Napster, l'industrie du disque et la propriété intellectuelle
Bonjour, vous avez choisi de nous parler d'un sujet d'actualité qui nous touche beaucoup ici : celui des droits des auteurs et compositeurs
Oui, vous savez qu'il y a actuellement une bagarre juridique vigoureuse aux Etats-Unis autour de Napster, une société qui propose des outils pour pouvoir échanger des fichiers musicaux sur le net.
Cette entreprise vient d'être condamnée
Un tribunal vient effectivement de les condamner à interrompre la diffusion de musiques qui échappent à la perception des droits d'auteurs.
C'est assez logique : les auteurs veulent protéger leurs droits
Oui, les auteurs, les compositeurs et, surtout, les maisons de disques veulent protéger leurs droits ou, plutôt, leurs sources de revenus. Et c'est une véritable offensive qu'ils ont lancée contre la technologie et ce qu'elle autorise. Aux Etats-Unis, on attaque Napster en justice. En France, le gouvernement imaginait, il y a quelques semaines, de créer une taxe, un impôt sur les disques durs sous prétexte que quelques uns les utilisent pour stocker des fichiers musicaux. Autres murs, autres méthodes, mais sur le fond, c'était bien la même chose : il s'agit d'éviter que les nouvelles technologies ne mettent en danger l'industrie discographique.
Vous ne paraissez très chaud pour ces interventions de la justice ou de l'Etat?
Non. Je crois que l'on fait fausse route. Napster permet à des amateurs de musique d'échanger des fichiers. Il met en relation des gens qui ont des discothèques et qui ont des préférences pour une musique et qui veulent la faire connaître. Ce ne sont pas des pirates comme le prétendent leurs adversaires.
Pourtant, il y a bien un risque de piratage
Il y aurait piratage si Napster vendait des uvres sans payer de droits d'auteurs, mais ce n'est pas du tout cela. Encore une fois, Napster ou les produits comparables qui existent dans le domaine des jeux informatiques, rapprochent des amateurs et leur permettent d'échanger les uvres qu'ils aiment. On est, comme le disent les avocats de Napster, dans le domaine de la copie privée qui n'a jamais été interdite. Ce qui est interdit, c'est l'utilisation commerciale de ces copies, ce qui est tout différent.
Oui, quand des millions de gens copient de la musique, il est difficile de ne pas parler de piratage
Vous avez raison de parler de millions d'utilisateurs. Les chiffres que l'on avance dans la presse américaine sont extravagants. On parlait ces derniers jours de 50 millions d'utilisateurs de Napster et de 3 milliards de téléchargements rien qu'en juillet. En juillet dernier, le président de Napster parlait de 20 millions d'utilisateurs et de 500 000 connexions simultanées. Ce qui veut dire que 500 000 personnes l'utilisaient alors simultanément
C'est considérable!
Exactement. C'est considérable et cela devrait amener tous ceux qui s'inquiètent à se poser une questions toute simple : est-ce que cette explosion des téléchargements s'est accompagnée d'une baisse des ventes de CD. Et la réponse est non. Bien au contraire, les ventes de CD ont ces derniers mois augmenté. On ne peut en tirer que deux conclusions :
Et quelle est la bonne conclusion?
Il y a sans doute un peu des deux. Si j'en juge par l'expérience de tous ceux qui téléchargent des textes, on voit bien qu'ils ne lisent pas tous les textes qu'ils prennent sur le web. C'est à ce point vrai que certains spécialistes mettent en garde les nouveaux venus et leur disent : faites attention, vous n'aurez pas le temps de lire tout ce que vous allez télécharger. Les gens de Napster disent que leurs utilisateurs jettent 95% de la musique qu'ils téléchargent. On est donc loin du piratage au sens classique.
Mais on n'a probablement aussi jamais plus écouté de musique. Les ventes de CD-Rom ont augmente de 8% aux Etats-Unis et toutes les enquêtes montrent que les utilisent de Napster achètent plus de disques que les autres. Ce qui n'est pas surprenant : ce sont les gens qui achètent des disques de musique classique qui vont le plus au concert. Bien loin de faire concurrence au concert, le disque lui crée un public
Malgré tout, il est normal que les musiciens et les chanteurs soient rémunérés de leur travail.
Bien sûr et personne n'en doute. Mais ce qui n'est pas ce qui est en jeu. Ce qui est aujourd'hui menacé par ces nouvelles technologies, c'est le modèle économique de toutes les industries culturelles, qu'il s'agisse du livre, du film ou du disque.
Toutes ces industries fonctionnent sur le même schéma : on fabrique une uvre que l'on reproduit ensuite. La fabrication de l'uvre a un prix qui peut être élevé, la reproduction est, elle, très bon marché. Une fois remboursés les frais de fabrication, le prix d'une uvre est celui du support utilisé pour la reproduire, pour le livre c'est le prix de l'encre et du papier, pour le disque celui de la matière dont on fait le CD-ROM, soit à peu près rien.
Ces caractéristiques ont conduit à un système très particulier :
Je voudrais insister sur le fait que l'on a un secteur qui fonctionne sur un modèle économique original, différent de ce que l'on trouve dans la plupart des autres secteurs, avec des artistes qui, pour la majorité d'entre eux, gagnent à peine leur vie.
Vous disiez donc que c'est ce modèle que les technologies, Napster notamment, menace. Comment? Pourquoi?
Toute l'économie de l'industrie du disque actuelle repose, comme je le disais à l'instant, sur la vente massive des disques de quelques artistes à un public mondial auquel on ne propose que les uvres produites par les majors. Cherchez donc dans les bacs de votre disquaire de la chanson allemande ou russe, vous verrez que vous n'en trouverez pas, alors que nous sommes inondés de musique américaine. Seuls des imbéciles pourraient prétendre qu'il ne se fait rien de bien en Russie ou en Allemagne.
Napster a tendance, à l'inverse, à fractionner, à fragmenter, à multiplier l'offre. J'aime Ingrid Carven ,une chanteuse allemande que peu de gens connaissent, je vous la fais entendre, vous pouvez copier et entendre une ou deux de ses chansons, alors que vous ne l'auriez jamais entendue auparavant. J'aime le tango, et je vais pouvoir accéder à des musiques qu'on ne trouve jamais chez les disquaires, éditées à quelques centaines d'exemplaires par un amateur argentin
Oui, mais si je copie je n'achète pas de disque
Si vous appréciez ce que vous copiez, vous achèterez le disque. Parce que vous l'aimez, parce que vous avez envie de mieux connaître l'uvre du chanteur. Comme je le disais tout à l'heure, l'arrivée de Napster n'a pas coïncidé avec une baisse des ventes de CD, mais avec une augmentation.
Ce n'est pas forcément lié
Bien sûr que non. Mais imaginez que l'on ait observé une baisse des ventes, que n'aurait-on pas dit?
Ceci étant les majors ont raison de s'inquiéter. On achètera probablement moins de disques des vedettes que leur marketing nous impose, et plus de ceux des vedettes que nous choisissons.
Les majors et les chanteurs ont donc raison de s'indigner
Eux, oui. Mais nous? Le droit de propriété n'est pas un fait de nature, c'est une règle que nos sociétés ont créée. Les droits de propriété intellectuelle ont été créés pour inciter les artistes à créer des uvres. Lorsque l'on veut les justifier, on utilise un argument et un seul : en l'absence de droits de propriété intellectuelle, les créateurs, les artistes, les chercheurs ne seraient plus incités à créer et nous en serions tous moins heureux.
Or, peut-on dire que la multiplication des copies privées va réduire l'offre de musique? Elle va peut-être diminuer les revenus de Madonna et des grandes vedettes internationales, mais est-ce vraiment une chose dont nous devons nous préoccuper? Ce qui serait grave ce serait que les technologies, comme celles de Napster, réduisent l'offre de musique. Or, je crois, qu'elles auront plutôt l'effet inverse.
L'économie actuelle de la profession pousse au rétrécissement de l'offre et à sa concentration : les frais de promotion d'un produit mondial sont si élevés que même les éditeurs les plus puissants ne peuvent financer que quelques lancements. La généralisation de la copie privée peut faciliter le développement et la croissance d'éditeurs de plus petite taille qui profitent des effets de bouche à oreille. Ce qui n'est, évidemment, pas du goût des majors.
Le moins que l'on puisse dire est que vous ne les portez pas dans votre cur
L'histoire a montré qu'ils cassaient tout ce qui leur faisait de l'ombre. Regardez par exemple le journalisme culturel . Il devrait être un journalisme de critique, de conseil du consommateur. C'est devenu un journalisme de la soumission aux impératifs du marketing. Ce ne sont plus les journaux qui décident de leurs sujets, mais les maisons de disques ou les producteurs de films, et les critiques ont été renvoyés dans un ghetto où plus personne ne les lit. L'industrie culturelle a tué, ces vingt dernières années, le journalisme critique. Elle cherche aujourd'hui à tuer les technologies qui mettent à mal leurs stratégies commerciales. Dans la mesure où ces technologies permettent d'enrichir l'offre de produits culturels, il faut les défendre et si cela doit passer par une diminution des revenus de quelques artistes et de quelques majors, tant pis!