La sécurité, l'avortement et la théorie économique

Vous avez choisi de nous parler de sécurité. Etrange sujet pour une chronique économique!

Vous avez raison. C'est un sujet que l'on n'attend pas dans une chronique économique. Et pourtant, les économistes n'hésitent pas à dire leur mot sur les questions de sécurité et de délinquance.

Ils s'intéressent à l'impact de la délinquance sur le Produit Intérieur Brut, sur l'activité économique?

Ils font cela, bien sûr, mais ils font aussi plus. Vous savez que l'économie est devenue la discipline reine. Et ses spécialistes ont naturellement tendance à élargir leur champ d'investigation. Ils se sont intéressés à la famille, à la formation et à l'éducation, ce que l'on appelle le capital humain, au droit en créant une nouvelle branche de leur discipline que l'on appelle Law and economics. Et c'est dans le cadre de cette branche récente de l'économie que des universitaires se sont intéressés aux chiffres de la délinquance.

Sujet dont on risque de beaucoup entendre parler dans les mois qui viennent.

Bien sûr. C'est, d'ailleurs, ce qui m'a incité à vous en parler aujourd'hui. Vous avez vu la place que Jacques Chirac a accordée à l'insécurité dans son discours du 14 juillet. Ce n'est probablement qu'un début. Et comme c'est un sujet qui se prête aux chiffres fantaisistes, on risque d'entendre un peu tout et n'importe quoi. On a déjà entendu beaucoup de choses surprenantes. L'autre jour, Jacques Chirac a par exemple expliqué que le taux de criminalité était plus élevé en France qu'aux Etats-Unis. Les journalistes ne lui ont pas demandé d'où venait cette information. Ils auraient du. On aurait ainsi appris que cette comparaison vient d'un cabinet qui vit en vendant des études de sécurité aux municipalités. Plus la situation paraît dramatique et plus il a naturellement de chances d'avoir des clients. Cette comparaison n'est donc qu'un outil marketing inventé par des gens peu scrupuleux pour augmenter leur chiffre d'affaires, mais il est relayé par des hommes politiques qui n'ont jamais reculé devant la démagogie. Et bientôt, cela passera pour une vérité.

Vous disiez chiffres fantaisistes… vous savez pourtant que le ministère publie régulièrement des statistiques sur la délinquance…

Bien sûr. Mais comme toutes statistiques, celles-ci doivent être traitées avec prudence. Que mesurent vraiment ces statistiques? La délinquance? L'activité des services de police? La sensibilité des citoyens aux agressions? Un peu tout cela. Il est donc difficile d'en tirer des conclusions définitives. Tous les gens qui ont regardé cette question avec sérieux sont, je crois, d'accord là-dessus. Je vous renvoie sur ce sujet à l'excellent petit livre qu'a publié au début de l'année Laurent Mucchielli : Violences et insécurité, Fantasmes et réalités dans le débat français aux éditions La Découverte.

Même si ces statistiques ne sont pas parfaites, elles donnent tout de même quelques indications sur les tendances.

C'est exact. Si l'on s'en tient aux grands traits, les chiffres du ministère de l'intérieur montrent une relative stabilité de la délinquance, on devrait même plutôt dire une légère décrue puisque au cours de la dernière décennie (1991-2000), elle a progressé de + 0,74 %, alors que la population française augmentait de + 3,26 %.

Ce n'est pas ce que l'on entend d'habitude…

Non. Mais vous connaissez le problème : lorsque l'on interprète des chiffres tout dépend de la présentation qu'on en fait. D'une année sur l'autre, il y a des variations dans un sens ou dans l'autre qui peuvent être relativement importantes, mais sur la longue durée on observe des tendances. Et c'est, je crois le plus intéressant. Mais je voudrais revenir à la comparaison avec les Etats-Unis. On a dit qu'elle était intéressée, elle n'est pas non plus très pertinente, puisqu'on ne parle pas des mêmes choses. Mais il est vrai que la criminalité a fortement diminué aux Etats-Unis ces dernières années. Les crimes de sang ont reculé de 40%, les agressions avec violence et les vols de 30%. Ce sont des résultats très significatifs qui expliquent que l'on aille chercher des modèles aux Etats-Unis. La tolérance zéro dont on parle actuellement beaucoup nous vient directement d'Outre-Atlantique, les couvre-feux qu'annoncent des maires ici ou là également. Reste à vérifier que ce sont bien ces techniques qui ont produit les résultats dont on parle. Or, rien n'est moins sûr. Et c'est là qu'interviennent les économistes dont je parlais au début de cette chronique.

Et de quelle manière?

Ils se sont tout bêtement posé la question que je viens de poser : à quoi tient cette réduction de la criminalité? Est-ce lié à l'action de la police et de la justice? Ou à autre chose? Et si c'est à autre chose, à quoi? au recul de la consommation de la cocaïne et du crack? à l'amélioration des systèmes de sécurité? au développement des polices privées?… Tous ces facteurs ont joué un rôle, mais ils ne peuvent, disent-ils, expliquer au mieux que 50% de la réduction de la criminalité.

Et comment peuvent -ils l'assurer?

Tout simplement en montrant que la criminalité a baissé dans des villes qui n'ont pratiqué ni la tolérance zéro, ni le couvre-feu comme Los-Angeles, ou dans des régions dans lesquelles aucun de ces facteurs n'a joué de manière significative. Ou bien, tout bêtement, en montrant que cela faisait des années que l'on pratiquait telle ou telle mesure sans résultat significatif.

Cette partie de leur analyse est assez convaincante. Ce qui l'est moins, c'est l'explication qu'ils proposent pour les 50% manquants.

Et quelle explication proposent-ils? On pense au recul du chômage : quand on a un emploi, on est moins tenté par la délinquance…

Non. C'est une des hypothèses qu'ils rejettent. Ils ne sont d'ailleurs pas les seuls. Plusieurs travaux ont montré qu'il n'y avait qu'une très faible corrélation entre délinquance et niveau du chômage. Il y a même des travaux qui suggèrent que la criminalité est pro-cyclique, qu'elle progresse lorsque l'activité économique s'améliore. Tout cela serait naturellement à vérifier. Mais nos deux auteurs, John Donohue, qui enseigne à la faculté de droit de Stanford, et Steven Levitt qui enseigne au département d'économie de l'Université de Chicago ont choisi un autre point de vue.

Stanford, Chicago, ce ne sont donc pas des farfelus!

Non. Ils travaillent dans les meilleures universités américaines. Ils partent d'une réflexion de type démographique. Si la criminalité est, comme on le dit si souvent le fait d'une certaine catégorie de la population, les évolutions démographiques de cette population peuvent avoir un impact sur la criminalité. Leur raisonnement est au fond le suivant : si la petite délinquance est surtout le fait des jeunes, la diminution du nombre de jeunes entraîne une réduction du taux de criminalité. Et c'est ce raisonnement qu'ils ont voulu vérifier.

Il faudrait que le nombre de jeunes ait fortement diminué pour que l'impact sur la criminalité ait été aussi ce que vous disiez…

Ils ne parlent pas, naturellement, de tous les jeunes, mais de cette sous-population qui habite dans les ghettos et que l'on retrouve massivement dans les prisons.

En gros : les jeunes adultes noirs et pauvres

C'est cela.

Et pourquoi cette classe dangereuse aurait-elle subitement diminué?

A cause de la légalisation de l'avortement en 1973 qui aurait diminué le nombre de jeunes gens peu désirés et donc laissés à eux-mêmes dans leur enfance et leur première adolescence. Ce sont, disent-ils, les femmes dont les enfants ont le plus de chance de devenir délinquants qui avortent le plus : adolescentes, femmes célibataires et pauvres.

Et pourquoi leurs enfants auraient-ils plus de chance de devenir délinquants que d'autres?

Mais parce que ces mères investiraient moins dans l'éducation de leur enfant. Sur ce point, ils s'appuient sur des travaux qui montrent qu'il y aurait une corrélation entre le désir de voir naître un enfant et la qualité de l'éducation qu'on lui donne. Mais en bons économistes, ils basent leur argumentaire surtout sur des chiffres :

Comment cette thèse a-t-elle été accueillie?

Elle a suscité beaucoup de discussions et, comme vous le devinez, de critiques venant notamment de tous ceux qui s'opposent à l'avortement. Il y a eu plusieurs types de critiques :

Autant dire qu'on n'est guère plus avancé…

Il s'agit d'un débat scientifique et, à ce titre, il n'est pas choquant qu'il y ait des avis partagés. Le fait même de se poser ces questions me paraît utile :

Vous pourriez peut-être nous donner en conclusion les références de cet article.

Si vous le souhaitez. Il s'agit d'un article de John Donohue et Steven Levitt, "The Impact of Legalizing Abortion on Crime Rates," paru dans le numéro de mai du Quarterly Journal of Economics, mais que l'on peut trouver sur internet en cherchant Donohue et Levitt.


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