Bernard Girard

Chronique du  30/12/08

Quelle peut tre la sortie de crise?

 

Encore, toujours la crise?

Oui, mais je voudrais, ce matin, aborder les choses sous un nouvel angle, celui de l'impact de cette crise sur l'Žconomie rŽelle. Dans quel Žtat en sortira-t-elle? ˆ quoi ressembleront les entreprises dans quelques mois? qui va gagner? qui va perdre?

On peut le savoir?

On peut tenter de le dŽcouvrir en s'appuyant sur ce qui s'est passŽ lors des dernires rŽcessions et  crises de grande ampleur.

Sur ce qui s'est passŽ en 1929 et dans les annŽes qui ont suivi?

Oui, mais pas seulement. Nous avons connu depuis la dernire guerre de nombreuses phases de rŽcession, plusieurs dans les annŽes 90 qui peuvent nous donner des indications sur ce qui risque de se passer au delˆ de ce que l'on voit au jour le jour : les bourses qui s'effondrent, le ch™mage qui explose, les consommateurs qui se replient sur eux-mmes, les gouvernements qui multiplient les plans de relance qui fonctionnent plus ou moins bien.

Et que nous disent, ces diffŽrentes phases de rŽcession?

Toutes partagent quelques traits :

- destruction de valeurs boursires, avec la chute brutale du cours des actions,

- disparition des entreprises les moins compŽtitives,

- contraction des dŽpenses qui ne produisent pas un retour immŽdiat : rŽduction des investissements, diminutions des budgets des services de publicitŽ et de recherche et dŽveloppement,

- restructuration des entreprises qui recherchent des gains de productivitŽ,

- dŽveloppement de stratŽgies dŽfensives, comme les baisses des prix, qui fragilisent les entreprises les plus en difficultŽ.

Dans toutes, on observe les mmes comportements des acteurs Žconomiques, les plus fragiles disparaissent, les plus forts profitent des circonstances pour se renforcer et rŽaliser des opŽrations impossibles en pŽriode ordinaire.

Vous pensez aux licenciements boursiers.

Exactement. Il est plus facile de faire passer des rŽductions d'effectifs dans une pŽriode de rŽcession, quand les rŽsultats des meilleurs sont au mieux mŽdiocres, que dans des pŽriodes ordinaires.

Tous ces comportements ont pour effet d'aggraver les difficultŽs : pour mieux se protŽger, les entreprises rŽduisent leurs investissements, leurs effectifs, ce qui favorise le ch™mage ; pour maintenir leur chiffre d'affaires, elles cassent leurs prix, ce qui aggrave les difficultŽs de leurs concurrents plus fragiles de leurs concurrent. Toutes ces mesures tendent ˆ prolonger la rŽcession.

C'est un peu comme si la crainte de la crise provoquait la criseÉ

Il y a effectivement dans tout cela quelque chose de la prŽdiction auto-rŽalisatrice. A force de se protŽger des effets d'une crise que l'on craint on crŽe celle-ci ou, plut™t, on l'aggrave. CĠest ce qui se passe actuellement, et nous promet une crise longue qui pourrait durer plusieurs mois. Mais, plus les crises sont longues, plus elles favorisent le changement.

Vous croyez? Je ne me souviens pas que ces crises des annŽes 90 dont vous parlez aient changŽ grand chose ˆ nos vies.

On ne s'en rend pas forcŽment compte, on l'oublie ou cela se passe dans des milieux que l'on ne conna”t pas forcŽment bien, mais prenez la publicitŽ, un secteur particulirement sensible ˆ l'activitŽ Žconomique, qui souffre beaucoup dans les pŽriodes de rŽcession.

Parce que les entreprises rŽduisent leurs budgetsÉ

A la sortie de chaque grande crise, cette industrie et toutes celles qui lui sont liŽes changent, se transforment. Cela a commencŽ dans les annŽes trente. La publicitŽ moderne est nŽe en rŽaction ˆ la crise. Il fallait trouver le moyen d'inciter les consommateurs ˆ retourner dans les boutiques et on a inventŽ tous les outils qu'utilisent aujourd'hui quotidiennement les agences publicitaires, ˆ commencer par les sondages.

Mais je ne me souviens pas que les rŽcessions des annŽes 90 aient eu le mme impact.

Mais si. On lĠa oubliŽ, mais on parlait, au dŽbut des annŽes 90, en plein dans la premire des rŽcessions de cette dŽcennie d'une crise de la publicitŽ. Et l'on a vu les budgets des entreprises en sortir modifiŽs. La presse Žcrite a perdu du terrain face aux mŽdias Žlectroniques, radio et tŽlŽvision, et, surtout, face ˆ ce que l'on appelle le hors-mŽdia : le marketing direct, les mailings, l'utilisation du tŽlŽphone. Cela s'est traduit par une restructuration discrte mais rŽelle de ce secteur, avec la disparition de beaucoup de petits acteurs, la concentration autour de quelques groupes puissants, et l'Žmergence de nouveaux acteurs. Tout le monde des prestataires de service de la publicitŽ, les imprimeurs, les photograveurs est sorti laminŽ, profondŽment transformŽ de cette pŽriode o l'on a vu Žmerger de nouvelles technologies, la Publication AssistŽe par Ordinateur... qui ne se seraient pas imposŽes aussi vite sans cette crise.

Et la mme chose pourrait se produire dans les mois qui viennent?

Mais cela se produit sous nos yeux. Partout dans le monde, les grands journaux sont en grande difficultŽ, au bord du dŽp™t de bilan.

Quand ce n'est pas dŽjˆ fait, comme aux Etats-UnisÉ

Exactement! Pensez au Monde qui doit mettre en gage TŽlŽrama pour obtenir les crŽdits dont il a besoin pour continuer de fonctionner. La chute des recettes publicitaires affecte en premier lieu la presse Žcrite. Mais elle va toucher aussi la tŽlŽvision, ce qui permet ˆ certains de dire aujourd'hui que la suppression de la publicitŽ sur le secteur public est une aubaine pour tout le secteur audiovisuel : pour les tŽlŽvisions privŽes puisqu'elles vont rŽcupŽrer une partie des publicitŽs qui seraient allŽes sur le secteur public et donc moins souffrir de la crise, pour le secteur public qui pourrait trouver un financement plus stable.

Pourrait, seulementÉ

Il faut utiliser le conditionnel. Rien n'est gagnŽ, tout dŽpend de l'issue des dŽbats parlementaires et des solutions qui seront trouvŽes, la meilleure Žtant naturellement la hausse de la redevance que le pouvoir ne veut pas, mais la rŽcession profonde que nous traversons a certainement modifiŽ la donne et le calcul Žconomique.

Mais cette rŽcession n'aura qu'un temps. En 2009 ou 2010, tout reviendra comme avantÉ

J'en doute. Les entreprises vont pendant cette rŽcession rŽorienter leurs budgets publicitaires et elles ne reviendront pas compltement dessus ˆ la sortie de crise.

Elles vont rŽorienter leurs budgets vers Internet?

C'est le plus probable puisque Internet leur propose un modle Žconomique plus efficace. Cette rŽorientation se serait faite de toutes manires, mais la crise la rendra plus facile, plus rapide. Mais nous n'avons parlŽ jusqu'ˆ prŽsent que de la publicitŽ. La distribution pourrait, elle aussi, sortir brutalement changŽe de cet Žpisode de rŽcession.

On a annoncŽ la semaine dernire des licenciements ˆ la Redoute et aux 3 SuissesÉ

Oui, et ce n'est probablement qu'un dŽbut. Lˆ encore, on pourrait voir les consommateurs changer de comportement et se tourner de plus en plus vers internet pour faire leurs achats.

C'est dŽjˆ commencŽ!

Le phŽnomne est trs avancŽ. Dans beaucoup de pays, internet sert aujourd'hui surtout ˆ acheter des livres, des disques, des billets de train ou d'avion et, surtout, ˆ comparer des prix. Je lisais une Žtude rŽalisŽe aux Etats-Unis en 2007 qui montrait que 70% des mres de famille qui font leur course en ligne font une recherche avant de faire un achat et que 57% faisaient de mme avant de faire une course dans une boutique ordinaire. Nous faisons tous cela lorsque nous voulons acheter une machine ˆ laver ou un rŽfrigŽrateur, nous comparons les prix chez les diffŽrents fournisseurs.

Pour avoir de meilleurs prixÉ

Dans les pŽriodes difficiles, les consommateurs cherchent naturellement ˆ faire de bonnes affaires, ˆ trouver les meilleurs prix. Et c'est ce que leur permet d'obtenir internet. D'aprs Uswitch, une sociŽtŽ spŽcialisŽe dans les comparaisons de prix, les consommateurs britanniques Žconomiseraient plus de 13 millions de £ en faisant leurs courses sur le net, soit une Žconomie de l'ordre de 500£ par an.

Toujours d'aprs cet organisme, les consommateurs qui font leurs courses sur le net rŽalisent des Žconomies de 13% sur l'Žpicerie, 21% sur les services et 15% sur les voyages et les loisirs. Et ce n'est probablement qu'un dŽbut, ce type de commerce permettant la mise en concurrence de commerces du monde entier. On me parlait tout rŽcemment d'une paire de lunettes correctrices achetŽes moins de 10Û en Inde qui en vaut ici plusieurs centaines.

Vous croyez que l'on pourrait acheter ses lunettes en Inde?

Mais pourquoi pas? Les Žcarts de prix sont tels que c'est tentant. Si cela se dŽveloppe, ce sont des centaines de boutiques d'opticiens qui dispara”tront, qui devront se reconvertir.

Le commerce Žlectronique est aujourd'hui dans sa phase de dŽmarrage, 7 ˆ 8% seulement des consommateurs l'utilisent en Europe, si cette rŽcession dans laquelle nous sommes entrŽs se prolonge, si elle suivie d'une longue pŽriode de croissance molle, il va se dŽvelopper et rapidement atteindre et dŽpasser les niveaux britanniques (15% des consommateurs l'utilisent).  Tout simplement parce qu'il donne aux consommateurs que nous sommes la possibilitŽ d'accŽder aux biens que nous souhaitons ˆ des prix que nous pouvons payer.

Cela ne vaut pas pour tous les produits, on ne va pas acheter une voiture sur internet

Cela se fait dŽjˆ.

Mais puisque nous parlons d'automobile, on sait que cette industrie est durement affectŽe. Comment peut-elle s'en sortir?

L'industrie automobile a ŽtŽ victime d'une triple crise : crise des prix du pŽtrole qui ont rendu plus difficile la vente des gros modles vers laquelle elle s'Žtait orientŽe un peu partout et, surtout aux Etats-Unis, crise du crŽdit, l'automobile cožte cher, on emprunte pour l'acheter, crise de son modle de management. Elle doit se rŽinventer et rŽinventer un modle Žconomique.

C'est possible?

Ce sera certainement trs difficile, trs douloureux, cela passera par des faillites mais aussi par l'invention de nouveaux modes de financement. Cette crise peut tre le moment de bascule o les modles Žconomiques sur lesquels cette industrie vit depuis des dŽcennies peuvent changer. C'est possible, parce que l'on a simultanŽment une crise Žconomique, des Žvolutions dans le domaine technologique avec lĠapparition de vŽhicules Žlectriques viables et une demande sociale forte de lutte contre le rŽchauffement climatique.

Mais ˆ quel autre modle Žconomique peut-on penser?

On peut penser ˆ celui quĠont choisi les spŽcialistes de la tŽlŽphonie mobile : vente ˆ un prix trs faible du vŽhicule, mais avec l'obligation de se fournir en Žnergie chez le constructeur ou chez des opŽrateurs alliŽs. On peut Žgalement penser au modle vŽlib : achat par la collectivitŽ de vŽhicules mis ˆ disposition des usagers qui les partagent, contre un abonnement. On peut encore penser ˆ une gŽnŽralisation des modles de location, les vŽhicules restant la propriŽtŽ des constructeurs qui les louent aux utilisateurs et les changent lorsqu'elles sont vieillies, un peu ˆ l'image de ce qui s'est fait pendant des annŽes pour l'informatique ou la photocopie ou de ce qui se fait aujourd'hui pour le matŽriel de travaux publics et certains gros matŽriels agricoles.

Rien de tout cela n'est trs rŽaliste!

Peut-tre ne l'est-ce pas. Peut-tre lĠest-ce pour certains segments de marchŽ. Le modle vŽlib pourrait trs bien sĠappliquer dans les grandes villes, celui de la location aux vŽhicules utilitaires des entreprises. Mais ce ne sont que quelques exemples de ce que pourraient dŽvelopper les constructeurs pour sortir de leurs difficultŽs actuelles. Cela ne veut pas dire qu'ils cesseront de vendre des voitures, comme ils font aujourd'hui, mais qu'ils peuvent tre amenŽs pour sortir de leurs difficultŽs ˆ inventer d'autres formes de commercialisation. Le modle actuel n'est pas inscrit dans le marbre.

Vous voulez dire quĠils vont devoir inventer dĠautres manires de se financer?

Exactement! Le marchŽ de lĠautomobile est aujourdĠhui financŽ par le crŽdit ˆ la consommation. Celui-ci est sŽrieusement mis en cause par tous les excs de ces dernires annŽes. Il ne dispara”tra pas, mais il ne pourra plus financer la croissance de ces industriels. Il faut quĠils innovent, quĠils trouvent le moyen de financer la production de voitures sans casser les prix, comme ils font aujourd'hui, ce qui est suicidaire.

Il faudrait Žgalement qu'ils trouvent le moyen de rŽduire les cožts de l'utilisation de l'automobile, qui ne se limite pas ˆ lĠachat.

Il faudrait aussi qu'ils trouvent le moyen de rŽduire la pollution!

Bien sžr. Le lancement de voitures propres, Žlectriques pourrait tre le terrain d'expŽrimentation de ces nouveaux modles Žconomiques. Je pense, d'ailleurs, que c'est comme cela que les choses se passeront dans cette industrie. L'exploration de nouveaux modles Žconomiques est plus facile avec de nouveaux produits.

Et vous croyez que c'est possible?

Le risque est que les constructeurs automobiles aient les yeux fixŽs sur le rŽtroviseur, quĠils obtiennent des pouvoirs publics quĠils limitent les normes anti-pollution et facilitent lĠaccs au crŽdit sous prŽtexte de mieux vendre leurs modles actuels. Leurs stocks sont pleins de voitures quĠils veulent Žcouler. Cela nĠincite pas ˆ lĠimagination.

Nous arrivons au terme de cette chronique. Si je vous ai bien compris, vous nous dites que cette crise, cette rŽcession va transformer notre environnement Žconomique.

CĠest ce qui se passe chaque fois quĠil y a une rŽcession. Ce ne sera pas diffŽrent cette fois-ci. Ë ceci prs que des secteurs qui rŽussissaient, jusquĠˆ prŽsent, ˆ passer le mauvais cap sans trop souffrir comme lĠautomobile vont cette fois-ci tre touchŽs, ce qui va les forcer ˆ Žvoluer.

Au prix de licenciements massifsÉ

Ë un cožt effectivement trs ŽlevŽ pour tout le monde. DĠautant que ces Žvolutions peuvent prendre beaucoup de temps.

 

 

 

 

 

Note de lecture

Comme chaque semaine, vous souhaitez nous parler de vos lecturesÉ

Oui, et je voudrais, ce matin, vous parler dĠun texte tout ˆ fait passionnant que je viens de lire et dĠun film, trs Žtonnant, dont la critique a peu parlŽ et qui mŽrite dĠtre vu.

Il y a un rapport entre les deux?

Oui, mme si ce nĠest certainement pas volontaire. Le livre dont je parle est une rŽflexion sur la modernitŽ du dŽbut des annŽes 50, menŽe par un philosophe viennois, parti aux Etats-Unis, ˆ la veille de la seconde guerre mondiale, ou il a travaillŽ comme ouvrier et pu observer de trs prs tout ˆ la fois la montŽe de la sociŽtŽ de consommation et celle de lĠindustrie de masse. Quant au film, Une fiancŽe pas comme les autres de Graig Gillepsie, il se joue actuellement sur nos Žcrans. Et sĠil nĠa pas reu de trs bonnes critiques dans de nombreux journaux, il vaut infiniment mieux que ce quĠen ont dit les journalistes.

Le texte dĠAnders a pour titre ÒSur la honte promŽthŽenneÓ et est extrait dĠun ouvrage publiŽ en franais en 2002, LĠobsolescence de lĠhomme, dont le sous-titre est : ÒSur lĠ‰me ˆ lĠŽpoque de la deuxime rŽvolution industrielleÓ.

Et cĠest quoi cette honte promŽthŽenne?

CĠest celle que nous inspirent les produits industriels qui sont, nous dit Anders, infiniment plus parfaits que nous. Nous avons honte parce quĠils sont plus parfaits que nous. Ils sont notamment immortels parce quĠinterchangeables. Votre rŽfrigŽrateur tombe en panne, ce nĠest pas grave, vous pouvez le changer. RŽflexion qui mne Anders ˆ penser la photographie dans laquelle il voit une tentative de nous transformer en images, cĠest-ˆ-dire en produits industriels mais aussi la rŽvolte sociale : pour les institutions qui nous gouvernent nous sommes dŽjˆ des pices interchangeables dans le processus de production, mais nous ne nous vivons pas comme cela. CĠest un texte absolument passionnant, trs fort, qui contient toutes sortes dĠanalyses dont certaines relevant de la phŽnomŽnologie, avec une critique subtile de HusserlÉ

Oui, mais quel rapport avec le film dont vous nous parliezÉ

Ce film est un peu comme une rŽponse ˆ ce livre ou du moins ˆ lĠun de ses thmes. On y voit en effet un jeune homme un peu timide nouer une relation sentimentale avec une poupŽe gonflable que tout le village finit par accueillir avec une certaine tendresse au point de la confondre avec une personne vivante. Ce quĠelle est jusquĠˆ elle tombe malade et meureÉ

CĠest un conte fantastiqueÉ

CĠest un trs joli conte fantastique, mais aussi un contrepoint inattendu aux analyses de Anders. CĠest ce qui mĠa donnŽ envie de vous parler des deux ce matin et de vous inciter tant ˆ lire ce livre qui a probablement inspirŽ les situationnistes quĠˆ aller voir ce film.

 

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