Le monde associatif (chronique du 18/7/00)

Bonjour, de quoi avez-vous choisi de nous parler aujourd'hui?

Du monde associatif. Il y a quelques semaines, nous avons eu ici à Radio Aligre une assemblée générale. Vous le savez, puisque vous y étiez armée d'un magnétophone pour enregistrer tous nos échanges. Il s'agissait de discuter du licenciement pour motif économique d'une collaboratrice de la radio. Je n'entrerai pas dans le détail, cela n'a pas tellement d'intérêt, mais cette réunion a été plutôt houleuse et je me suis demandé si une réunion du même type aurait pu se produire dans une entreprise fonctionnant sur le modèle marchand traditionnel.

Il faut peut-être expliquer aux auditeurs que Radio Aligre est une radio associative…

Oui, bien sûr.

Partant de cette première question, je me suis interrogé sur le monde associatif. Une rapide enquête montre qu'il est extrêmement puissant et représente des centaines de milliers d'emplois. Il est très présent dans de nombreux secteurs : dans le sanitaire et le social, mais aussi dans le culturel et le loisir. Il emploie énormément de monde et représente un véritable contre-modèle économique. Les associations sont, comme le disent leurs statuts, à but non-lucratif. Tout le contraire des entreprises capitalistes qui n'ont d'autre objet que l'enrichissement de leurs actionnaires.

C'est une spécificité française?

Pas du tout. On en trouve dans tous les grands pays industrialisés. Il y a un secteur associatif très puissant en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Allemagne. Souvent, d'ailleurs, dans le mêmes secteurs qu'en France.

Comme s'il y avait des secteurs réservés aux associations.

C'est un peu l'impression que cela donne, mais ce n'est pas le cas. Il y a concurrence entre le secteur associatif et le secteur marchand. On trouve sur le marché du loisir, sur celui de la santé, sur celui du social des organisations à but lucratif et d'autres à but non-lucratif. Vous pouvez passer vos vacances au Club Méditerranée, entreprise capitaliste, ou dans un centre Léo Lagrange, secteur associatif…

Ils ne s'adressent pas tout à fait aux mêmes personnes…

Je ne sais pas si on peut dire cela. Je crois qu'il y a une vraie concurrence. Les spécialistes du secteur sanitaire et social se battent beaucoup contre les tentations des entreprises du secteur marchand de venir sur leur terrain. Ils développent toute une argumentation pour se défendre, ils insistent notamment sur la qualité des services qu'ils offrent. Jamais, disent-ils par exemple, on ne pourra trouver dans le secteur marchand des institutions capables de s'occuper aussi bien des personnes âgées que dans le monde associatif. Et ceci, ajoutent-ils, parce que nous avons une spécificité.

Il y en a effectivement une…On ne travaille pas de la même manière sur Radio Aligre et sur les radios commerciales.

Oui. Et j'ai essayé de comprendre pourquoi. Et cela tient, je crois, à ce que l'on appelle aujourd'hui la gouvernance des entreprises. On ne gouverne pas de la même manière une association et une entreprise commerciale.

L'objectif d'une entreprise commerciale est de produire des bénéfices pour rémunérer les actionnaires, les capitalistes qui ont investi leur argent dans l'entreprise. Vu, du point de vue du capitaliste, peu importe ce que l'on fait pourvu que l'on ait des bénéfices. Dans une association à but non lucratif, les choses sont différentes. On ne cherche plus à faire des bénéfices, mais à satisfaire les objectifs que se sont donnés les gens qui ont créé l'association. Et cela modifie les produits et services que l'on offre.

Parce que l'on ne fait pas de bénéfice, on est plus attentif à la qualité de ce que l'on donne?

C'est ce que suggèrent en général les avocats des associations. Mais ce n'est pas ce que je veux dire.

Je voudrais illustrer la différence à laquelle je pense d'un exemple pris dans le domaine culturel. Vous avez des clubs vidéo associatifs et des clubs vidéo à but lucratif. Et bien, quand on regarde leur catalogue, ils sont différents.

Le club à but lucratif va chercher à construire une collection d'œuvres qui attire le client. Ils va privilégier celles qui sont le plus souvent demandées. Pour faire des bénéfices et satisfaire ses actionnaires il cherche d'abord à satisfaire ses clients. Plus il y en a qui reviennent acheter ou emprunter ses vidéos, plus il fait de bénéfices.

A l'inverse, l'association à but non lucratif construit une collection qui correspondent aux attentes de ses membres. Ces gens se sont réunis pour présenter des films de science-fiction, on ne trouve dans le catalogue de leur association que cela. Pas question pour le gestionnaire de préférer un western qui a du succès à un film de science-fiction qui n'en a pas.

Sauf s'il rencontre des difficultés financières…

Bien sûr, mais là il est obligé de mettre un peu d'eau dans son vin. Mais vous voyez bien que l'on a là deux manières différentes de constituer son offre de services, ce qui ne veut pas dire que l'une soit meilleure que l'autre. On ne peut pas dire que Radio Aligre soit meilleure qu'Europe n°1. Elle offre autre chose. Mais je voudrais revenir à la qualité dont vous parliez il y a deux secondes.

Les gens du monde associatif insistent beaucoup sur la qualité que donnerait à leurs prestations l'engagement de leurs membres. "Nous sommes, disent-ils, meilleurs parce que nous faisons cela par conviction." Et, la meilleure preuve, ajoutent-ils, c'est le rôle du bénévolat : "Si des gens font ce travail gratuitement, c'est qu'ils sont très impliqués, très motivés." Il est vrai qu'il y a beaucoup de bénévoles dans le monde associatif. Mais ce bénévolat a une contrepartie : une compétence réduite. Compétence réduite des bénévoles qui ont rarement les formations nécessaires pour tenir les emplois qu'ils occupent, mais aussi compétence limitée des salariés qui sont très mal payés , et pour cause : ils peuvent en permanence être mis en concurrence avec des bénévoles. Or, on peut penser que les gens qui possèdent de vraies compétences cherchent à les vendre au meilleur prix.

Tous les salariés des associations ne sont pas incompétents…

Bien sûr que non. Mais ceux qui restent, alors qu'ils pourraient obtenir de meilleurs salaires ailleurs ne le font que parce qu'ils sont particulièrement motivés. C'est comme s'ils faisaient don à l'association d'une partie de leur rémunération.

Bref, ce qui distingue le monde associatif du monde marchand, c'est l'engagement des gens qui y travaillent, c'est leur motivation.

Vous allez un peu vite en besogne. On ne peut pas dire que les salariés des entreprises privées ne sont pas motivés. Ils le sont également et l'une des tâches majeures du management est de susciter cette motivation, de l'entretenir, de la construire. Mais cette motivation ne joue pas tout à fait le même rôle.

Le salarié d'une entreprise commerciale qui n'est pas motivé va continuer de travailler. Il tirera un peu au flanc, mais continuera de faire ce qu'on lui demande. Il n'a pas d'autre choix, puisqu'il lui faut son salaire à la fin du mois. C'est, d'ailleurs, ce qu'il dit : "je travaille pour gagner ma vie".

Le bénévole qui travaille dans une association n'a pas cette contrainte. S'il n'est plus motivé, il peut partir à tout moment. Rien ne le retient, il n'est pas prisonnier de l'organisation. Mais, son départ est un problème : il n'est pas facile de trouver quelqu'un pour le remplacer. Le premier souci de l'association est donc d'éviter ces départs qui la menacent : s'il n'y avait plus de bénévoles pour faire les émissions, il n'y aurait plus de Radio Aligre.

Or, la meilleure manière d'éviter les départs est de donner aux mécontents la possibilité d'exprimer leur mécontentement et, éventuellement, d'obtenir la suppression de ce qui les gêne. C'est ce qui explique que les associations aient un fonctionnement démocratique avec des assemblées générales, des votes. On est, évidemment, très loin de ce qui se passe dans les entreprises commerciales qui donnent le pouvoir aux actionnaires ou à ceux qui les représentent.

C'est plutôt sympathique…

Sans doute, mais est-ce efficace? Je n'en suis pas certain. On peut reprocher à ce dispositif trois défauts :

Vous êtes plutôt sévère…

Je crois que mes analyses ressemblent à ce que l'on observe. Ce qui ne veut pas dire que les associations soient inutiles bien au contraire. Je crois qu'elles ont deux fonctions majeures :

Le rôle des associations est donc tout sauf négligeable.


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