Bernard Girard
Chronique du 05/09/06
Quand les banquiers se penchent sur la globalisation et… sur notre pouvoir d’achat
 
Pour écouter cette chronique
 
Bonjour, c’est le retour et le début d’une nouvelle année de chroniques et pour la commencer, vous avez choisi de nous parler des banquiers, de la globalisation et du pouvoir d’achat…  
Vous savez que les banquiers se rencontrent beaucoup, régulièrement. Et on a tendance à imaginer qu’ils complotent dans notre dos, qu’ils préparent un de ces coups qui font descendre les foules dans la rue…
Et ce n’est pas le cas?
Pas forcément, pas toujours. Je serai même tenté de dire que la tendance chez les banquiers, je parle des banquiers centraux, de ces gens qui gouvernent l’économie mondiale, est plutôt à l’inquiétude. Ils ont découvert, après bien d’autres, bien sûr, que la globalisation pouvait aussi rimer avec l’augmentation des inégalités et la stagnation des salaires. Et comme ils sont intelligents, qu’ils croient dans les vertus du libre-échange, de la globalisation et qu’ils ont les yeux ouverts, ils voient bien que la montée des inégalités peut, à terme, menacer la mondialisation.
D’où leur inquiétude…
Inquiétude naissante mais que l’on devine dans les travaux des économistes qui nourrissent leur réflexion. Je pense, notamment, à ceux qui ont servi de bases aux discussions lors du colloque qui s’est tenu à Kansas City il y a une quinzaine de jours, fin août. Colloque auquel ont participé, à coté de nombreux économistes, Ben Bernanke, le gouverneur de la Banque centrale américaine, celui de la banque centrale israélienne et le chef économiste de la Bank of England.
Du beau monde, donc…
Du beau monde qui a planché sur ce que les organisateurs du colloque avaient appelé La nouvelle géographie économique. Au cours de cette réunion, on a entendu des économistes dire que la globalisation faisait aussi des perdants, qu’elle en faisait beaucoup. Je prendrai pour exemple l’intervention de deux universitaires de Princeton, Gene Grossman et Esteban Rossi-Hanberg qui illustre bien cette inflexion1.
Comme la plupart de leurs collègues, ils sont favorables à la globalisation et pensent qu’elle ne peut à terme favoriser les salariés des pays développés. L’argument est classique et simple. Lorsqu’une entreprise délocalise une partie de sa production, elle améliore ses performances et donc sa compétitivité, ce qui lui permet d’améliorer les salaires des travailleurs qu’elle garde dans son pays d’origine, qu’il s’agisse, d’ailleurs, de salariés très qualifiés ou de salariés peu qualifiés.
Ce n’est pourtant pas ce qu’on observe…
Je sais bien et on y reviendra, mais je voudrais, d’un mot, décrire leur raisonnement qui repose sur deux idées :
- la première est qu’on ne délocalise jamais toute une production mais seulement une partie de celle-ci. Il y a toujours des activités, des tâches qui restent dans le pays d’origine,
- la second est que les entreprises qui délocalisent devenant plus compétitives augmentent leur chiffre d’affaires et donc leur activité, ce qui les incite à recruter localement. Elles ont dans un premier temps fermé des usines et licencié, mais dans un second temps, elles doivent recruter dans les activités qu’elles ont conservé dans leur pays d’origine, soit parce qu’il est difficile de les délocaliser, soit parce qu’il est plus efficace de les réaliser dans le pays d’origine qu’à l’étranger.
Oui, mais tout cela est un peu théorique…
C’est effectivement théorique, mais c’est probablement comme cela que cela se passe effectivement. Ils montrent, d’ailleurs, que cet effet a permis de réduire l’impact des délocalisations pour toutes les catégories de salariés. Si les salaires ont continué de progresser dans tous les pays développés malgré les délocalisations massives, c’est bien qu’un mécanisme de ce type a joué. Le problème est que ce mécanisme n’a fait que réduire l’impact des délocalisations. Il ne l’a pas supprimé. Ils font un rapide calcul qui montre que les salaires qui auraient dû, sur la période 1997-2004, augmenter de 11,8% aux Etats-Unis n’ont, en fait, augmenté que de 6,3%…
Ce qui est beaucoup moins…
Bien sûr. Et encore ne parle-t-on là que de moyennes. En fait, les délocalisations ont touché de manière très inégale les secteurs et les régions. Pour ne prendre que cet exemple, la région parisienne qui a une activité très diversifiée, de service en a beaucoup moins souffert que les régions spécialisées dans le textile ou, aujourd’hui, dans le petit électro-ménager et qui ont pris de plein fouet ce mouvement. Mais, même si l’on s’en tient aux moyennes, on voit que les effets positifs du libre-échange n’ont pas complètement effacé les effets négatifs des délocalisations. D’où l’écart croissant entre les profits des entreprises qui ont formidablement augmenté ces dernières années, d’où, d’ailleurs, la progression de la bourse, et la stagnation des salaires et du pouvoir d’achat des travailleurs dans tout le monde industrialisé.
Et c’est cet écart qui inquiète les banquiers?
Les chiffres que je viens de vous donner ne sont, bien sûr, que des estimations à la louche qui ne tiennent pas compte de nombreux facteurs, je pense, notamment, aux effets des nouvelles technologies qui tendent à creuser l’écart entre les salariés les plus qualifiés et les salariés les moins qualifiés. Il faudrait aussi intégrer la dimension démographique qui a un impact sur l’emploi, comme on le vois actuellement en France, et sur les salaires. Mais, peu importe ces nuances, l’écart qui se creuse entre salaires et profits commence effectivement à inquiéter économistes et banquiers. Dans ce même colloque de Kansas City Bern Benanke, le gouverneur de la banque centrale américaine, a mis en garde contre la montée des inégalités. Si l’on ne fait, dit-il, d’efforts pour aider les perdants, on risque de se heurter à l’opposition de tous ceux qui se retrouvent sans travail ou avec des salaires qui ne progressent pas assez rapidement. Le défi pour les politiques est, dit-il, de faire en sorte que les bénéfices de la globalisation soient suffisamment partagés pour qu’un consensus se dégage en sa faveur.” 2
Lorsqu’il pense à une opposition, à quoi pense-t-il? à des grèves?
Il pense plutôt au développement de la montée de la critique du libre-échange que l’on trouve chez nous chez Attac, mais qui peut ailleurs être portée par des mouvements populistes, et qui tente l’opinion comme l’ont montré il y a quelques mois les non hollandais et français au projet de constitution européenne ou, plus près de nous, l’échec des négociations de l’OMC.  
Et vous pensez que c’est une véritable inquiétude? Ce pourrait après tout n’être que propos de colloques…
C’est certainement plus que cela. Les économistes savent que protectionnisme rime avec nationalisme. On le voit bien actuellement en Europe. Plus aucun projet commun ne sort, plus personne ne veut faire de compromis et l’on entend les sirènes nationalistes un peu partout, jusque dans les discours de campagne de certains candidats  à la prochaine élection présidentielle en France.
Le ton a incontestablement changé chez les économistes ces dernières années. Les réflexions sur les inégalités, que l’on prenait un peu par dessus la jambe quand on disait qu’elles reculeraient spontanément, occupent aujourd’hui de nombreux chercheurs.
Dans les banques et les institutions monétaires?
Oui. On pourrait citer tous les travaux de la Banque Mondiale sur le maintien des inégalités dans un pays comme l’Inde et sur l’obstacle qu’elle peut constituer à la croissance du pays. Je pense à une étude toute récente qui rappelle que, malgré la croissance rapide de l’économie indienne, la moitié des enfants de moins de six ans y souffrent encore de malnutrition, que la moitié des femmes y sont encore analphabètes et 50% des foyers n’ont toujours pas accès à l’électricité3.
C’est une exception qui tient à la société indienne, à son système de caste…
Peut-être, mais on peut craindre que se cache derrière ces inégalités persistantes dans une société qui connaît une croissance rapide autre chose : que ceux qui s’enrichissent investissent leur épargne dans des bons du trésor américain, financent le déficit américain alors qu’il faudrait qu’ils investissent dans les infrastructures chez eux.
Et à quoi cela tient-il?
Probablement à la faiblesse du système financier dans ces pays qui est sans doute un des facteurs qui expliquent que ces pays ont du mal à partager la croissance. Ce que je dis est vrai de l’Inde, mais également de la Chine dont l’avenir ne sera vraiment assuré que lorsqu’elle aura réussi à faire participer toute sa population à sa croissance à deux chiffres. La réflexion sur les inégalités est aujourd’hui beaucoup plus riche et beaucoup plus approfondie qu’elle a longtemps été.
Revenons à la France. En quoi ces discussions peuvent avoir un impact sur nos vies quotidiennes? Sur nos salaires?
Cette inquiétude peut inciter les politiques à être plus attentif au pouvoir d’achat et, de manière plus générale à tout ce qui contribue à creuser ces inégalités. Dans son intervention Bern Bernanke recommande d’aider les salariés victimes de la délocalisation à retrouver du travail. C’est, comme on le sait depuis des années en France, plus facile à dire qu’à faire.  
Vous croyez, pour ne prendre que cet exemple, que les discussions actuelles sur le pouvoir d’achat, les annonces du gouvernement sur le sujet sont à rapprocher de ces inquiétudes?
Non, non… Les propositions récentes du gouvernement sur le pouvoir d’achat me paraissent plutôt liées aux perspectives électorales. Le gouvernement a, semble-il, compris que le retour de la croissance sans amélioration du pouvoir d’achat pouvait lui être fatal. D’où ces propositions qui seront sans doute suivi de beaucoup d’autres qui ne résoudront, d’ailleurs, pas le problème qui est essentiellement de rapport de force entre les salariés et les employeurs. Si les salaires n’augmentent pas alors que les entreprises font tant de bénéfices, c’est que les salariés n’ont pas, et pour de multiples motifs, que nous avons à plusieurs reprises évoqué ici, faiblesse syndicale, contrats de travail qui rendent difficile toute action collective, les moyens de se battre et d’obtenir des entreprises un partage plus efficace de la richesse produite.
Les mesures qu’a prises le gouvernement s’inscrivent plus simplement dans le cadre d’une campagne électorale où on distribue pour retenir les électeurs qui menacent d’aller voir ailleurs.
On dit pourtant que le recul du chômage favorise l’actuelle majorité et pose problème à la gauche…
Je sais bien, mais dès lors que le chômage recule et que la croissance revient, les salariés veulent profiter de ce retour de la croissance, et c’est bien légitime. Le salarié de L’Oréal qui a appris hier que le bénéfice avant impôt de son entreprise avait progressé de 20% au premier semestre, a de bons motifs de demander des augmentations à son patron. Et si celui-ci ne veut pas les donner, il a tout motif pour ceux qui traditionnellement le soutiennent dans ce genre de revendications.  La croissance n’est pas forcément une bonne nouvelle pour l’équipe en place. Souvenez-vous de Jospin et de son échec alors même que nous venions de traverser une période de forte croissance.
Si le gouvernement multiplie les propositions sur le pouvoir d’achat, si Nicolas Sarkozi donne une tonalité sociale à son discours, c’est qu’ils ont senti cette menace. Reste qu’au delà de ces propositions conjoncturelles, on peut penser que les experts économiques vont, dans les années qui viennent, être plus attentifs aux effets pervers des inégalités. C’est du moins ce que suggèrent ces quelques interventions dont je vous ai parlés ce matin.
 
 
 
 
 
 
Pour retourner à la page d’accueil
To translate this text
 
1 Gene Grossman, Esteban Rossi-Hanberg, The rise of offshoring : it's not wine for cloth anymore, working paper, août 2006
2 Bern Bernanke, Global economic integration, what’s new and what’s not, discours prononcé à Kansas City le 25 août 2006
3 India. Inclusive growth & service delivery. Building on India’s success, World Bank Development Policy Review, 2006