Les compagnies aériennes et les attentats

 

Vous voulez revenir sur l'impact économique des attentats?

Oui, nous en avons déjà parlé la semaine dernière, mais je voudrais revenir sur les licenciements massifs dans le monde des transports. Vous avez vu les chiffres, ils sont absolument impressionnants. On parle de 140 000 emplois détruits dans le monde, dont près de 90 000 aux Etats-Unis. Toutes les grandes compagnies aériennes ont annoncé des réductions massifs d'effectifs et des réductions de leurs capacités de transport.

Mais vous nous avez expliqué la semaine dernière que ces licenciements tenaient à l'absence de droit social qui permettait aux Etats-Unis de se séparer rapidement des salariés.

C'est exact. C'est pour cela que les licenciements ont d'abord eu lieu aux Etats-Unis. Mais c'est leur nombre qui surprend. Après tout, ces entreprises avaient de quoi payer leurs collaborateurs quelques semaines de plus. Pourquoi se sont-elle précipité de la sorte, c'est la question.

Vous avez des réponses?

On peut faire des hypothèses. La première est que ces entreprises étaient en situation difficile à la veille des attentats et qu'elles ont profité de la situation pour prendre rapidement des décisions qui étaient pendantes.

Cette hypothèse a l'avantage d'expliquer les mouvements sur les cours des actions des compagnies aériennes à la veille de l'attentat : il n'y a pas eu de délit d'initié, d'intervention des terroristes sur les marchés, mais prudence d'actionnaires inquiets de la récession qui s'annonçait dans le secteur aérien.

C'est plausible?

Oui. Les compagnies aériennes étaient en difficulté depuis plusieurs mois. United Airlines avait annoncé des pertes significatives en juillet. On parle actuellement de dépôt de bilan pour Swissair et Sabena. Jean-Cyril Spineta, le patron d'Air France, parlait tout récemment de faillite du secteur aéronautique. Ces difficultés étaient liées à la conjonction de la hausse des carburants et des salaires et du ralentissement de l'activité. Il y aurait donc probablement eu de toutes manières des licenciements à la fin de 2001 ou au début de 2002, mais pas de cette importance : on ne s'est pas contenté de "dégraisser" comme on disait il y a quelques années, on a coupé dans le vif, en supprimant 10, 15, 20% des effectifs.

C'est peut-être tout simplement que les compagnies ont anticipé un recul du transport aérien du fait des attentats…

Oui, mais un recul fort, très fort. La formation des personnels coûte cher, les entreprises ont donc intérêt à les conserver, à accepter pendant quelques mois un sureffectif pour être en état de profiter rapidement de la reprise de l'activité. C'est comme cela que les choses se passent en général dans les activités promises à une croissance de long terme, ce qui est le cas des transports aériens qui progressaient ces dernières années de 5% l'an. Mais ce n'est pas ce qu'ont fait les compagnies aériennes. Elles ont licencié massivement, comme si elles avaient perdu confiance dans l'avenir du transport aérien.

Tout se passe comme si elles avaient anticipé

Ce qui ne serait d'ailleurs pas absurde. Vous savez que les voyages professionnels représentent plus de la moitié des transports aériens. Or, on peut trouver des substituts à ces déplacements : plutôt que de prendre l'avion pour assister à une réunion à Pau, pourquoi ne pas utiliser les moyens qu'offrent les nouvelles technologies : la téléconférence, la vidéoconférence, le mail… Avec internet, les prix d'accès à ces technologies a fortement décru et tout le monde y trouve son compte : les voyageurs qui n'ont plus à se déplacer et sont donc moins fatigués, les entreprises qui peuvent mieux utiliser leur personnel…

Vous croyez qu'internet peut remplacer le voyage en avion?

C'est probablement ce qui va se produire. Vous savez que plusieurs entreprises multinationales ont décidé de réduire les voyages de leurs collaborateurs, voire de les interdire. Comme elles ne pourront pas vivre sans contacts avec leurs équipes éloignées, elles vont se tourner vers les techniques de téléconférence et de vidéoconférence. Elles sont aujourd'hui accessibles au plus grand nombre et on va vite découvrir qu'elles améliorent la productivité. Et pour le coup, le calcul est simple : il suffit d'additionner les temps et les coûts de déplacement pour évaluer les gains. Cela se fera d'autant plus vite que de nombreux produits permettent de dialoguer avec des gens à l'autre bout du monde éditeurs et ils ne valent que quelques dizaines d'euros,.

Il ne faudrait cependant pas confondre la cause et l'effet : ces nouvelles technologies vont profiter de la situation pour s'imposer un peu partout, ce dont personne n'aura à se plaindre, mais leur concurrence n'explique pas les décisions des compagnies aériennes. Aucun texte, aucune intervention de responsable de compagnie aérienne, aucune analyse prospective commandée par les milieux de l'aéronautique ne le suggère.

En tout état de cause, cette explication ne vaudrait au mieux que pour les compagnies aériennes et n'expliquerait pas la dépression qui paraît s'être emparé des élites américaines et dont témoignent actuellement tous ceux qui travaillent dans des sociétés internationales et sont en contact avec des américains.

Dépression est un mot fort.

Ce n'est peut-être pas le bon mot. Mais il s'est passé quelque chose dans la psychologie des américains au début septembre. Quoi? Il est sans doute trop tôt pour l'analyser pleinement, mais on observe des comportements étranges. Dans plusieurs entreprises internationales, on ne s'est pas contenté de geler des investissements et de licencier, on a également rogné sur les fournitures, sur les réceptions, sur les cartes de vœux, en somme sur des détails…

On fait des économies…

Oui, mais des économies de bouts de chandelle, ce qui n'est pas dans l'habitude des entreprises qui même lorsqu'elles licencient maintiennent leur train de vie. Et cela montre le trouble, l'inquiétude, je devrais dire l'affolement des américains. Tout se passe comme si l'avenir leur était devenu complètement illisible. Du coup, pour s'en protéger chacun est allé se cacher dans sa tanière.

Il y a dans ces comportements quelque chose qui me rappelle les paniques des ménagères qui remplissent leurs armoires de paquets de sucre dans les périodes de crise. Lorsqu'il y a panique tout le monde agit sans que personne se soit donné le mot. Or, c'est un peu ce qui s'est produit.

Ce n'est pas un peu fort ? Les décisions de réduire les dépenses ont été prises par les dirigeants…

En êtes vous sûre? D'ordinaire, lorsqu'une entreprise décide de mesures d'économies, il faut des semaines pour qu'elles se entrent effectivement dans les faits. Chacun tente de protéger ses budgets, de conserver des marges de manœuvre… Ce n'est pas ce qui s'est produit ces dernières semaines. Non seulement les décisions ont été prises rapidement, mais elles ont été aussitôt mises en œuvre comme si chacun, à son niveau avait pris sur lui de faire des économies et de serrer les cordons de la bourse.

C'est l'incertitude sur l'avenir qui est à l'origine de ce phénomène?

C'est ce que disent les économistes qui savent bien que les comportements des agents économiques dépendent de l'image qu'ils se font de l'avenir. Mais l'impact de cette incertitude a été plus fort que d'habitude :

Nous savons tous que le futur est incertain, mais nous vivons avec l'idée qu'il est possible de l'anticiper ou du moins le maîtriser. C'est ce que font les compagnies d'assurances lorsqu'elles calculent les probabilités d'un vol ou d'un incendie, c'est ce que font les spécialistes de la prévision économique qui décryptent l'avenir. On sait qu'ils s'y prennent en général plutôt bien puisque lorsque l'on regarde en arrière, on trouve toujours quelqu'un qui a annoncé ce qui s'est produit, la chute du cours d'une action ou la progression rapide d'un marché…

Pas cette fois-ci!

Exactement et c'est ce qui fait toute la différence. Nous nous sommes retrouvés avec ces attentats dans une situation dans laquelle les techniques que nous utilisons d'ordinaire pour éclairer l'avenir n'étaient d'aucun secours. Ces attentats étaient totalement imprévisibles. J'irai jusqu'à dire qu'ils étaient impensables en ce sens que personne ne les avait pensés ni conceptualisés. Et donc, personne n'était à l'abri. Même si les services de renseignement avaient reçu des informations sur leur préparation, ils n'y auraient pas cru parce que c'était tout simplement inconcevable, aussi inconcevable qu'une attaque d'extra-terrestres.

En un mot, c'est un peu comme si le ciel était tombé sur la tête des américains… Et que fait-on lorsque l'on craint que le ciel vous tombe sur la tête? On court se mettre à l'abri. Et c'est ce que font actuellement les entreprises américaines. Elles font des économies sur tout, comme les ménagères accumulent les paquets de sucre pour se protéger lorsque l'avenir leur paraît complètement opaque et illisible.

A vous entendre les licenciements massifs des compagnies aériennes auraient donc été irrationnels…

Les compagnies aériennes se sont, je crois, laissées emporter par la panique, comme elles étaient les plus directement menacées, elles ont réagi plus brutalement que d'autres, mais elles n'ont certainement pas été les seules à prendre des décisions à l'emporte pièce qui risquent dans leur cas de se retourner contre elles : en cédant à la panique, elles se sont privé des moyens de réagir rapidement à une reprise du trafic. Ce qui devrait favoriser leur principal concurrent qui n'est pas un autre moyen de transport, mais les technologies du web, ces technologies qui paraissaient si mal en point à la veille des attentats et qui ont montré à cette occasion leur solidité. Les réseaux téléphoniques ne se sont pas effondrés et leurs opérateurs devront probablement investir demain pour supporter le trafic de toutes ces réunions qui se feront de manière virtuelle.

Irrationnelles, les compagnies l'ont probablement été, mais vous remarquerez que si cette révolution du marché se produit, on pourra toujours dire que les compagnies aériennes avaient de bonnes raisons de tailler vigoureusement dans leurs équipes. C'est tout le problème de la rationalité : après coup on peut toujours lui faire dire ce que l'on veut. C'est un peu comme les prédictions de Nostradamus, elles sont toujours très convaincantes a posteriori.


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