Bernard
Girard
Des baisses de salaires inquiétantes
le 07/09/04
Bernard Girard,
bonjour… Pour ce retour de ces chroniques, vous avez choisi un sujet
qui n’est guère joyeux, puisque vous avez choisi de nous parler
des baisses de salaires.
Il y a effectivement plus gai. Mais si j’ai choisi de vous en parler ce
matin, c’est qu’à lire les pages économiques de la
presse, à entendre ce qui se dit ici ou là, en
France mais également à l’étranger, on a le
sentiment que les entreprises se sont lancées dans un long
mouvement de réduction des salaires.
Vous faites
allusion à toutes ces entreprises qui reviennent sur les 35
heures…
Bien sûr ! Aux entreprises qui reviennent en France sur les 35
heures en profitant des allègements mis en place par la loi
Fillon, mais aussi à ce qui se passe en Allemagne et ailleurs
dans le monde. Un peu partout, les entreprises tentent, par tous les
moyens de réduire les salaires, ce qu’elles n’avaient pas fait
dans les années 80 ou 90 dans des périodes où un
très fort chômage aurait pu justement leur permettre de
négocier des baisses de salaire ou, si l’on
préfère, une modération salariale contre le
maintien de l’emploi.
On nous dit que
l’emploi va mieux, que les recrutements ont redémarré,
c’est le titre d’un journal que l’on voit sur tous les kiosques. Cela
devrait favoriser la concurrence entre employeurs et donc la hausse des
salaires…
Si l’emploi redémarrait effectivement, et de manière
significative, il devrait effectivement y avoir une pression à
la hausse des salaires, mais ce n’est pas le cas. Les quelques milliers
de création d’emplois de juillet dernier sont un
phénomène saisonnier, c’est comme chaque année. Et
il ne faut rien attendre de la reprise aux Etats-Unis : les
créations massives d’emploi dont on parle aux Etats-Unis, et qui
pourraient aider à la réélection de Bush, ne
sont guère plus significatives.
Elles sont
pourtant importantes…
On parle effectivement de la création de 144 000 emplois en
août, ce qui nous paraît considérable, mais ne l’est
pas tant que cela en réalité. On est très loin
tout à la fois des prévisions de l’administration Bush et
des résultats historiques. Vue notre position dans le cycle
économique, on aurait du avoir en août 220 000
créations d’emplois aux Etats-Unis. On est loin du compte.
Ce qui veut dire
que Bush risque d’être réélu pour ses bons
résultats économiques alors même que ceux-ci sont
mauvais ?
Exactement. Et ce qui est intéressant, c’est l’explication de ce
phénomène. S’il n’y a pas plus de créations
d’emplois, c’est que la demande a faibli, les consommateurs ont
freiné leurs achats. Les revenus n’ont pas progressé, les
salaires n’ont pas augmenté, le pouvoir d’achat du salaire moyen
a aux Etats-Unis reculé ces derniers mois : les augmentations du
salaire moyen ont été inférieures à
l’inflation. Et comme, par ailleurs, les prix de l’énergie, de
l’essence ont augmenté, la consommation recule. Les grands
magasins américains ont fait cet été de mauvaises
ventes, d’où des retards dans leurs commandes, d’où des
stocks qui s’accumulent et une production que l’on réduit.
Si j’insiste autant sur cet exemple américain c’est pour montrer
que cette volonté de baisser les salaires n’est pas un
phénomène français ou allemand, on le retrouve
ailleurs. dans des pays qui n’ont jamais réduit leur temps de
travail. Tout ce qui l’on dit aujourd’hui sur les 35 heures dans les
milieux patronaux n’est que poudre aux yeux et rhétorique. Il
s’agit en fait, tout simplement, de réduire le coût du
travail. C’est bien, d’ailleurs, ce qui apparaît lorsque l’on
regarde dans le détail : on dit aux salariés : vous allez
travailler plus longtemps pour le même salaire, on ne va plus
vous payer vos heures supplémentaires, vous allez travailler 40
heures ou 41 heures pour le prix de 35 ou 37…
Et c’est en
général associé aux délocalisations.
On nous dit effectivement que c’est la seule solution pour
résister à la concurrence des pays émergents. Des
nouveaux pays membres de l’Union européenne mais aussi et
surtout de la Chine, de l’Inde. On voit d’ailleurs les entreprises
mettre le marché en mains à leurs salariés :
où vous cédez ou nous délocalisons.
C’est d’une
extrême brutalité, mais est-ce que ce n’est pas
justifié ?
C’est ce que disent les salariés qui acceptent ces deals, c’est
ce que pensent les syndicats, surtout CFDT, qui signent ces
accords. Mais c’est faux. Les entreprises ne souffrent pas aujourd’hui
de la concurrence des pays émergents. Si elles en souffraient
effectivement, comme on nous le répète sans cesse, on
verrait leurs profits diminuer. Or ce n’est pas le cas. Les entreprises
publient actuellement leurs résultats du premier semestre et
l’on voit que leurs bénéfices ont progressé. Elles
ont accru les dividendes qu’elles versent à leurs actionnaires.
Au premier trimestre, les profits des entreprises du
Standard&Poors, c’est l’un des organismes qui évaluent les
entreprises, ont progressé de 8,8% et la hausse sur un an
atteint 21% ! Elles se portent donc bien.
Malgré donc
la concurrence des pays émergents…
Mais oui. Les entreprises ont amélioré leur
productivité et ces pays émergents dont on nous parle
tant et que l’on craint tant sont aussi des clients.
On voit bien
pourtant des entreprises délocaliser leurs unités de
production.
Que des entreprises décident de s’installer à
l’étranger pour bénéficier de conditions
salariales plus avantageuses ne veut pas dire qu’elles y soient
contraintes, poussées par la concurrence de ces nouveaux pays.
Vous vous souvenez que nous avons reçu avant les vacances les
gens de Lu dont l’usine de Ris-Orangis allait être fermée
pour être remplacée par une usine en République
Tchèque…Ce ne sont pas les fabricants de biscuits
tchèques ou polonais qui ont forcé Danone à
délocaliser, c’est la volonté de Danone d’augmenter ses
profits. Ses biscuits ne seront pas vendus moins cher parce que
fabriqués en Tchéquie.
Il faut, je crois, bien distinguer deux phénomènes :
- la concurrence que peuvent nous faire les pays émergents sur
certaines de nos productions dans un monde dans lequel il n’y a pas de
barrières douanières,
- et les délocalisations qu’organisent des entreprises
occidentales pour réduire leurs coûts.
Ce sont deux choses différentes.
Si c’était
uniquement la volonté d’augmenter les profits qui poussaient les
entreprises à délocaliser, pourquoi ne l’ont-elles pas
fait hier ?
Elles l’ont fait, et si l’on revenait en arrière on trouverait
probablement des chantages comparables à ce que nous vivons
aujourd’hui. Il est cependant vrai qu’on a aujourd’hui le sentiment que
ces pratiques se multiplient, ce que l’on peut expliquer de plusieurs
manières :
- on peut, d’abord, mettre en cause l’ouverture des frontières
et des marchés : les entreprises se délocalisent d’autant
plus facilement qu’elles peuvent importer leurs productions
réalisées à l’extérieur sans payer de
droits de douanes,
- on peut également attribuer ce phénomène
à l’émergence de nouveaux pays qui étaient hier en
dehors du jeu pour des motifs politiques et qui ont cessé de
l’être, je pense notamment à tous les pays qui
étaient hier derrière le rideau de fer.
Ce sont les deux facteurs auxquels on pense le plus volontiers et qui
peuvent inciter certains à militer pour un retour du
protectionnisme, surtout aux Etats-Unis, pays qui a, à l’inverse
de ce qu’il veut nous faire croire, une très longue tradition
protectionniste. Mais il y a d’autres raisons que je crois plus
profondes. Je pense, notamment, au rôle des marché
financiers.
Ces fameux
marchés financiers auxquels on prête tant de pouvoir !
Mais c’est qu’ils en ont ! Les entreprises sont aussi en concurrence
sur ces marchés. On devrait presque même dire : surtout.
Leur position concurrentielle sur ces marchés est devenue une
préoccupation majeure dans les entreprises cotées. C’est
à celle qui sera le mieux séduire les investisseurs, les
actionnaires. Or, les marchés sont depuis quelques temps
moroses, inquiets. Tous les observateurs le disent. L’émergence
de nouveaux pays préoccupe les quelques centaines, quelques
milliers, peut-être, de personnes qui font et défont les
cours. Ces professionnels anticipent la montée en puissance des
pays émergents, ils craignent leur impact sur les
économies des pays les plus riches et ils poussent les
entreprises à s’y installer même lorsque ce n’est pas
nécessaire pour rester compétitif sur les marchés
des produits qu’elles fabriquent.
Ce ne sont pas des analyses économiques qui commandent les choix
des entreprises, ce sont des analyses stratégiques. Les
chefs d’entreprise ne se demandent pas ce qu’il serait rationnel de
faire, ils se demandent comment satisfaire les marchés
financiers dont ils ont besoin tout à la fois pour financer leur
activité et pour assurer la pérennité de leur
entreprise.
Mais pourquoi les
entreprises sont-elles plus sensibles au marché aujourd’hui
qu’hier ?
Mais parce que leurs directions en sont plus dépendantes. Le
cours de l’action est devenu l’un des indicateurs majeurs de
management, de gestion. Lorsqu’il végète ou recule, le
chef d’entreprise s’interroge, s’inquiète : qu’ai-je donc fait
pour déplaire alors que mon chiffre d’affaires et mes
bénéfices progressent normalement ? que pourrais-je faire
pour séduire les investisseurs, pour les retenir et les
convaincre ?
Mais vous nous
disiez tout à l’heure que leurs résultats sont bons ?
Oui, et c’est le paradoxe de la situation. Les entreprises ont de bons
résultats, mais les marchés sont moroses et on assiste
à une espèce de course à l’échalote : pour
retrouver la confiance des marchés, les entreprises
cotées délocalisent, baissent les salaires… prennent
toutes ces mesures dont on parle et qui augmentent les risques que nous
font courir les pays émergents. Ce faisant, elles renforcent ces
risques que craignent les marchés. On est dans un cas classique
de prédiction autoréalisatrice : à force de croire
que ces pays vont détruire notre économie, on obtient ce
que l’on craignait : on la détruit nous-même.
On la détruit en transférant des usines tout à
fait rentables dans des pays émergents, mais on la
détruit également en baissant les salaires, en maintenant
un niveau élevé de chômage qui inquiète les
consommateurs et freine la consommation.
Cela ressemble
à un cercle vicieux…
C’est un cercle vicieux, mais c’est plus encore une voie dangereuse :
- dangereuse, d’abord, parce que les baisses de salaire que quelques
grands groupes cotés imposent à leurs salariés
vont naturellement se diffuser partout dans le tissu économique.
Les entreprises qui ne sont pas cotées, les PME qui s’en sortent
bien vont en profiter pour refuser des augmentations et chercher, par
tous les moyens, à rogner sur les rémunérations.
Elles éviteront sans doute de renégocier des accords 35
heures trop compliqués, mais elles utiliseront à plein
les allégements de la loi Fillon ;
- dangereuse, ensuite, parce que les entreprises qui se
délocalisent prennent des risques qu’on ne mesure pas toujours.
Il n’est pas du tout certain qu’elles réussissent à
construire des usines plus efficaces, plus performantes, plus
économiques que leurs usines françaises ;
- dangereuses, enfin, parce qu’il n’est pas du tout certain que ce soit
en baissant les salaires que l’on prépare le mieux l’avenir.
Que voulez-vous
dire par là ?
Mais tout simplement que penser que l’on sera plus compétitif en
versant des salaires plus faibles est une erreur.
C’est, d’abord, une illusion de croire que l’on pourrait baisser
suffisamment les salaires pour atteindre dans nos pays les niveaux des
salaires versés à l’Est de l’Europe ou en Chine.
C’est, ensuite, un fantasme que d’imaginer que des salariés
moins bien payés continueront d’aussi bien travailler. La
productivité horaire va diminuer dans les entreprises qui
allongent la durée du temps de travail sans compensation
salariale.
C’est, enfin, une hérésie économique : face
à la concurrence des pays émergents, nous n’avons d’autre
solution que de nous spécialiser :
- dans les activités de service que l’on ne peut
délocaliser,
- dans des activités qui demandent des investissements en
capital élevés
- ou dans des activités qui supposent des compétences
élevées, qui demandent donc des investissements
importants en formation.
Penser que l’on sauvera notre économie en baissant les salaires
est tout simplement une sottise.
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