Bernard Girard
Chronique du  29/05/07
 Quand les financiers s’intéressent à l’art
 
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Bonjour, vous allez ce matin nous parler d’art et de finance…
Oui. Je voudrais vous parler ce matin de la création d’un événement passé inaperçu en France mais qui pourrait avoir une incidence sur le marché de l’art : la création, ces dernières semaines, de fonds spéculatifs dédiés à l’art, ce que les anglo-saxons appellent des hedge funds. Il s’agit d’établissements financiers qui collectent de l’argent auprès d’entreprises, de banques ou de particuliers et qui l’investissent dans des activités à haut rendement mais aussi à haut risque. Ce sont des organisations souvent critiquées auxquelles on reproche de spéculer et de bouleverser les marchés financiers. On les a vus à l’oeuvre il y a quelques mois dans le monde de l’énergie où on a leur a reproché d’accentuer les hausses de prix du pétrole.
Aujourd’hui, donc, ces financiers d’un genre un peu particulier se lancent dans l’art…
Un fonds spécialisé vient d’être créé, un second existe depuis quelques mois et plusieurs fonds qui investissent aussi ailleurs ont commencé à s’intéresser à l’art.
J’imagine que ce sont les prix très élevés auxquels sont arrivés certaines oeuvres des impressionnistes, de Picasso, de Matisse… qui les attirent.
Ils ont effectivement observé comme beaucoup, que l’art pouvait rapporter gros. Que des oeuvres pouvaient voir leurs prix multiplié plusieurs fois en quelques années, que ceux qui ont le bon goût d’acheter au bon moment certaines oeuvres se sont retrouvés quelques années plus tard avec une véritable fortune. On peut citer le cas du “Garçon à la pipe”, une oeuvre de Picasso de 1905 qui a été acheté 30 000$ dans les années 50 et revendue 104 millions en 2004, soit 3400 fois plus cher.
C’est un peu une exception…
C’est effectivement un cas exceptionnel. Mais on peut en citer d’autres, il y a quelques jours s’est vendu 71 millions de $ chez Christie’s à New-York, un tableau d’Andy Wharol de 1963. Soit quatre fois que le dernier record pour un tableau de ce peintre, un portrait de Mao.
Mais vous avez raison, ce sont des exceptions. Tous les tableaux achetés dans les années 50 n’ont pas connu des progressions importantes. Certains ne valent plus rien du tout. Je dis certains, mais c’est même probablement la majorité. Il y a d’ailleurs eu chez les économistes tout un débat pour savoir si l’art rapportait plus que les produits financiers classiques, les actions, les obligations, les bons du trésor…
Le premier économiste à s’être vraiment intéressé à la question, William Baumol assurait dans un papier publié dans les années 80 que sur le long terme, ce n’était pas forcément une très bonne idée que d’investir dans l’art. Les oeuvres d’arts gagnaient en moyenne sur une longue période d’après ses calculs  0,55% par an quand les obligations, qui sont également des investissements à long terme, gagnent 2% de plus par an.
Oui, mais avoir dans son salon est plus agréable que de garder des bons du trésor dans un coffre de banque…
Certainement. William Baumol considère, d’ailleurs que cet écart est le prix à payer pour le plaisir d’avoir chez soi des oeuvres d’art. Des travaux plus récents ont tout à la fois confirmé cette tendance sur le long terme et montré que sur le moyen terme, sur des périodes de 40 à 50 ans, l’art pouvait battre les obligations, voire même la Bourse, comme il semble que cela ait été le cas pour Victor et Sally Ganz, deux collectionneurs américains dont les héritiers ont vendu la collection en 1997 et qui ont plus gagné avec celle-ci plus qu’ils n’auraient fait s’ils avaient investi dans des actions. Il est vrai qu’ils avaient l’oeil et ont su acheter les oeuvres qu’il fallait : des Picasso, le meilleur de l’art américain contemporain. Ce sont, bien sûr, ces exemples et ces derniers travaux qui ont retenu l’attention des créateurs de ces fonds dont je parlais tout à l’heure.
Vous croyez qu’ils lisent la littérature savante?
Ils l’utilisent lorsqu’elle apporte de l’eau à leur moulin. Et, en l’espèce, ce n’est pas inutile puisque l’on peut s’interroger sur la pertinence de ce type de fonds ou, de manière générale, sur l’achat d’art dans une perspective financière. Beaucoup d’experts sont réservés sinon sceptiques…
Et pourquoi?
Beaucoup se demandent si ces investissements dans l’art ne sont pas un effet de circonstance. Il y a actuellement énormément d’argent en circulation, les millionnaires se sont multipliés un peu partout dans le monde depuis une vingtaine d’années et ils sont à la recherche de moyens de dépenser leur argent. Ce qui peut conduire à des gaspillages. On le voit bien lorsque l’on se promène à Moscou. La ville est remplie de voitures de luxe, de splendides Mercédès, ce qui fait sourire lorsque l’on connaît l’état des routes dés que l’on quitte la capitale. Ces voitures ne servent qu’à s’afficher en ville.
Les sceptiques mettent également en avant les risques propres au marché de l’art. Des peintures ne se vendent pas facilement et les goûts changent. Il est plus sage, disent-ils, d’investir dans Sotheby’s
La salle des ventes…
Oui, qui est cotée en bourse et dont le cours de l’action a quasiment doublé en un an, ce qui est assez logique. Cette entreprise étant rémunérée au pourcentage des ventes, plus les montants augmentent, plus son chiffre d’affaire et ses bénéfices progressent. Et si le marché se retourne, il est plus facile de se séparer de ses actions et d’aller investir ailleurs.
Mais comment ces fonds vont-ils fonctionner? Ils vont collectionner?
Leur projet est d’appliquer au marché de l’art les techniques de la finance. Philippe Hoffman, le patron du premier de ces fonds, l’Art Trading Fund, qui s’est créé en 2004, le dit très clairement : “Je n’ai aucune passion pour l’art. Je ne suis qu’un professionnel du financement.”
Mais s’il n’a aucune passion pour l’art comment peut-il y connaître quelque chose?
Il exagère sans doute un peu puisque c’est l’ancien directeur financier de Christie’s, l’autre grande maison de vente. Et il est entouré d’experts, une trentaine, qui sélectionnent des oeuvres, l’objectif étant naturellement d’obtenir rapidement le meilleur retour.
Et c’est ce qu’il fait?
C’est ce qu’il dit. Et c’est probablement vrai puisque 2006 a été une année de très forte hausses des prix de l’art. Les indices spécialisés parlent d’une hausse de 25% ce qui est évidemment considérable.
Mais comment est-ce possible?
Le mécanisme est au fond assez simple, c’est celui de la spéculation : l’argent appelle l’argent. Plus ces fonds mettent d’argent sur le marché de l’art, plus les cours montent, ce qui attire de nouveaux investisseurs mais incite aussi les collectionneurs qui ont des oeuvres de qualité achetées il y a quelques années à des prix faibles à les mettre en vente. Et comme ces vendeurs font d’excellentes affaires et que cela se sait, de nouveaux investisseurs arrivent sur le marché, attirés par ces performances mais aussi par la création de ces outils et de services financiers dédiés à l’art.
J’ai parlé de ces hedge funds, mais plusieurs banques ont créé des services spécialisés dans le conseil aux investisseurs qui veulent créer une collection dans le cadre de leurs prestations de gestion de fortune. On en trouve dans une quinzaine de banques, chez Barclays, Citygroup, chez ING, chez UBS, chez BNP-Paribas, du moins dans filiale suisse… C’est ce qu’on appelle l’art banking.
Mais ces cours ne peuvent pas monter indéfiniment?
Il y aura un jour ou l’autre, un retournement du marché, comme cela s’est déjà produit à plusieurs reprises dans l’histoire. On peut voir actuellement au Louvre une exposition de la collection de La Caze, le plus gros donateur du musée qui a acheté dans la première moitié du 19ème siècle la Bethsabée de Rembrandt, le Pierrot de Watteau, plusieurs Chardin et Fragonard, tous aujourd’hui au Louvre, avec des moyens qui n’avaient rien d’exceptionnel : tous ces peintres étaient  négligés des amateurs. On a vu tout récemment, dans les années 80, un retournement du marché de l’art contemporain. Les prix s’effondreront donc un jour ou l’autre, peut-être même assez vite si on en croit quelques experts, et les collections perdront beaucoup de leur valeur.
Ce qui n’est pas très grave pour un collectionneur qui a acheté des oeuvres pour le plaisir de les contempler…
Mais est plus gênant pour ceux qui n’y ont vu qu’un investissement financier. En attendant ce retournement, cet afflux d’argent et la financiarisation des marchés de l’art peut avoir de nombreuses conséquences qui nous concernent plus directement.
On peut, d’abord, penser que l’on va assister rapidement à une pression forte de ces professionnels de la finance pour ouvrir des marchés qui restent aujourd’hui très fermés :
- les musées n’ont pas, en Europe, le droit de vendre les oeuvres qu’ils possèdent. Aux Etats-Unis, où c’est un peu plus libéral, cela reste très difficile,
- il est très difficile de déplacer des oeuvres anciennes, de les vendre ailleurs que dans leur pays d’origine,
Si ces fonds poursuivent leur offensive, on devrait voir se développer des offensives dans le ce sens.
Mais les réticences seront fortes…
Bien sûr, mais on leur opposera que les musées ne présentent qu’une toute petite partie de leurs collections. Que ce qu’il y a dans leurs réserves pourraient très bien être vendues.
Ce sont des arguments que l’on a entendus à l’occasion de la création de Louvre au Proche-Orient.
Je sais, mais quand on parle aux conservateurs du Louvre, ils vous expliquent qu’il y a dans les collections beaucoup de cailloux, de fragments, de choses qui n’intéressent vraiment que les experts, ne méritent vraiment pas d’être exposés et n’ont aucune valeur marchande.
En tout état de cause, ces obstacles à la mise sur le marché des oeuvres les plus anciennes sera favorable aux oeuvres les plus récentes, notamment aux oeuvres contemporaines que l’on peut facilement faire circuler d’un pays à l’autre.
Vous voulez dire que cet intérêt des financiers pourrait être une bonne nouvelle pour les artistes vivants?
Pour quelques dizaines d’artistes vivants et pour les héritiers de quelques artistes contemporains, certainement. On voit déjà réapparaître les peintres de la deuxième école de Paris, les abstraits des années 50, Lanskoy, Mannessier, Mathieu, Bryen, Schneider… qui avaient disparu et dont on trouve de plus en plus souvent les oeuvres chez les marchands et dans les ventes.  
Mais cette manne ne concernera probablement que quelques artistes, ceux que ces financiers auront choisi de lancer. Pour les autres, la situation ne devrait guère s’améliorer, elle pourrait même se détériorer.
Et pourquoi?
Les musées, les FRAC (Fonds Régionaux d’Art Contemporain)… sont aujourd’hui les premiers acheteurs de beaucoup de jeunes artistes. La montée des prix des artistes vedette qu’ils voudront avoir dans leurs collections risque d’assécher leurs budgets. A moins que des investisseurs ne fassent don aux musées les plus réputés de quelques oeuvres pour aider à faire monter les cours.
On peut également penser que cette financiarisation de l’art conduira au déplacement des centres artistiques. Les capitales traditionnelles de l’art, Paris, New-York risquent de céder devant les villes dans lesquelles on trouve la plus grande concentration de ces investisseurs : San-Francisco, Londres, Moscou, Pékin ou Shanghai…
Cette montée en puissance de la finance dans le monde de l’art pourrait également avoir un impact sur la nature des oeuvres, sur les styles, le contenu…
Vous croyez?
Il y a toujours eu une relation entre le mode de financement et les oeuvres. La peinture hollandaise a multiplié les petits formats et les scènes d’intérieur pour satisfaire à la demande d’une bourgeoisie qui achetait ses oeuvres en grand nombre1. Les grands formats qu’affectionnent tant de peintres contemporains viennent de ce qu’ils sont surtout achetés par des musées qui peuvent les accueillir. Les surréalistes qui vendaient plutôt à des collectionneurs privés privilégiaient plutôt les tableaux de taille moyenne…
Il n’y a pas que la taille…
Bien sûr. On ne sait pas encore sur quels critères seront choisis les peintres dont ces financiers vont vouloir faire monter la cote. Il sera de ce point de vue intéressant d’examiner les choix de l’Art Trading Fund, ce fonds dont je parlais au début de cette chronique qui est en train de constituer une écurie d’une dizaine de peintres. Mais on peut faire quelques paris ou prédictions.  
On peut, par exemple, penser que les investisseurs chinois voudront favoriser les cours d’artistes locaux qu’il leur sera assez facile d’acheter à titre personnel, parce que les investisseurs de ces fonds peuvent aussi être des amateurs. On peut également penser que ces amateurs ont des goûts, des préférences. On dit, par exemple, que les ingénieurs de la Silicon Valley sont très friands d’art géométrique.
On peut, également, penser que ces évolutions auront un impact tant sur les volumes produits que sur le type d’oeuvres. Les artistes qui marchent bien seront sans doute amenés à créer de véritables ateliers pour produire en quantité suffisante, un peu à l’image de ce qu’ont fait des artistes comme Arman qui employait des collaborateurs pour fabriquer ses oeuvres.
On peut enfin prédire que les meilleurs de ces artistes, je veux dire ceux qui obtiendront les meilleurs prix, géreront leur nom comme les industriels gèrent leur marque.
Vous parlez de l’art comme s’il s’agissait de produits industriels…
Cette financiarisation du monde de l’art pourrait effectivement faciliter l’introduction dans cet univers des méthodes de management empruntées à l’industrie et au commerce moderne. Pour qui les regarde du seul point de vue de l’économie, les oeuvres d’art sont des biens dont la valeur ne se déprécie pas avec l’usage et dépend plus de l’opinion de quelques experts que de leur rareté. On peut très bien imaginer que ces évolutions conduisent au développement d’artistes avec un profil d’entrepreneur plus que de bohème. Mais il ne faut pas se faire d’illusion, le monde de l’art est aussi un monde du commerce. Je parlais tout à l’heure de l’exposition La Caze du Louvre. La lecture de son catalogue montre comment les collectionneurs essayaient, au siècle dernier, de manipuler les marchés, comme faisaient à la même époque les investisseurs en Bourse.
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1 Dans L’embarras des richesses, Simon Shama suggère que de petits tableaux ne valaient pas plus cher au 17ème siècle à Amsterdam qu’une chemise de femme ou une robe de chambre.