Faire payer les prêts en bibliothèque?
La controverse sur le paiement du prêt du livre et la gratuité
Vous avez entendu parler de cette affaire qui agite le monde de l'édition et des bibliothèques : les éditeurs souhaitent mettre fin au prêt gratuit du livre. Ils demandent un versement de 5F par ouvrage emprunté, ce qui suscite la colère des bibliothécaires, mais aussi de beaucoup de lecteurs.
Pourquoi maintenant?
A l'origine de ce mouvement de colère il y a les évolutions contrastées des ventes et des prêts : alors que le marché du livre stagne, les prêts en bibliothèque ont progressé ces dernières années.
On peut donner quelques chiffres pour fixer les idées : on vend aujourd'hui en librairie à peu près le même nombre de livres qu'en 1970 : 300 millions), on emprunte 5 fois : on empruntait 30 millions de livres en 197à, on en emprunte aujourd'hui 150 millions.
D'où les protestations des éditeurs qui parlent de manque à gagner. Serge Eyrolles, le Président du Syndicat National de l'Edition a adressé, il y a quelques mois, une lettre à tous les maires des villes de plus de 10 000 habitants dans laquelle il soutient que le prêt gratuit pénalise la création et l'édition littéraire.
Est-ce que les éditeurs peuvent juridiquement imposer ce paiement ?
La loi de 1957 sur le droit d'auteur donne aux auteurs la possibilité d'interdire la location ou le prêt de leurs ouvrages. Ils pourraient vouloir l'appliquer.
Mais la question est plutôt d'ordre économique : Est-ce que la gratuité fait du tort au commerce?
On a, spontanément, envie de répondre oui : des produits gratuits font concurrence à des produits vendus.
Oui, et pourtant on a de nombreux exemples dans lesquels des vendeurs donnent leur produit. En voici quelques uns :
Est-ce que l'on peut assimiler le prêt du livre à ces techniques de marketing?
C'est toute la question. Si le prêt gratuit aide à la diffusion du livre, alors les éditeurs qui demandent un paiement se trompent. Si ce n'est pas le cas, ils ont raison, au moins de leur point de vue, de demander un paiement.
Comment répondre à cette question?
Pour cela, il faut regarder ce que font vraiment les bibliothèques et en quoi elles se distinguent de la librairie.
Je dirai qu'elles ont quatre fonctions qui les distinguent de la librairie :
Autrement dit : le prêt en bibliothèque est une bonne chose pour la vente des livres.
Oui, c'est mon sentiment. Si on voulait résumer, on pourrait dire des bibliothèques :
Je crois donc que ce serait une erreur de rendre le prêt en bibliothèque payant : le prêt gratuit fabrique des acheteurs de livre. Et la progression des emprunts est de ce point de vue un signe encourageant : les gens qui empruntent aujourd'hui des livres en achèteront demain.
On voit d'ailleurs, le nombre de lecteurs augmenter. 70% des Français disaient en 1973 avoir lu au moins un livre dans les 12 derniers mois, ils étaient 75% en 1992, la progression est faible, mais elles n'est pas nulle. A titre de comparaison, le nombre de Français qui étaient allés au théâtre était resté stable (12%) tandis que le nombre de ceux qui étaient allés au cinéma avait diminué passant de 52% à 49%.
Pourtant les éditeurs se plaignent de ne pas vendre plus de livres
C'est vrai, mais font-ils tous les efforts nécessaires pour mieux vendre leurs livres? Je n'en suis pas sûr. La librairie est probablement l'un des commerces qui a le moins évolué ces dernières années.
Beaucoup de librairies ne sont que des dépôts vente : le libraire reçoit les livres que lui adressent les diffuseurs et il les met en pile ou en rayon. Il ne fait aucun effort pour inciter les passants à enter chez lui, à feuilleter, à acheter.
Que pourraient faire les libraires?
Ils pourraient utiliser les techniques commerciales qui ont fait leur preuve ailleurs. Vous achetez un livre d'un auteur, pourquoi ne pas vous envoyer un mailing lorsque ce même auteur publie un autre livre? Pourquoi ne pas vous donner l'occasion de le rencontrer et de parler avec lui de son livre? Pourquoi ne pas vous proposer d'autres livres sur des sujets voisins qui pourraient vous intéresser? Pourquoi ne pas organiser dans les villes universitaires des conférences avec les auteurs qui ont publié des ouvrages intéressant les étudiants
Je ne suis pas un spécialiste de ces questions de distribution, mais j'ai toujours été frappé par le peu d'imagination des libraires en matière de marketing. On vend les romans comme les essais ou les sciences humaines. De la même manière: avec des piles de livres et, pour les plus chanceux, un passage chez Bernard Pivot.
Vous voulez dire qu'il ne faudrait pas forcément vendre tous les livres de la même manière?
Bien sûr. Prenez les ouvrages conçus pour l'enseignement universitaire. Ils posent un vrai problème. Dans de nombreuses disciplines, les étudiants n'achètent pas de livres, ils empruntent à la bibliothèque ou lisent des polycopiés que fabriquent leurs professeurs en photocopiant des livres, des articles de revue. Peut-être faudrait-il inventer un service nouveau qui permette aux éditeurs de fabriquer et vendre les outils dont ont besoin les enseignants. Pourquoi ne pas, par exemple, associer à la vente d'un livre un droit à l'accès à une base de données documentaires sur Internet?
Vous remarquerez, d'ailleurs, que tous les succès d'édition, qu'il s'agisse de ce que fait Bernard Fixot, de ce que font les éditions de l'Arlequin ou, dans un genre complètement différent, les éditions de Minuit repose sur des politiques commerciales originales.
Présenter les éditions de Minuit comme un modèle de marketing est surprenant.
Et, pourtant, regardez ce qu'a fait Vincent Lindon : il a fabriqué une marque avec une identité visuelle très forte : on reconnaît immédiatement ses livres sur une table, dans un rayon, il les vend à des prix très faibles et tous ses produits ont quelque chose en commun. On peut presque acheter un livre des Editions de Minuit les yeux fermés, on sait que l'on trouvera un texte de haute qualité, plutôt court, minimaliste, un peu d'avant-garde, qui ne fait pas beaucoup de concession mais qui se lit sans vraie difficulté.
Le marketing n'est pas synonyme de médiocrité.
Dans les autres commerces on fait des efforts, on fait appel à l'imagination, on fait évoluer ses produits et ses politiques commerciales, dans l'édition on se tourne vers l'Etat. Hier, on lui demandait de réduire la concurrence sur les prix avec la loi Lang alors que c'est la concurrence qui incite à faire des efforts commerciaux. Aujourd'hui, on lui demande de faire payer les prêts de livre, ce qui aura pour seul effet de réduire le nombre de lecteurs.
On n'est pas forcé de faire payer le lecteur. On pourrait faire payer la bibliothèque, la ville, la collectivité
Oui, bien sûr, c'est ce que proposent les éditeurs
Jusqu'à présent, nous avons raisonné en faisant l'hypothèse que l'on demandait aux lecteurs de payer ces 5F par livre emprunté. Mais on peut aussi bien envisager que ce ne soit pas le lecteur qui paie, mais la collectivité. C'est la solution que proposait Jean-Marie Borzeix dans le rapport qu'il a remis à Catherine Trautman en 1998. Cela permettrait effectivement de conserver la gratuité pour le lecteur, mais cela a d'autres inconvénients :
Que faudrait-il donc faire?
Je crois qu'il faut se tourner vers les éditeurs et leur dire : c'est à vous de faire un effort, c'est à vous d'inciter les lecteurs à acheter des livres, c'est à vous de concevoir des produits qui fassent concurrence à la photocopie et à la bibliothèque. Ayez de l'imagination!