Bernard Girard
Chronique du  12/06/07
 Industrie chinoise : il n’y a pas que les salaires…
 
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Bonjour,  vous souhaitez nous parler ce matin de l’industrie en Chine…
Oui. J’ai la semaine dernière parlé de l’industrie de la montre et dit un mot de la contrefaçon, de la qualité des montres qui étaient fabriquées en Chine, qualité telle que des amateurs éclairés pouvaient s’y tromper. Au delà de ce que l’on peut dire de la contrefaçon et vous en avez, je crois, longuement parlé avec Marc-Antoine Jamet, le Président de l’Union des Fabricants, la qualité des conttrefaçons des montres de luxe, c’est-à-dire de produits de haute technicité, montre que l’industrie de ces pays a fait des progrès considérables. Et c’est dont je voudrais, ce matin, vous parler, en m’appuyant sur un exemple très significatif : celui de l’industrie automobile…
Qui ne fait pas encore concurrence à la nôtre…
Pas encore, même si l’on commence à voir des constructeurs chinois dans les salons automobiles européens. Mais je vais moins vous parler des constructeurs automobiles que des équipementiers, c’est-à-dire de ces industriels qui fabriquent les sièges, les rétroviseurs, les pots d’échappement, les démarreurs, alternateurs… tout ce qui entre dans la fabrication d’une voiture. Et c’est important, parce qu’au travers de ces sous-traitants, c’est tout un tissu industriel que l’on voit se dessiner dans l’ombre, extrêmement puissant, très efficace.
Ce sont nos délocalisations qui ont favorisé la création de ce tissu?
C’est un peu plus compliqué que cela. Les constructeurs occidentaux qui pensaient, à juste titre, que le marché chinois serait un des grands marchés automobiles de demain, ce qu’il est devenu, c’est aujourd’hui le troisième marché mondial de l’automobile, et on prédit qu’il dépassera les Etats-Unis en 2020, les constructeurs occidentaux, donc, ont créé des joint ventures avec des industriels locaux.  Ils auraient pu se fournir en pièces détachées auprès de constructeurs internationaux, mais, les autorités locales, chinoises leur ont imposé de faire appel à des sous-traitants locaux, ce que l’OMC a d’ailleurs vigoureusement critiqué. On reproche tellement à l’OMC de favoriser un libre-échange qui nous fait du tort, on a là un exemple du contraire…
Et cela a permis aux industriels chinois de devenir compétitifs?
Oui, mais pas tout de suite. Pendant des années, cette obligation de passer par des sous-traitants locaux qui n’étaient pas à la hauteur a entravé le développement de cette industrie, surtout à l’international. Mais ces fournisseurs se sont progressivement, lentement adaptés aux normes internationales que leur demandaient les joint ventures. Et les constructeurs chinois n’ont plus aujourd’hui de motif de s’adresser aux équipementiers occidentaux, aux Valeo, Delphi… Ils trouvent sur place ce qu’ils cherchent.
Parce que ces sous-traitants ont atteint un niveau de qualité suffisant?
Exactement. Et c’est capital. Puisque vous savez qu’on a longtemps dit que ces pays avaient un avantage considérable du fait de leur main d’oeuvre bon marché, mais que leurs produits n’étaient pas vraiment compétitifs parce que de mauvaise qualité. C’est encore vrai dans certains cas. Mais ce ne l’est plus dans celui des équipements automobiles. Ils ont fait d’énormes progrès…
Ils nous ont rattrapé…
Ils sont en train de nous rattraper et, dans certains cas même, de nous dépasser. Il est d’ailleurs très intéressant de voir pourquoi. Les usines qui fabriquent ces équipements sont, pour beaucoup, taylorienne, le travail est très divisé et les gens sont sur des chaînes, un peu comme dans les Temps Modernes de Charlie Chaplin. Les Chinois ou les Indiens ont là l’avantage d’une main d’oeuvre bon marché, mais cet avantage est souvent compensé par une faible productivité. Les écarts de productivité peuvent être très importants.
Mais ils ne compensent tout de même pas les écarts de salaire?
Lorsqu’ils sont très importants, si. Je lisais une étude sur la machine outil indienne qui montrait que les écarts de productivité entre les meilleurs producteurs indiens et leurs concurrents japonais étaient de 1 à 2, et que les écarts entre le meilleur indien et le plus mauvais, dans un secteur de haute technicité, la machine-outil, était de 1 à 6. Si on y ajoute les frais de transport, de contrôle qualité, de coûts de négociation… les écarts de productivité peuvent compenser les écarts de salaire.  Des salaires faibles ne rendent pas forcément plus compétitifs…
Des écarts de 1 à 6, cela parait considérable…
C’est fréquent. Pour revenir aux équipements automobiles, c’est l’écart que l’on trouve dans les fabrications de pots d’échappement. Il faut à peu près 10’ de travail pour produire un pot d’échappement dans une usine européenne ou américaine, il faut à peu près 1 heure, soit 6 fois plus de temps, pour en produire un dans une usine chinoise.
Mais cette productivité peut s’améliorer…
Bien sûr. Et ce raisonnement sur les écarts de productivité doit être utilisé avec prudence. Il est vrai qu’il y a souvent de gros écarts, mais il ne faut pas en faire une généralité. Dans l’industrie du siège automobile, on considère qu’il faut à peu près 1 heure de travail pour produire un siège. Au milieu des années 90, c’était la norme dans les pays industrialisés. Ce l’est toujours chez nous, mais ce l’est devenu en Inde en Chine. Sur cet équipement très particulier, les écarts de productivité ont donc à peu près disparu1.
Par chance, le siège est un produit lourd et encombrant qu’il n’est pas très facile de transporter. Mais cela montre que l’on peut avoir en Chine ou en Inde des usines avec des productivités aussi bonnes que chez nous. Il suffit d’un management de qualité, qui maîtrise les techniques d’organisation, et des politiques de ressources humaines astucieuses…
Vous voulez dire qui offrent de bons salaires…
De bons salaires, une vraie formation du personnel, de bonnes conditions de travail. Il suffit que l’industriel verse des salaires supérieurs au prix du marché local pour améliorer la productivité et donner aux salariés envie de faire des efforts pour conserver leur emploi. C’est ce que les économistes appellent le salaire d’efficience. Cette méthode est d’autant plus facile à utiliser dans ces pays que même élevés au regard des conditions locales, ces salaires resteront faibles par rapport aux nôtres et donc très compétitifs.
Vous nous disiez que les Chinois étaient en train de nous dépasser…
Certains commencent effectivement de le faire et ils le font de manière assez insolite. Ce sont des entreprises qui se sont équipées de robots, qui ont automatisé leurs chaînes de production, un peu comme nos industries. Mais là où nos industriels profitent de l’automatisation pour supprimer la main d’oeuvre, ils conservent des hommes à coté de ces robots. Ils peuvent le faire parce que cette main d’oeuvre est bon marché. Mais, et c’est là qu’ils nous dépassent, la combinaison robots + main d’oeuvre est plus efficace que des robots seuls. La main d’oeuvre présente dans l’atelier peut intervenir immédiatement lorsqu’il y a un pépin, elle peut corriger les erreurs du robot. Résultat : ils ont un taux de déchet, de rejets, de produits à rectifier, à recycler ou à jeter beaucoup plus faible. Or, la compétitivité dans le secteur industriel dépend, pour beaucoup, de ces taux de rejet. Chaque fois que l’on rate une pièce, il faut la reprendre, ce qui veut dire dépenser deux fois plus de temps de travail, d’énergie… ou la jeter, ce qui veut dire gaspiller des matières premières.
Cela vaut surtout lorsque la matière première entre pour beaucoup dans le prix final…
Vous avez raison de le souligner, cela ne vaut pas également pour toutes les fabrications, mais cela vaut par exemple pour un produit comme les pots d’échappement. Grâce à ce système, un équipementier chinois a réussi à diviser par 12 le pourcentage de déchets moyen que l’on rencontre dans des entreprises comparables chez nous. Il est passé de 2% de déchets à 0, 16%. Je ne donne ces chiffres qu’à titre d’illustration, pour montrer que ce qu’il perd en employant quelques salariés de plus, il le récupère amplement sur ses achats. On voit d’ailleurs là se dessiner ce qui pourrait être le plus dangereux pour nous demain. Non pas une main d’oeuvre bon marché, mais la combinaison de technologies très sophistiquées, très automatisées et d’une main d’oeuvre qualifiée et bon marché. Parce que, bien sûr, cette main d’oeuvre que l’industriel met derrière ses robots est qualifiée.
C’est quelque chose qu’on le pourrait aussi faire chez nous…
Sans doute. Cette méthode n’est, d’ailleurs, pas complètement nouvelle. C’est ce que les spécialistes de l’organisation industrielle appellent l’autonomation et que l’on trouve dans certaines entreprises au Japon. Mais les salaires chinois ou indiens permettent de l’employer de manière beaucoup plus systématique que chez nous. Son utilisation suppose un haut degré de compétences en organisation industrielle, et pas seulement chez un ou deux consultants, mais dans l’ensemble de l’entreprise, parce qu’il faut convaincre les entrepreneurs d’investir dans les robots et de recruter en même temps.
Vous voulez nous dire qu’il y a chez ces industriels de vraies compétences…
Les Chinois et les Indiens ne sont plus seulement en train de nous rattraper, ils sont peut-être en train d’inventer, un modèle de production industrielle original qui combine automatisation et main d’oeuvre, là où nous avons, traditionnellement, l’habitude de les opposer. Ce qui leur permettrait, je dis cela au conditionnel, de combiner gains de productivité et de qualité. Ce qui est très important pour le futur.
Et pourquoi?
Parce que c’est leur capacité de rester compétitif sur de longues séries qui est en jeu.
J’ai besoin d’une explication…
C’est un peu technique. Mais en deux mots : lorsque dans une usine, on augmente la production, on réalise des économies d’échelle, on utilise mieux ses équipements, les salariés travaillent plus, on les équipe éventuellement d’un outillage plus efficace, on s’organise mieux… en d’autres mots la productivité, le nombre d’objets, de pots d’échappement, pour conservez cet exemple, que l’on produit par heure travaillée augmente. Mais si, dans le même temps, la qualité se dégrade ou reste médiocre, ce que l’on gagne d’une main on le perd, pour partie, de l’autre. Si, par contre, productivité et qualité progressent en parallèle, on gagne sur les deux tableaux : les prix unitaires diminuent rapidement…
Ce qui rend plus compétitif…
Exactement, et ce qui permet également d’augmenter les salaires, ce qui est la meilleure manière d’éviter les grèves et les mouvements sociaux qui peuvent interrompre la production. Or, vous savez que la question se pose vraiment en Chine. On me disait il y a quelques jours qu’il y avait eu l’année dernière 74 000 émeutes en Chine, émeutes, c’est-à-dire protestations associant quelques dizaines, quelques voire quelques milliers de personnes. Et ce chiffre ne fait, semble-t-il, que progresser. On parlait de 58 000 émeutes en 2003.
C’est considérable! Vous êtes sûr de vos chiffres?
J’ai tiré les 58 000 émeutes de 2003 d’un journal chinois, le South China Morning Post. Je n’ai pas pu vérifier le chiffre de 74 000 émeutes, mais il est d’autant plus plausible que tous les observateurs soulignent la montée en puissance de ces mouvements de protestation qui montrent qu’on a affaire à une société en pleine ébullition. Et les industriels qui veulent conquérir et conserver des marchés étrangers ont intérêt à travailler dans une environnement stable, ce qui veut dire accepter des augmentations de salaires. Ce qu’ils ne peuvent faire que s’ils maîtrisent des techniques de management et de production sophistiquées.  Ce qui est, semble-t-il, le cas dans un certain nombre d’entreprises au moins. On a un peu l’impression, lorsque l’on regarde les reportages sur l’industrie chinoise, que les usines y sont des bagnes. Certaines en sont, certainement, mais pas celles qui maîtrisent ces techniques de management et de production.
Cette montée en puissance de l’industrie de ces pays pose des problèmes à nos industries…
Si ce n’est pas déjà le cas, ce le sera rapidement. En 2000, les équipementiers chinois ont exporté pour à peu près 1 milliard de dollars de marchandise, en 2005, ils ont exporté 6 fois plus et l’année dernière, ils ont exporté pour plus de 8 milliards. La croissance est donc, vous le voyez, très rapide. La moitié de cette production va aux Etats-Unis, l’autre moitié en Europe.
L’automobile serait donc, après le textile menacée?
Pas toute l’automobile. Les Chinois sont particulièrement bons dans les équipements électriques et dans les secteurs qui utilisent des techniques de production sales, qui posent des problèmes d’environnement. Ils sont moins bons dans d’autres domaines. Il faut, je crois, distinguer deux types d’entreprises : celles qui peuvent se retrouver en première ligne dans la concurrence avec la Chine et celles qui peuvent à l’inverse profiter pleinement de la croissance chinoise.
Je pense à Valéo qui est depuis 10 ans en Chine et y est devenu le leader incontesté des systèmes électriques et des systèmes d'essuyage et a des positions significatives dans l'éclairage, la climatisation et les embrayages. Quand on regarde ses comptes, on voit d’ailleurs monter la part de l’Asie au dépens de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Son chiffre d’affaires a diminué aux Etats-Unis ces deux dernières année, alors qu’il a augmenté de 7% en Europe et de 44% en Asie. La géographie de l’industrie automobile est en train de se déplacer…
Les entreprises qui sont installées en Chine s’en tireront probablement, mais les autres?
Pour les autres, cela risque d’être plus difficile, surtout si le marché européen continue de souffrir comme il fait actuellement. On le voit d’ailleurs bien dans une région comme la Lorraine qui a beaucoup investi dans l’équipement automobile et qui perd aujourd’hui des emplois dans ce secteur.  Il ne faut pas forcément désespérer, l’exemple de l’horlogerie suisse dont nous parlions au tout début montre que les situations les plus difficiles peuvent se retourner, mais il ne faut pas non plus se leurrer : la Chine, mais aussi l’Inde, ne nous menacent plus seulement parce qu’elles ont une main d’oeuvre bon marché, mais aussi parce qu’elles sont en train de développer des méthodes de management et de production très performantes. Elles sont sur la voie du Japon. Souvenez-vous : il y a quarante ans, on disait que les Japonais fabriquaient de la camelote avec du personnel mal payé. Puis dans les années 80, on a découvert que Toyota et quelques autres avaient réinventé la production industrielle. C’est ce que sont en train de faire un certain nombre d’entreprises chinoises.
 
 
 
 
 
 
 
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1 Pour tous ces chiffres et pour une analyse fine de cette industrie, voir John Sutton, The Globalization Process : Auto-Component Spply Chain in China and India, LSE, 2005