Après les attentats du 11 septembre 2001

 

Vous allez nous parler des attentats et de leur impact sur l'activité économique, de la récession…

Bien sûr. Le risque est réel. On commence à voir se multiplier les prévisions les plus pessimistes. Hier, un institut de recherche britannique prévoyait une baisse d'un peu plus de 2% du PIB mondial. Un chiffre d'autant plus inquiétant qu'il vient sur une situation qui était déjà fortement dégradée. Hier, toujours, nous avons reçu les chiffres de la production industrielle en Europe au mois de juillet : ils ne sont pas bons, puisqu'ils montrent un recul de 1,3%… mais ce n'est pas de récession qui s'annonce que je voudrais vous parler ce matin. C'est plutôt des réactions des acteurs économiques à cette catastrophe humanitaire.

Vous voulez parler des licenciements intervenus dans les jours qui ont suivi.

Vous avez remarqué! Dans les heures qui ont suivi les attentats les compagnies aériennes ont annoncé des milliers, voire des dizaines de milliers de licenciements ou de mise en chômage technique, les constructeurs automobiles ont fait de même. Si bien qu'il y aurait eu aux Etats-Unis plus de 100 000 destructions d'emplois en moins de 10 jours. C'est énorme…

Alors même que l'on parle de patriotisme et de compassion pour les victimes…

Oh! tout cela est un peu naïf. Pourquoi ces industriels auraient-il été plus patriotes que ces hôteliers de Newark qui ont triplé le prix des chambres d'hôtel pour profiter des voyageurs bloqués à New-York? Je le répète, c'est la vitesse à laquelle les entreprises ont réagi qui m'a surpris. Aux Etats-Unis cela a pris les formes brutales que je viens de dire, mais on a observé ailleurs, la même rapidité de réaction. On me racontait que dans une entreprise spécialisée dans le luxe, le comité de direction était réuni pour discuter d'un nouveau produit au moment des attentats. Dès que ses membres ont été avertis, dès qu'ils ont pris la mesure de l'événement et cela ne leur a pris que quelques minutes, il suffisait de regarder la télévision, ils ont décidé de geler tous leurs investissements dans le monde et de réduire leurs programmes de fabrication.

Vous parliez à l'instant des constructeurs automobiles. Quel rapport avec les attentats?

Le chômage technique a touché la presque totalité des constructeurs installés à Detroit : General Motors, Ford, Daimler-Chrysler, Toyota…

Mais Detroit, c'est loin de New-York…

Sans doute, mais quelle a été la première mesure prise par les pouvoirs publics? La fermeture des frontières. Or, tous ces industriels ont mis en place des programme de production "juste à temps" et sous-traitent une partie de leur production au Canada :

Mais pourquoi licencier si vite? Ils auraient pu attendre quelques jours. Ils avaient certainement de quoi payer quelques semaines de salaire en plus.

Ces entreprises avaient de bonnes raisons de s'inquiéter :

Mais vous avez raison, la rapidité de leur réaction surprend. Elle tient probablement à deux facteurs :

Reste que cette brutalité a quelque chose d'absurde : elle favorise et accélère la récession dont ces industriels seront les premières victimes. En tirant plus vite que leur ombre ils auront sans doute provoqué un effet boule de neige. L'annonce des licenciements ou du chômage technique risque d'inciter des entreprises qui ne sont pas directement menacées par les attentas à prendre des mesures de précaution. Et l'on se retrouve dans une situation de prédiction auto-réalisatrice : parce que je crains une récession, je prends des mesures qui vont entraîner cette récession.

Ce n'est pas la première fois que l'on assiste à des phénomènes de ce type : l'inflation relevait du même mécanisme. Parce que je crains l'inflation, j'augmente mes prix, je demande une augmentation de salaire qui crée cette inflation que j'anticipais.

C'est pour cela que les hommes politiques, qui le sentent bien, multiplient les déclarations rassurantes : ils se font autant de souci que les experts, plus même peut-être parce que leur réélection est en jeu, comme en France, mais ils le cachent pour éviter que l'affolement ne se généralise.

Mais personne ne les croit…

On ne croit peut-être pas ce qu'ils disent, mais on observe leurs décisions et elles vont toutes dans le même sens : favoriser l'activité, éviter que la récession ne se généralise…

On parle beaucoup du retour de l'Etat…

Il est vrai que les récentes décisions économiques de Bush ne sont pas exactement conformes au programme ultra-libéral de certains de ses partisans. Mais je ne vois pas grand monde qui le lui reproche… Est-ce que cela annonce un retournement des politiques économiques? Ce n'est pas impossible. On a beaucoup dit que plus rien ne serait comme avant dans le domaine des relations internationales. On pourrait presque se dire la même chose dans le domaine économique.

Le retour de l'Etat serait l'un des effets de ces attentats?

Sans doute. Comme je le disais tout à l'heure, il n'y a pas d'amortisseur, pas de coupe-feu, rien pour éviter que la récession ne déferle sur l'ensemble des économies.

Dans les mois qui viennent, on va probablement chercher des moyens de freiner ces déferlantes et il y a de bonnes chances que l'on redécouvre les vertus de l'intervention publique, du droit social qui limite les licenciements, qui impose des délais aux entreprises qui veulent se séparer de leurs collaborateurs.

Dans un registre un peu différent, on va probablement remettre en cause la mondialisation telle qu'elle s'est construite. Et sous un angle imprévu, celui de la sécurité. Il va être bien difficile de concilier les contrôles aux frontières que demande la lutte contre le terrorisme et la libre circulation des biens. On n'abandonnera pas celle-ci, mais on la limitera et on peut bien envisager la constitution d'ensembles régionaux au sein desquels la circulation des biens soit assurée mais qui se protègent de l'extérieur. L'espace Schengen des européens est une préfiguration de ces espaces régionaux.

Ces attentats pourraient d'ailleurs donner un coup de pouce à une Europe qui était un peu assoupie. Après la génération des grands européens qu'étaient Giscard, Mitterrand, Schmidt ou Khol, la nouvelle génération de dirigeants européens paraissait plus sceptique, moins déterminée, moins enthousiaste. Ces événements vont les inciter à aller vers plus d'intégration dans des domaines comme la justice.

On peut également penser que le système financier sortira sans doute de cette affaire profondément modifié. Les paradis fiscaux seront probablement remis en cause. Ce qui sera un véritable revirement pour les Etats-Unis. Le rôle de la Bourse dans le quotidien devrait également être réévalué. Vous savez que beaucoup d'entreprises avaient entrepris de verser une part de la rémunération de leurs collaborateurs sois forme d'actions, de stock-options, que beaucoup militaient pour la mise en place de retraites reposant sur des placements boursiers, le krach de ces dernières semaines devrait rafraîchir beaucoup d'ardeurs.

On peut également imaginer que les stratégies des entreprises évoluent. Pour des motifs que j'ai déjà à plusieurs reprises expliqué, on a assisté ces dernières années à deux phénomènes majeurs :

Or, ces deux mouvements risquent d'être contrariés :

Vous ne croyez pas aller un peu vite en besogne. On dit que rien ne sera comme avant, puis on oublie…

C'est, bien sûr, possible, mais deux facteurs me font penser qu'il en ira probablement autrement :


  • Retour à la page d'accueil