoup plus globale du monde que ceux qui ont fait toute leur fortune
aux Etats-Unis. Ils ont des intérêts partout et ils
mesurent parfaitement la montée de l’hostilité du
reste du monde à l’égard des Etats-Unis,
hostilité qu’ont confirmée les sondages que le
Monde a publiés la semaine dernière. Et ils peuvent
à juste titre craindre que cette hostilité ne soit
à long terme préjudiciable à leurs
activités. Ils peuvent également craindre que cette
politique ne leur aliène les classes moyennes.
On dit également que les baisses massives d’impôts
ne sont pas de leur intérêt et que leur opposition
à Bush n’est pas complètement
désintéressée.
Mais comment ? ils
en profitent !
Eux oui, mais pas forcément leurs entreprises. On dit, par
exemple, que l’opposition de Warren Buffet aux baisses massives
d’impôts vient de ce qu’elles pourraient faire du
tort à ses activités dans le domaine de
l’assurances vie que la suppression des droits de successions
menacerait. Les chefs d’entreprise utilisaient
l’assurance-vie pour aider leurs héritiers à payer
ces droits de succession. S’ils n’en ont plus besoin, ils
cesseront de prendre ces assurances et les entreprises que
possède Warren Buffet dans ce domaine en souffriraient. Ce qui
veut dire qu’il pourrait s’en retrouver moins riche,
malgré la baisse des impôts.
Mais ces super
riches n’ont pas tous des intérêts dans le domaine de
l’assurance-vie !
C’est vrai. On peut imaginer que certains sont tellement riches
qu’ils se moquent un peu de payer des impôts. De toutes
manières, ils donneraient cet argent qu’ils ne paient pas
en impôts à des fondations ou ils l’investiraient
dans des activités à fort risque. Et dès lors que
les baisses d’impôts n’ont plus, à leurs yeux
d’importance, ils peuvent se préoccuper du sort des autres
ou, plus simplement, de la manière dont l’Amérique
va être gouvernée pendant les quatre années qui
viennent.
En regardant les débats Bush-Kerry qui étaient, il faut
le dire, de qualité, j’ai été très
frappé de la différence entre les deux hommes. Kerry
apparaissait comme le plus calme, le plus articulé, le plus
ouvert, en un mot comme le plus présidentiel des deux.. A
l’inverse, on a eu le sentiment que Bush vivait isolé,
qu’il ne prenait l’avis que de quelques collaborateurs,
qu’il n’écoutait pas ce que disent les autres.
C’est pour cela que Kerry a progressé dans les sondages
qui ont suivi ces débats. On l’a senti plus attentif aux
opinions d’autrui, mieux armé pour la confrontation des
idées. On peut penser qu’il aurait sans doute
été plus prudent que Bush sur l’Irak, qu’il
aurait attendu que les inspecteurs achèvent leurs travaux avant
de se lancer dans une aventure militaire, qu’il aurait
été moins brutal avec ses alliés.
Tout cela peut inciter ces multi-millionnaires à voter Kerry. Il
est également possible qu’ils soient plus sensibles aux
arguments des économistes que les simples millionnaires qui se
soucient surtout de leur intérêt immédiat.
Parce que les
économistes sont hostiles à Bush ?
Ils sont, en tout cas, très critiques. The Economist, le
magazine britannique a réalisé la semaine dernière
une enquête auprès d’une centaine
d’économistes. Plus de 70% des 56 universitaires qui ont
répondu à cette enquête, tous des gens
sélectionnés dans ce qui fait de mieux dans la
profession, portent un jugement extrêmement critique sur le
premier mandat de Bush et moins de 20% portent un jugement positif sur
son programme économique pour son second mandat. C’est une
véritables gifle. Et ce qui est intéressant c’est
que leur principale critique porte, justement, sur les baisses
d’impôts. A contrario, 70% d’entre eux pensent
qu’augmenter, comme le propose Kerry, les impôts de ceux
qui gagnent plus de 200 000$ par an, soit à peu près
l’équivalent en euros, est une bonne idée. Et pour
le justifier, ils avancent, en général, deux idées
:
- la lutte contre le déficit abyssal des finances
américaines qui est, pour beaucoup, annonciateur d’une
grave crise économique,
- et le financement des retraites des baby-boomers. On vient
d’apprendre que les Etats-Unis allaient emprunter au fonds de
retraite des fonctionnaires pour éviter de dépasser les
seuils mis par le Congrès aux déficits. C’est
l’exemple même de la mauvaise gestion.
Ces économistes sont aussi beaucoup plus séduits par les
plans de Kerry en matière de santé et de contrôle
de l’assurance maladie que par ceux de Bush qui est, on le sait,
très proche de l’industrie pharmaceutique.
Et vous croyez que
l’opinion de ces économistes peut avoir un impact sur le
résultat final ?
Non. Ils vivent dans leur tour d’ivoire et ne sont guère
écoutés. Mais leurs réserves confirment
l’effritement des soutiens de Bush. On a beaucoup dit qu’il
allait gagner ces élections. Ce n’est pas
fait.
Pour retourner à la page
d'accueil