Bernard Girard

Chronique du  12/01/2010

Google, l’innovation et le gouvernement français


Bonjour, Google a été, ces derniers jours, beaucoup dans l’actualité. A cause de son téléphone, mais aussi à cause des mesures que le gouvernement souhaite prendre pour taxer ses publicités…

C’est de ces mesures que souhaite prendre le gouvernement que je souhaite vous parler. Vous savez qu’il ne s’agit, pour l’instant, que d’un rapport remis au ministre de la culture par une commission, la commission Zelnick, du nom de son Président, Patrick Zelnick,  qui se trouve être le fondateur et le président de la maison de disque qui édite les disque de Carla Bruni-Sarkozy : Naïve. Ce qui est un peu comme de demander au renard de garder le poulailler… 

On peut penser que l’idée va faire son chemin. 

On peut le craindre. Elle a déjà fait les gros titres de la presse.

Si j’ai bien compris, l’objectif serait de financer par cette taxe les développements culturels sur le web…

C’est ce que propose effectivement cette commission qui a évalué à 20 millions d’€ les recettes que l’on pourrait tirer de cette taxe qui est, dit-on, étudiée très sérieusement en haut lieu. Nicolas Sarkozy aurait demandé  Eric Woerth, le ministre du budget, de la regarder dans le détail.

Dans une situation de déficit public, toutes les mesures sont bonnes pour remplir les caisses de l’Etat!

Sans doute, mais ce serait une très mauvaise mesure.

Google gagne beaucoup d’argent. 

Google n’est pas le seul visé. Facebook, Yahoo, Microsoft, tous ceux qui vendent de la publicité sur internet le sont. C’est une mauvaise idée pour deux motifs :

le premier est qu’elle est probablement inapplicable. Ce que reconnait d’ailleurs à mi-mot le rapport,

Le second est que l’appliquer serait mettre des freins à l’innovation. Cette mesure et toutes celles du même type illustrent la schizophrénie de nos dirigeants. On nous dit tous les jours, matin, midi et soir, qu’il n’y a qu’une solution pour sortir de la crise : l’innovation, qu’il faut investir dans les nouvelles technologies… mais dès qu’on a affaire à une nouvelle technologie, on n’a de cesse de lui mettre des bâtons dans les roues, de freiner son développement et d’inciter ceux qui s’y intéressent, qui veulent investir dedans à aller voir ailleurs.

Il n’y a pas de raisons que Google et les autres ne paient pas d’impôts…

Mais ils en paient là où ils sont installés, comme n’importe quelle autre entreprise. Le problème est qu’ils vont s’installer là où l’impôt sur les entreprises est le plus faible. Ils sont en Irlande, ce qui agace d’ailleurs beaucoup les autorités britanniques qui considèrent que c’est autant d’impôts qui leur échappent. 

Le problème se pose avec toutes ces entreprises qui vendent sur le net. Il trouvera sa solution dans des accords entre autorités fiscales des pays concernés. Mais dans l’état actuel des choses, on ne voit pas bien comment cette mesure pourrait être appliquée : seul Google sait le chiffre d’affaires qu’il fait en France… le gouvernement français n’en sait rien et ne peut donc pas imposer l’entreprise.

Mais au delà de ces questions fiscales, c’est toute notre relation à l’innovation qui est en cause…

Vous parliez de schizophrénie…

Mais bien sûr. On devrait recommander à nos dirigeants la lecture de Schumpeter et des pages qu’il consacre à la destruction créatrice. 

Les nouvelles technologies, et le web en est un splendide exemple, sont autant porteuses de destruction que de création. Et si l’on veut s’orienter vers l’avenir, il faut l’accepter. Ces technologies nouvelles font un tort considérable à toute une série d’industries en place. C’est inévitable. On ne peut pas tout à la fois protéger les industries existantes et promouvoir les industries nouvelles. Il faut faire des choix. Notre gouvernement a manifestement choisi de protéger les industries existantes, celles qui sont aujourd’hui puissantes mais qui sont à terme condamnées. La loi Hadopi en est un bon exemple. Tous les débats sur les droits d’auteur en sont un autre.

Ce sont des questions importantes…

Bien sûr, mais on mélange tout. Les droits des auteurs, des créateurs, doivent être protégés, mais il faut éviter de les confondre avec ceux des éditeurs, des producteurs. Nous sommes entrés dans un monde nouveau dans lequel les biens culturels, textes, chansons, images, films… circulent plus facilement grâce à ce nouveau canal de distribution qu’est internet. Il faut tout à la fois rémunérer les créateurs et protéger leurs oeuvres, personne ne le nie. Mais on ne le fera pas en maintenant les modèles économiques actuels, ce que le rapport Zelnick propose de faire. Regardez ce qu’il dit du livre numérique, vous savez ces livres qu’on lit sur un écran, sur une tablette, un e-book. Il propose trois mesures : 

- Etendre le prix unique au livre numérique,

- Créer une plateforme unique de distribution des livres numériques,

Investir plus massivement dans la numérisation des livres. 

Trois mesures qui laissent rêveur.  Faut-il créer une plateforme unique de distribution du livre? Un guichet unique, comme dans l’économie administrée à la soviétique? Pourquoi ne pas laisser les éditeurs se débrouiller? C’est leur métier. S’il faut qu’ils s’allient et mutualisent la distribution, ils feront. Quant à l’extension du prix unique du livre! C’est vraiment vouloir se tirer une balle dans le pied.

C’était plutôt une bonne solution qui a sauvé la librairie…

En 1981. Mais la situation est complètement différente. Il ne s’agit plus aujourd’hui de sauver la librairie indépendante mais de trouver le juste prix du livre électronique. Dire qu’il faut étendre le prix unique au livre numérique, c’est inciter les éditeurs à le vendre au même prix que le livre papier alors que rien ne le justifie : un fichier informatique ne coûte rien, alors que l’objet livre a un coût : il faut l’imprimer, le brocher, le transporter, le manipuler… 

La distribution sur internet coûte infiniment moins cher que la distribution et cela doit se retrouver dans le prix du livre numérique. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui et le sera moins encore demain si on suit ces recommandations. Les seuls gagnants dans cette affaire, ce seront les pirates…

Comme pour les disques! Mais vous croyez qu’il va y avoir un piratage des livres comme il y en a un pour la musique ou le cinéma…

Mais il est déjà là. Vous savez que j’ai écrit un livre sur Google, il a été téléchargé, de manière illégale, 28000 fois en français, 35000 fois dans sa version anglaise et près de 30 000 fois dans sa version espagnole et ceci sur un seul serveur… et comme il y a plusieurs serveurs qui proposent ces téléchargements illégaux, les chiffres réels sont beaucoup plus élevés.

C’est infiniment plus que les ventes papier…

Bien sûr! Et ce n’est qu’un exemple, le phénomène tend à se développer. Dès lors que vous avez un fichier, il est très facile pour un technicien, cela peut même être amusant de le débloquer et de le mettre sur internet. Et ce phénomène se développera d’autant plus que les livres électroniques seront vendus au même prix que les livres papier. Le passage sur l’électronique doit se traduire par une baisse radicale des prix des livres, de la musique… et tant que cela ne se fera pas, on verra se développer le piratage. 

C’est pour cela que je dis que cette idée d’appliquer le prix unique du livre aux livres électroniques est une sottise. Cela empêche tout simplement les acteurs, je veux dire les éditeurs, de trouver par le jeu de la concurrence le juste prix, celui qui permet tout à la fois de les rémunérer, de rémunérer les auteurs et d’inciter les lecteurs à acheter le livre plutôt qu’à le chercher gratuitement.

Oui, mais enfin, dans cette affaire vous avez perdu beaucoup d’argent…

Je ne crois pas qu’il faille raisonner comme cela. D’abord, tous les gens qui ont téléchargé ce livre ne l’auraient pas forcément acheté. Ensuite, ces téléchargements ont donné à des tas de gens qui n’auraient pas trouvé ce livre en librairie la possibilité de le lire. Enfin, cela crée un marché secondaire dont je peux tirer profit. Il faut, en fait, inventer de nouveaux modèles économiques. C’est ce que font les chanteurs qui vendent moins de disques mais qui ont plus de monde dans leurs concerts. Pour le livre, cela peut passer par d’autres voies. Par des conférences. 

Ce que vous avez fait…

Mais oui. Vous savez que j’en ai fait beaucoup un peu partout dans le monde, au Canada, en Amérique latine, au Maroc, en Suisse, en Espagne, en France… qui pouvaient être considérées comme des produits dérivés du livre et qui m’ont rapporté de l’argent.

Ce n’est pas possible pour tout le monde. Un auteur de romans ne peut pas faire de conférences…

Non, mais c’est ce que font tous ces auteurs de livres de voyage que vous recevez. Ils vivent des conférences qu’ils organisent un peu partout. Il n’y a pas un modèle économique unique. Il y en a probablement plusieurs qu’il va falloir développer. C’est toute l’économie du livre qui va changer, ce que ce rapport ne voit manifestement pas. 

Pensez qu’un livre ne vit aujourd’hui en librairie que quelques semaines. Essayez donc de chercher, même dans les meilleures librairies, un livre publié il y a quelques mois, vous ne le trouverez pas. Il faut le commander, s’il est encore disponible chez l’éditeur, ce qui n’est pas le cas s’il a fait un tirage très court ou s’il a envoyé les exemplaires qui lui restaient au pilon. Sur internet, la question ne se pose plus, le livre reste disponible. 

Comme dans une bibliothèque…

Exactement. Mais il faut trouver une manière de rémunérer l’auteur, l’éditeur dont le rôle est capital. Une bonne solution serait de mettre en place un mécanisme du type licence unique, un peu comme dans une bibliothèque : vous payez un abonnement qui vous donne accès librement à l’ensemble des livres, des musiques, des images disponibles sur le net, à charge pour l’organisme collecteur de cet abonnement de redistribuer les sommes perçues au prorata des consultations. C’est une solution qui avait été envisagée lors de la discussion de la loi Hadopi et proposée notamment par les socialistes, mais pas seulement, et qui n’a même pas été examinée dans ce rapport. Ce qui est dommage parce qu’il faut faire vite.

Vous croyez que le livre électronique va rapidement se développer?

Amazon, le grand libraire électronique a vendu ce Noël plus d’e-book que de livres traditionnels… Cela va très vite. Dans deux ans, on verra dans le métro des gens lire leurs e-book comme on en voit aujourd’hui écouter leur i-pod. Plutôt que de mener des combats d’arrière-garde, il faudrait s’y préparer. Les propositions de la commission Zelnick font tout le contraire. Sauf en musique où elles proposent de créer une carte musicale pour les jeunes d’une valeur de 50 euros : elle serait payée entre 20 et 25 euros par l’internaute, jusqu’à 20 euros par l’Etat, le reste par les professionnels, et donnerait un accès aux téléchargements de musique illimités “sur tous les sites participants à l’opération”. 

C’est une petite avancée qui permettrait de résoudre le problème du piratage. Mais, pourquoi être aussi timide? Pourquoi la réserver aux jeunes? Pourquoi ne pas faire la même chose pour le livre? Pourquoi être aussi compliqué? Pourquoi faut-il que l’Etat intervienne et contribue à son financement? Est-ce son rôle de favoriser l’écoute de chansons pop? C’est à l’industrie de trouver ses modèles économiques. Pas à l’Etat. D’ailleurs, l’industrie est parfaitement capable de le faire. Il suffit de regarder la manière dont l’industrie du luxe est en train de résoudre le problème de la contrefaçon… 

Et comment?

Vous savez que la vente sur internet a favorisé les contre-façons. On pouvait trouver partout, et notamment sur ebay, des fausses Rolex, des faux Vuitton… LVMH a porté plainte contre ebay et a gagné. Ce qui a amené ebay à chercher des moyens de lutter contre la contrefaçon. Ce n’est pas facile, mais on voit actuellement des solutions se mettre en place. Au travers notamment de processus de certification. Lorsqu’un produit de luxe vient en vente sur ebay, l’entreprise demande au producteur de certifier qu’il s’agit bien d’un de ses produits. 

Ce ne doit pas être toujours commode…

Non. Mais c’est en procédant de cette manière, par tâtonnements successifs que l’on trouvera le bon équilibre, la bonne solution, pas par des mesures décidées d’en haut par des gens qui sont liés aux industries qu’internet menace. 

Note de lecture


Chaque semaine, vous nous faites part d’une de vos lectures. Mais pas aujourd’hui…

Je voudrais aujourd’hui parler d’une rencontre. Celle de Mano Solo, ce chanteur, qui nous a quitté ce week-end, et que j’ai rencontré ici à la radio.

Il  animait une émission…

Il y animait effectivement une émission, Smoke city, tous les lundis, après Dissonances, l’émission de musique contemporaine, que j’anime en fin d’après-midi. J’ai donc eu pendant plusieurs semaines, peut-être même plusieurs mois, l’occasion de le croiser dans le studio, d’échanger quelques mots avec lui entre nos deux émissions…

C’est toujours très rapide…

Oui, mais justement, cela force à aller à l’essentiel. Et j’ai découvert quelqu’un qui pouvait être difficile, qui était en permanence sur des charbons ardents, un véritable écorché vif qui était véritablement insoumis, qui ne supportait ni l’injustice ni la souffrance des autres. Ce qui l’avait amené à réaliser cette émission qui programmait de la musique qu’il aimait mais qui recevait surtout des gens qui se battaient pour aider ceux que la société abandonnait. Je pense notamment aux gens de RESF, du Réseau Education Sans Frontières qui lutte sans relâches contre les expulsions, contre les reconduites à la frontière qui brisent des familles.

Je ne crois pas qu’il ait eu l’occasion de lire le dernier communiqué de cette association qui dénonçait samedi dernier l’expulsion d’un chinois sans papiers, Chen Yu Chuan, qui vit en France avec son fils, et que le préfet de police de Paris veut expulser au nom de la… “solidarité familiale” au motif qu’il a des frères, des oncles et des tantes en France qui peuvent s’occuper de ce fils qui est aujourd’hui lycéen… Mais s’il l’avait lu, il se serait certainement mis en colère.

Mano Solo était comme cela. Et c’était d’autant plus étonnant qu’il soufrait lui-même beaucoup, comme cela se voyait, et comme il me l’avait dit un jour qu’il avait du mal à marcher. Il était séropositif depuis 1986 et vivait depuis entouré de soins médicaux. Il avait un corps de souffrance, mais cette souffrance le révoltait plus encore quand elle concernait les autres.

C’était d’autant plus surprenant qu’il était le fils de Cabu, le dessinateur, et qu’il aurait pu mener une vie de bobo fortuné. Il a préféré l’aventure. Celle de la chanson, qui lui avait valu plusieurs succès, celle de l’auto-production. Il a tenté en 2006 de s’auto-produire lui-même, en dehors de toute maison de disque. Cela avait été un échec. Ce qui me fait penser que s’il m’avait entendu ce matin, il n’aurait pas été complètement d’accord avec ce que j’ai dit. 

C’était un homme de qualité. 



Retour à la page principale