Bernard Girard

Des baisses de prix à prendre avec des pincettes

Bonjour, vous allez nous parler aujourd’hui des prix et du pouvoir d’achat.

Oui, vous l’avez peut-être vu ou entendu dans le bulletin d’informations, mais l’INSEE a publié il y a quelques jours des statistiques qui indiquent que les prix ont diminué dans les grandes surfaces de 0,4%.

J’ai vu et je suis comme toujours un peu surprise parce que ce n’est pas vraiment le sentiment que j’ai…

C’est une chose dont nous avons effectivement parlé à plusieurs reprises. D’un coté, l’INSEE nous dit que les prix ont diminué,  mais lorsque nous regardons nos porte-monnaie nous n’avons pas le sentiment que notre pouvoir d’achat ait beaucoup progressé. Cela tient à ce que l’on ne parle pas tout à fait de la même chose. Lorsque l’INSEE nous dit que les prix ont baissé dans la grande distribution, elle ne parle que des prix dans les grandes surfaces. Ceux des supermarchés et des supérettes que nous fréquentons à Paris n’ont pas reculé. Pas plus d’ailleurs que ceux du hard discount. Par ailleurs, d’autres prix ont augmenté, comme ceux des télécommunications, des transport ou des services. Je pense à la santé, avec les augmentations successives du prix des consultations, des tarifs officiels que remboursent la sécurité sociale, mais aussi des tarifs réels. Je pense également au prix de services comme la coiffure. Savez-vous que le prix moyen d’un passage chez le coiffeur a augmenté de 7% pour les femmes l’année dernière. D’où, d’ailleurs, une baisse de la fréquentation.

C’est un peu la même chose qu’avec les impôts. Le gouvernement nous dit qu’il les baisse, mais comme il a transféré sur les collectivités locales, les régions et les départements toute une série de dépenses qu’il prenait auparavant à sa charge, les impôts locaux ont augmenté  à mesure que diminuaient nos impôts sur le revenu. Ils risquent même d’augmenter beaucoup plus. On parle d’augmentations qui vont selon les régions de 15 à 60% . On est donc bien au delà des baisses annoncées sur l’impôt sur le revenu. On comprend donc que le consommateur se dise in fine : s’il est vrai que les prix ont baissé dans les hypermarchés, je n’en suis pas pour autant plus riche. Mais au delà de cette déception des consommateurs qui n’est pas nouvelle, on peut se demander si ces baisses de prix sont bonnes pour l’économie.  

Que voulez-vous dire ?

Vous savez que les économistes sont toujours très prudents lorsque l’on parle de baisse des prix.. Ils craignent ce que l’on appelle la déflation qui réduit les marges des industriels et retarde donc leurs investissements, ce qui crée du chômage. Un chômage qui entraîne une baisse des ventes qui, à son tour, augmente le chômage… C’est une sorte de machine infernal qui se nourrit d’elle-même puisque les consommateurs qui ont vu que les prix des produits baissaient tardent à acheter, attendent de nouvelles baisses…

On n’en est pas là…

Non, mais ces baisses de prix ne sont pas pour autant une aussi bonne nouvelle qu’on pourrait le croire. Lorsque l’on veut relancer l’activité économique par la consommation, on procède en général par des augmentations des salaires. Or, ce n’est pas ce qui s’est passé. Pour deux motifs :

- le déficit important contre lequel le gouvernement lutte, qui reste malgré des progrès réalisés en 2004 supérieur aux 3% imposés par le pacte de stabilité et qui lui interdit en pratique d’augmenter les salaires des fonctionnaires, d’où ces mouvements sociaux que l’on observe actuellement,

- la concurrence internationale qui donne aux entreprises un bon argument pour ne pas augmenter les salaires. Je dis un bon argument parce que je ne suis pas certain que ce soit toujours justifié. Quand on voit les augmentations de salaires que s’accordent les dirigeants des grandes entreprises, on se dit qu’ils pourraient être un peu moins gourmands et un peu plus partager, mais c’est un autre sujet.

A défaut donc de relancer la consommation par des augmentations de salaires, le gouvernement aurait pu, à l’image de ce qu’avait fait le gouvernement Jospin, agir sur le niveau du chômage. Les 35 heures n’ont pas augmenté les revenus des gens qui avaient un emploi, mais elles ont augmenté le nombre de ceux qui en ayant un pouvaient consommer. Le gouvernement a choisi de relancer la consommation en jouant sur deux autres paramètres :

- la réduction de l’épargne des français,

- et la baisse des prix dans la grande distribution.

Ces choix ne sont pas, je m’empresse de le dire, absurdes. Le taux d’épargne des Français est très élevé. Et nous avons du fait de l’environnement légal, une grande distribution qui a longtemps échappé à la concurrence qui l’aurait forcé à baisser ses prix…

Vous faites allusion à la loi Balland?

Je fais allusion à tout cet environnement légal qui sous couvert de protéger le petit commerce a permis à la grande distribution de créer de véritables monopoles locaux. Quant à l’épargne, ce n’est un secret pour personne qu’elle est chez nous très importante, sans doute trop. Il y a quelques mois François de Witt, qui a longtemps tenu la rubrique financière du journal L’Expansion, a publié un livre dans lequel il expliquait que les seniors devraient s’appauvrir : plutôt que de thésauriser, de garder leur argent, ils sont, paraît-il, propriétaires de 70% du patrimoine boursier, ils devraient le donner à leur enfants qui en ont usage.

Ce n’est pas faux…

Bien sûr que ce n’est pas faux. C’était d’ailleurs le sens des mesures prises à l’automne dernier pour faciliter la transmission du patrimoine. Reste que c’est plus facile à dire qu’à faire, qu’il y a des idées qu’il est difficile de vendre. Je crois savoir que ce livre ne s’est pas bien vendu. Il est vrai que son titre : Appauvrissez-vous (1), donnait plutôt envie de fuir.

Mais revenons à la politique du gouvernement. Il s’est dit qu’en jouant sur ces deux leviers, les prix et l’épargne, il pourrait tout à la fois réduire les déficits et renforcer le pouvoir d’achat sans augmenter les salaires et sans, donc, dégrader la compétitivité des entreprises. Il pensait ainsi pouvoir tout à la fois satisfaire Bruxelles, le Medef et les consommateurs. Mais c’était, je crois, un mauvais calcul à court terme et peut-être même un calcul dangereux à moyen terme.  

Et pourquoi donc ? Dangereux est un mot fort…

Cela me paraît un mauvais calcul à court terme parce qu’en l’absence de toute augmentation des salaires, cette relance de la consommation par les baisses de prix et la réduction du bas de laine risque de rapidement tourner court faute de combustible, je veux dire d’augmentation des salaires ou de recul du chômage.  

Mais pourquoi dangereux ?

Ces baisses de prix peuvent avoir plusieurs origines. Elles peuvent, d’abord, venir de la baisse des prix de l’énergie qui pèsent toujours lourdement sur l’indice des prix. C’est sans doute en partie le cas, puisque les prix de l’énergie ont diminué en décembre. Elles peuvent aussi venir des mesures prises il y a quelques mois lorsque, vous vous en souvenez sans doute, Nicolas Sarkozy a forcé industriels et distributeurs à se réunir pour organiser des baisses de prix.

C’est sans doute le cas puisque les baisses de prix ont surtout concerné la grande distribution…

C’est effectivement probable. Mais comment les choses se sont-elles passées ? comment la grande distribution a-t-elle fabriqué ces baisses ? Si elles les avaient obtenues en faisant des gains de productivité, en améliorant son système de distribution, en copiant, par exemple, le hard discount, il n’y aurait rien à dire. Sinon qu’il est plus agréable de faire ses courses au Lafayette Gourmet ou à la Grande Epicerie du Bon Marché que chez Ed l’Epicier et chez les spécialistes des prix les plus faibles.

Je ne suis pas sûre que les choses se passent comme cela…

Moi, non plus. Et c’est là tout la difficulté. Plutôt que de rechercher les moyens d’améliorer sa productivité, la grande distribution a exercé une pression brutale sur ses fournisseurs. Elle leur a dit : à vous messieurs de faire des efforts. Elle l’a fait d’autant plus volontiers qu’elle est aujourd’hui confrontée à la concurrence du hard discount. Or, les industriels ont une porte de sortie toute trouvée : la délocalisation. Plutôt que de fabriquer en France, ils vont fabriquer à l’étranger ou, pire encore, se transformer en importateurs. En d’autres mots, ils vont détruire des emplois, remplacer des emplois qualifiés bien payés par des emplois moins bien payés. Quand je disais tout à l’heure que cette politique est dangereuse, c’est à cela que je faisais allusion.

Ces baisses de prix sont donc, à votre avis, annonciatrices de nouvelles délocalisations?

C’est certainement un risque qu’on ne peut négliger. On nous parle tout le temps des délocalisations pour s’en plaindre, encore ne faut-il pas pousser les acteurs économiques à délocaliser quand rien ne les presse. Or, c’est ce qui est en train de se produire. Les délocalisations peuvent prendre une double figure :

- les industriels peuvent aller en Chine ou en Pologne pour produire à moindre coût,

- les distributeurs peuvent aller se fournir dans ces pays.    

La politique de baisses des prix pousse aux deux : elle incite les industriels à s’installer dans des pays à la main d’œuvre bon marché et elle pousse les consommateurs à rechercher les produits les moins chers, à délaisser les produits de marque qui offrent aux industriels de bonnes marges au profit de produits moins chers qui viennent plus souvent de ces pays à main d’œuvre bon marché. Cette politique est d’autant plus mal venue qu’en s’y adaptant les professionnels renforcent le mouvement. Les commerçants multiplient les promotions, les organismes spécialisés dans le crédit à la consommation développent des produits ciblés sur les soldes. Pour ne prendre que ces deux exemples, Cetelem proposait, jusqu'au 31 janvier, un crédit de 800 à 4 000 euros au taux de 3,5 % sur douze mois ; Carrefour commercialise jusqu'au 12 février une offre de crédit permettant d'emprunter jusqu'à 15 000 euros sur quatre à douze mois au taux de 2,56 %. On est dans une situation qui se rapproche de celle des Etats-Unis où les consommateurs recherchent les meilleurs prix et se tournent vers les produits fabriqués en Chine qui ont envahi le marché au dépens des produits fabriqués localement. Ce qui veut dire qu’il ne suffit pas que le chiffre d’affaires des commerces augmente pour que le chômage recule.

Et c’est ce qui se produit ?

C’est ce que l’on peut craindre. Les soldes d’hiver ont été un succès, les consommateurs ont profité des baisses de prix, le chiffre d’affaires des commerçants a progressé et cependant, les investissements industriels ne redémarrent pas. Or, vous savez que ce sont les investissements qui font les emplois. Tout cela veut dire que les industriels sont sur la réserve. Il est vrai qu’ils ont, au moins, deux bons motifs d’être prudents :

- ils peuvent, d’abord, douter de la pérennité d’une relance de la consommation qui n’est pas basée sur des augmentations de salaire ou sur un recul significatif du chômage,

- ils peuvent, ensuite, s’inquiéter de cette évolution des comportements des consommateurs. S’ils continuent de rechercher les pris les plus faibles, est-ce qu’ils n’ont pas intérêt à investir dans les pays à main d’oeuvre bon marché?  

Plutôt que d’investir dans de nouveaux équipements, de renouveler leurs installations, ils les font tourner plus longtemps. Ils font appel aux heures supplémentaires, à l’intérim. Ils sont d’autant plus tentés de le faire que le gouvernement a réduit le coût des heures supplémentaires. Elles étaient majorées de 25%, elles ne le sont plus que de 10%. Cette relance par la consommation va sans doute enrichir un peu ceux qui feront ces heures supplémentaires, mais elle ne permettra pas de créer des emplois durables, elle pourrait même en détruire. C’est ce qui me fait dire que ces baisses de prix sont à prendre avec des pincettes.


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Notes

(1) François de Witt, Appauvrissez-vous, Bourin Editeur, 2004

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