Sur le pouvoir d'achat (4/10/00)

Bonjour, vous revenez, cette semaine, à des sujets sérieux?

Oui. Vous sembliez tellement éberluée la semaine dernière, avec cette chronique sur la pornographie au service des nouvelles technologies, que j'ai décidé de revenir à un sujet plus traditionnel : le pouvoir d'achat.

Il est vrai qu'on en parle beaucoup.

Et dans les endroits les plus improbables. C'est Jacques Chirac qui a lancé la controverse en juillet dernier et ce sont des journaux plutôt de droite comme le Point qui attisent le feu… Ce qui fait sourire. C'est un peu comme si des patrons disaient à leurs salariés : mettez-vous en grève, descendez dans la rue…

Qu'ils aient des arrière-pensées politiques ne change rien au fait que le pouvoir d'achat a diminué.

Vous croyez qu'il a diminué? Ce n'est pas certain. Si on prend le pouvoir d'achat global des français, il a augmenté, ne serait-ce que parce que le nombre de chômeurs a diminué.

Si on prend le pouvoir d'achat des familles, il a aussi augmenté, au moins dans les familles dont l'un des membres a retrouvé un emploi.

Si l'on prend le pouvoir d'achat individuel, on peut encore dire qu'il a augmenté ces trois dernières années, même si c'est plus faiblement en 1999 qu'en 1998, du fait notamment de la réduction du temps de travail : beaucoup d'entreprises ont signé des accords de modération salariale et celles qui n'en ont pas signé hésitent à donner des augmentations. Pour le chef d'entreprise, la réduction du temps de travail revient à une augmentation du coût horaire.

Pourtant, on entend des gens se plaindre.

Bien sûr, mais cela ne veut pas dire que le pouvoir d'achat n'a pas progressé. Pour ne donner qu'un exemple, la CFDT a construit un panel pour suivre les évolutions salariales des cadres. Il indique que le pouvoir d'achat des cadres a augmenté de 2,5% en 1999 après avoir augmenté de 3,5% en 1998. On ne peut donc pas parler de baisse du pouvoir d'achat, au moins en moyenne, mais il faut se méfier des moyennes. Surtout dans le contexte actuel. Les politiques salariales ont, ces dernières années, beaucoup évolué :

Ajoutez à cela que lorsque l'inflation est faible, les hausses le paraissent également. J'entendais récemment parler dans une entreprise d'une augmentations de 0,5%. Ce qui représente 50F, autant dire rien, sur un salaire net de 10 000F,

Si, comme vous le dites, le pouvoir d'achat n'a pas diminué, comment expliquer que, d'après le sondage du CSA qu'a publié samedi l'Humanité, 64% des salariés sont prêts à se mobiliser pour une augmentation de leurs salaires.

On peut souhaiter des augmentations de salaires pour d'autres motifs qu'une perte de pouvoir d'achat :

On n'a donc pas besoin de faire appel à la baisse du pouvoir d'achat pour expliquer les résultats de ce sondage qui montre effectivement un désir de salaires plus élevés.

Ce qui veut dire que l'on pourrait avoir des mouvements sociaux alors que le pouvoir d'achat n'a pas reculé.

Bien sûr. On a d'ailleurs observé que c'est dans les périodes où les choses vont plutôt mieux que se multiplient les mouvements sociaux. Lorsque tout va très mal, on évite en général de descendre dans la rue de peur de voir les choses se détériorer. Mais quand tout va bien, quand l'avenir paraît raisonnablement assuré, on peut prendre plus de risques, devenir plus exigeant et chercher à accroître sa part du gâteau. Souvenez de 1968 : on sortait de 20 ans de croissance.

Vous croyez que l'on va vers une multiplication des mouvements sociaux?

Je serai bien incapable de répondre à cette question, mais on peut tenter d'identifier ce qui pourrait faciliter ou, à l'inverse, freiner cette multiplication.

On peut avancer plusieurs facteurs qui minimisent le risque :

En sens inverse, on peut avancer des facteurs qui favorisent le développement de mouvements sociaux :

Vous me faites là une réponse de normand…

Je ne sais pas si c'est une réponse de normand, mais il est vrai que j'ai un peu de mal à vous donner une réponse claire. C'est d'autant plus difficile que le contexte social a beaucoup évolué ces dernières années et que nous nous trouvons face à deux inconnues : le comportement des cadres et celui des salariés du privé.

Traditionnellement les cadres ne se mettaient pas en grève, ils étaient plutôt du coté du patron. Or, depuis quelques années, on voit des professions qui étaient plutôt hostiles au syndicalisme se mettre en grève. Pensez aux professions de la santé… Qui aurait il y a dix ans que les internes arrêteraient le travail comme des agents d'EDF ou de la SNCF?

Les internes et les cadres, ce n'est pas tout à fait pareil…

Sans doute, mais pourquoi les cadres ne se comporteraient-ils pas comme des médecins? Pendant très longtemps ils ont été du coté du patronat, mais est-ce encore vrai? Les négociations sur les 35 heures ont montré qu'ils n'étaient pas aussi souples qu'on le pensait. Les conditions dans lesquelles ils exercent leurs métiers ont beaucoup changé. La globalisation les a éloignés des centres de décision. Dans beaucoup d'entreprises, les dirigeants syndicalistes sont aujourd'hui mieux informés de la marche de l'entreprise et pris plus au sérieux par la direction générale que beaucoup de cadres supérieurs.

Vous voulez dire que les cadres peuvent demain se mettre en grève?

Je dis simplement que la solidarité spontanée des cadres et de la direction qui était hier la règle, paraît aujourd'hui moins solide, ce qui peut naturellement avoir un impact en cas de conflit social. Pour ceux que cela intéresse, c'est un thème que je développe dans un article que l'on trouve sur mon site Internet : les cadres, terre de mission du syndicalisme?

On peut se composer une question voisine à propos des salariés du privé. Ils sont traditionnellement moins actifs que les salariés du public parce qu'ils savent que leur entreprise ne pourrait supporter de trop longues grèves. En somme, ils se soucient de l'avenir de leur entreprise, mais ils ne s'en soucient que parce qu'ils lui associent leur propre avenir. Mais est-ce que ce sera toujours le cas? Je n'en suis pas sûr. En éloignant les centres de décision, la globalisation a affaibli le lien qui unit le salarié à l'entreprise qui l'emploie : si l'usine peut à tout moment fermer, comme on l'a vu à Vilvorde, pourquoi se soucier de son avenir?

Vous voyez, on est loin du pouvoir d'achat…


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