Bernard Girard
Le bilan de Sarkozy : pas terrible !

Bonjour. Vous avez choisi de nous parler ce matin du bilan de Nicolas Sarkozy au ministère de l’économie et des finances, un bilan que vous dites « « pas terrible ».

Nicolas Sarkozy va dans quelques jours se faire élire triomphalement à la tête de l’UMP, il va quitter le Ministère de l’Economie et des Finances et c’est l’occasion de faire le point sur son action dans ce ministère. Une action qui n’a pas duré très longtemps puisqu’il n’est resté à Bercy que 8 mois, ce qui est peu, mais que les observateurs jugent plutôt sévèrement. Il suffit de lire la presse économique, les publications des grandes banques pour s’en rendre compte : les professionnels n’ont pas été impressionnés par l’action de Sarkozy à Bercy.

Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls ! Un sondage publié il y a quelques jours a montré que 70% des Français interrogés jugeaient que son action en faveur de l’emploi ou du pouvoir d’achat avait plutôt été un échec. Plus grave peut-être pour Nicolas Sarkozy, les enquêtes réalisées auprès des chefs d’entreprise qu’il a voulu séduire ne sont pas plus enthousiastes. C’est particulièrement sensible chez les patrons de PME-PMI.

C’est ce qui ressort, je crois d’une étude de la BNP-Paribas…

Oui. La BNP-Paribas analyse régulièrement les réactions des patrons des entreprises de 2 à 600 salariés qui sont la cible directe de Nicolas Sarkozy. Or, la dernière livraison de cette enquête montre leur déception. A peine un tiers pense que la situation économique est propice à l’investissement, ce qui est peu, et seulement 15% anticipent une hausse de l’activité dans leur secteur. Ce sont des chiffres mauvais qui sont moins bons que ceux de septembre ou ceux de juillet. C’est d’autant plus significatif que l’on a affaire à des gens qui avaient cru à l’effet Sarkozy et auxquels sa nomination à Bercy avait rendu, dans un premier temps, confiance.

Mais à quoi est-ce que cela tient ? après tout, il a tout fait pour séduire les patrons, vous le disiez à l’instant, on le lui a d’ailleurs souvent reproché…

Il y a, je crois, plusieurs facteurs. Il y a, d’abord, un contexte économique qui n’est pas favorable. Vous savez que la croissance a été quasiment plate au troisième trimestre, le PIB a progressé de 0,1% au troisième trimestre. Je m’empresse d’ajouter que ce n’est pas le propre de la France, le PIB allemand a également progressé de 0,1% quant au PIB des Pays-Bas, il n’a progressé que de 0,3%,  ce qui n’est guère mieux.

Il y a, ensuite, la guerre larvée entre Nicolas Sarkozy et les chiraquiens qui ne l’a certainement pas aidé. Quand on voit la sévérité de la presse de droite à l’égard de son bilan, on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a ici ou là des partis pris qui ne sont pas seulement économiques. Sarkozy n’a pas encore quitté Bercy que déjà Raffarin a annoncé l’abandon de plusieurs de ses projets : la minoration des heures supplémentaires, la réforme du contrat de travail, du CDI, et la réforme de la loi Galland sur la grande distribution. Le journal La Tribune parlait hier, à ce propos, d’enterrement de première classe.

Il y a, enfin, et peut-être même surtout la politique qu’il a menée et qui a souvent manqué de clarté. En fait, j’ai l’impression qu’on n’a jamais très bien su où était Sarkozy. Etait-il au Ministère de l’économie ou, encore, au Ministère de l’Intérieur ?

Vous faites allusion à la bataille autour de la nomination du préfet de police de Paris ?

Mais oui. Etait-il bien dans le rôle du ministre de l’économie et des finances d’intervenir dans la nomination du préfet de police de Paris? Non. Et  c’est bien pourtant ce qu’il a tenté de faire en poussant son bras droit à Beauvau.

J’imagine que ce n’est pas la première fois qu’un ministre essaie d’intervenir dans des nominations qui ne sont pas de son ressort.  

Bien sûr. Mais regardez les titres de la presse ces dernières semaines. Lorsque l’on parle de Sarkozy, c’est souvent à propos de dossiers qui n’ont pas grand chose à voir avec l’économie, comme ce conflit avec Villepin sur l’affaire des frégates, ce qui peut donner le sentiment qu’il ne s’en occupe pas beaucoup.

Si l’on regarde maintenant plus en détail, sa politique économique, on s’aperçoit qu’elle présente les mêmes défauts. On le dit très libéral et il l’a confirmé à plusieurs reprises, tout récemment encore en vantant les mérites du rapport Camdessus, rapport, qu’entre parenthèses tout le monde a déjà oublié, mais son action a souvent donné un sentiment contraire. Souvenez-vous de ses visites dans les usines d’Alsthom, de son intervention pour rapprocher Aventis de Sanofi, de son action pour faire baisser les prix dans la grande distribution. Ce n’est pas ainsi que se comporte un libéral conséquent.

En bon adepte du laissez-faire, il aurait dû laisser les entreprises se débrouiller, mais cela n’aurait évidemment pas été très médiatique ni, dans le cas d’Alsthom, très populaire. A trop vouloir se montrer à la télévision en train d’agir, il a brouillé son message et s’est trouvé pris dans une des contradictions traditionnelles de la droite française qui affiche, d’un coté, des idées libérales et mène, de l’autre, des politiques dirigistes et timorées : dirigistes parce qu’elle intervient dans le champ économique, timorées parce qu’elle ne prend pas le risque de faire ce qu’elle annonce dans ses campagnes électorales : suppression des réglementations, baisse des cotisations sociales, abandon des canards boiteux… Dans le cas de Sarkozy, cette contradiction a été nourrie par sa volonté d’être toujours présent dans les médias. L’image du superman de la politique qu’il a voulu se donner ne colle tout simplement pas avec la retenue du libéral qui s’interdit d’intervenir.

Mais cette présence permanente à la télévision, dans les médias était une bonne manière de construire son image…

Sans doute. Il a voulu montrer son dynamisme, son énergie, sa jeunesse, une jeunesse qu’il oppose en privé régulièrement à l’âge du Président, en étant présent sur tous les fronts. Et il a sans doute réussi de ce point de vue, mais cela l’a amené à ouvrir simultanément beaucoup de dossiers, il est intervenu dans le domaine du pouvoir d’achat, dans celui de la fiscalité, celui de la politique industrielle, celui de la réforme du Ministère de l’économie. Et ce faisant, il a pris le risque de paraître brouillon et de ne rien achever. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit et c’était inévitable dès lors qu’il ne pouvait prendre la tête de l’UMP sans quitter le gouvernement. J’ajouterai même que si l’une ou l’autre des mesures qu’il a prises se révélait efficace, ce sera son successeur qui en tirera crédit. Je pense par exemple au déblocage de l’épargne salariale qui pourrait contribuer à relancer la consommation à la fin de l’année puisque les salariés ont jusqu’au 31 décembre pour le demander.

On se souviendra sans doute des mesures qu’il a prises pour faire baisser les prix…

Si les prix baissent… ce qui n’est pas évident. Toutes les grandes surfaces font actuellement des promotions, avec parfois des réductions spectaculaires, ce qui se traduit effectivement par des baisses - elles ont été de l’ordre de 1,64 % dans les grandes surfaces sur la période du 11 au 24 octobre par rapport à mi-juin, d’après l'observatoire paritaire industriels/distributeurs ECR-IRI -, mais en même temps, les prix des produits pétroliers, du gaz, des transports, augmentent fortement si bien qu’en définitive le consommateur n’a pas le sentiment d’avoir un pouvoir d’achat plus élevé.

Il faut à ce propos ajouter deux choses :

- les grandes surfaces qui organisent ces promotions les font payer par les industriels qui doivent serrer leurs prix, réduire leurs marges, ce qui n’est favorable ni aux investissements ni à l’emploi,

- le cœur du projet de Sarkozy était l’abandon de la loi Galland qui règle les relations entre la grande distribution et les industriels, abandon qui aurait permis une baisse des prix de l’ordre de 2%, or Raffarin a renvoyé cette réforme aux calendes grecques. Ce qui veut dire que cette baisse des prix risque de n’être que provisoire.

Vous parliez des prix du gaz. Ils n’ont pas augmenté autant que le souhaitaient Gaz de France. Il y a eu si j’ai bonne mémoire une passe d’armes entre les uns et les autres.

C’est exact. Gaz de France a demandé à Matignon, qui a l’autorité pour le faire, d’augmenter le prix du gaz de 8,2%, ce qui était en fait revenir au prix de 2003, Sarkozy est immédiatement monté au créneau et a obtenu que cette hausse ne soit que de 3,8%, ce qui pourrait être un bon point pour lui. Mais on a assisté en même temps à un véritable pataquès sur le surplus fiscal qu’a généré l’augmentation des prix du pétrole. On nous a d’abord dit qu’il serait redistribué aux vieux, et puis on nous a expliqué que cela ne représentait que très peu de choses alors même que les routiers manifestent et annoncent qu’ils vont bloquer les routes. d’où la confusion.

Nous avions avec la TIPP, un système qui permettait d’amortir les variations des cours des produits pétroliers. On l’a supprimée et le gouvernement est aujourd’hui condamné à céder aux groupes de pression. Il fait, et Sarkozy l’a fait en permanence pendant ces quelques mois passés à Bercy, une politique de clientèle. Cela apparaît nettement dans les mesures prises en matière de fiscalité.

Il a réduit l’impôt sur les successions, ce qui fait sans doute plaisir à ses électeurs mais n’était pas nécessaire. Ce n’était même pas demandé et cela ne devrait d’ailleurs pas avoir d’impact sur l’activité économique globale. Les patrons, surtout ceux des PME, attendaient qu’il baisse la taxe professionnelle, cet impôts qu’ils paient aux municipalités, il ne l’a pas fait, il dira qu’il ne l’a pas obtenu, reste que la promesse n’a pas été tenue. Les mesures prises en faveur des emplois à domicile donnent également le sentiment d’avoir été prises pour satisfaire la clientèle des beaux quartiers.

Il n’y a pas que dans les beaux quartiers que l’on fait garder ses enfants…

On le fait plus dans les beaux quartiers qu’ailleurs…

Tout cela pour dire que malgré toute l’énergie qu’il a dépensée, son bilan est maigre et décevant. Il pourrait même se révéler à terme mauvais. Nicolas Sarkozy n’a pas fait avancer de manière significative les trois dossiers qui comptent vraiment :

- celui du déficit qu’il a comblé par un tour de passe-passe qui a consisté à verser dans le budget la soulte des pensions d’EDF et de GDF, 7 milliards d’euros que le gouvernement a forcé EDF à payer pour adosser ses salariés au régime général des retraites, ce qui ne peut se faire qu’une seule fois,

- celui de la croissance qui ne décolle pas. On nous parle beaucoup d’une croissance à 2,5% en 2005, mais plus personne n’y croit,

- celui de l’emploi qui ne progressera pas s’il n’y a pas plus de croissance. Or, chacun le sait, c’est la première préoccupation des Français.

Vous voulez dire qu’il ne s’est pas occupé que de ce qui compte vraiment ?

Exactement. Nous ne savons pas aujourd’hui qui lui succédera, mais il ne laisse certainement pas la tâche facile à son successeur. Si je voulais être méchant, je dirait qu’il s’est plus occupé de ce qui lui permettait de se faire connaître des Français, de construire son image que de ce qui compte vraiment. Il n’a pas traité en profondeur les maux de l’économie française, il n’a même pas proposé de piste pour les résoudre. Et en ce sens , il a probablement déçu tous ceux qui croyaient en lui. Mais le plus ironique, ce qui probablement amuse le plus ses ennemis intimes à l’Elysée et à l’UMP, c’est qu’il a, en quelques mois, brouillé son image. Il passait pour le candidat des patrons, ils les a déçus sans avoir pour autant séduit les salariés ou les organisations syndicales. En fait, on ne sait plus où il est. « Libéral? Interventionniste? Les avis sont partagés » disait l’autre jour la Tribune. Le candidat qui va être élu royalement à la tête de l’UMP dans quelques jours n’est pas l’homme solide que l’on croyait, mais un politique fragilisé par ces quelques mois passés dans un ministère qui exige de la rigueur et du fond. C’est ce dont, justement, Nicolas Sarkozy a manqué.


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