Bernard Girard
Chronique du 05/01/10
2010, l’inquiétante année de la Chine
Vous avez titré votre chronique : 2010, l’inquiétante année de la Chine. Mais, l’année de la Chine ce n’était pas il y a trois ou quatre ans? je n’ai, cette année, entendu parler de rien…
C’était en 2003… Quand je dis que 2010 sera l’année de la Chine, je ne fais pas allusion à des manifestations culturelles, mais à la montée de la Chine sur la deuxième marche du podium, derrière les Etats-Unis, devant le Japon.
C’est donc en 2010 que la Chine va dépasser le Japon pour devenir la seconde économie mondiale…
C’est très probable.
D’autant que la croissance est repartie en Chine…
Oui, et de manière très vive. Elle était au dernier trimestre de 7,7%…
Alors que nous n’arrivons même pas à 1%…
L’INSEE parle d’une croissance “laborieuse” à un rythme proche de 0,4 % par trimestre pendant le premier semestre. Nous ne sommes pas dans la même course…
On devrait se réjouir de cette croissance, mais je n’y arrive pas. Qui dit plus de croissance dit plus de voitures, plus de production d’électricité avec du charbon, plus de pollution… mais ce n’est peut-être pas votre avis…
Je ne suis pas non plus sûr que l’on doive se réjouir de cette nouvelle, mais pas seulement pour l’environnement, même si c’est un problème majeur. On estime qu’il se vendra en Chine 15 millions de voitures en 2010. C’est considérable et l’impact de cette croissance sera certainement élevé même si les Chinois semblent en avoir pris conscience. Ils ont engagé un programme de maîtrise de leur consommations énergétique qui est ambitieux et efficace puisqu’ils ont réduit, l’année dernière d’un peu plus de 5% leur consommation d’énergie par une unité de PIB. Leurs consommations augmentent, bien sûr, mais leur industrie est plus économe, plus responsable. Il y a encore de grands progrès à faire, mais ils sont engagés sur la bonne voie.
Pas assez vite…
Certainement pas assez vite, et leur comportement à Copenhague montre que les résistances sont fortes, mais ce n’est pas là-dessus que je voudrais mettre l’accent. Je voudrais insister plutôt sur le rôle que joue aujourd’hui la Chine dans l’économie mondiale en matière monétaire qui me parait mériter une attention soutenue, parce que se jouent les rapports de force entre grandes puissances, et il n’est pas sûr que nous ayons à nous en féliciter…
Les questions monétaires sont toujours compliquées. Je crains le pire…
Je vais essayer d’être simple. Pendant très longtemps la Chine a indexé sa monnaie, le yuan, ou si vous préférez, le renminbi, on utilise les deux noms, sur le dollar.
En 2005, les autorités chinoises ont abandonné cette indexation, ce qui a permis une appréciation de leur monnaie de près de 20%, mais ils y sont revenus à la mi 2008. Si bien que lorsque le dollar perd de sa valeur, comme c’est aujourd’hui le cas, le cours du yuan descend aussi…
Ce qui le rend plus compétitif…
Contre l’euro, certainement, et ce n’est pas une bonne nouvelle pour nos industriels qui s’en plaignent amèrement. Il faut dire que la monnaie chinoise a perdu ces derniers mois 9% de sa valeur par rapport à l’euro. Ce qui est anormal : une économie qui se porte bien, comme Chine devrait voir sa monnaie s’apprécier, le prix de ses produits augmenter à l’exportation, ce qui rééquilibrerait un peu les choses. Or c’est le contraire qui se produit. Les autorités monétaires font tout pour freiner la hausse du yuan.
Et pourquoi faire? Pour favoriser leurs exportations…
Exactement. Ils le disent d’ailleurs très clairement. Mais ce qui est bon pour l’industrie chinoise ne l’est pas pour tout le monde. Vous savez que les Américains ont aujourd’hui un endettement considérable. S’ils veulent s’en sortir et assainir leur économie, et ils doivent le faire, il faut qu’ils épargnent, qu’ils réduisent leurs importations et qu’ils augmentent leurs exportations. En d’autres mots, il faut qu’ils achètent moins de produits chinois et qu’ils vendent plus de produits fabriqués aux Etats-Unis à l’étranger. Si le yuan s’appréciait face au dollar, cela se ferait automatiquement. Les prix des produits chinois augmenteraient, les Américains en consommeraient moins…
Mais la croissance chinoise en souffrirait…
Certainement et c’est l’argument qu’avancent les autorités chinoises qui disent en substance : vous mettez des barrières douanières sur nos produits, vous voulez que nous réévaluions notre monnaie, en fait vous voulez brider notre croissance, alors même que nous tirons aujourd’hui l’économie mondiale. Et ils ont raison sur les deux points.
Il est vrai que les Américains multiplient les mesures protectionnistes. Il s’agit de mesures ciblées sur des produits très techniques qui passent inaperçues en Occident, on a l’impression que les Américains sont des champions du libre-échange, mais qui sont bien réelles. Il y a quelques jours, la Commission américaine sur le commerce international a adopté des pénalités sur les importations de produits tubulaires destinés au secteur pétrolier (OCTG), représentant 2,6 milliards de dollars…
C’est effectivement très technique…
Oui, et du coup cela passe inaperçu. Reste que les Chinois ont beau jeu de se plaindre. D’autant qu’ils ont effectivement sauvé l’économie mondiale ou, disons plutôt, fortement contribué à son sauvetage avec un plan de relance de plus de 400 milliards d’euros.
Ces chiffres sont tellement énormes qu’ils ne veulent pas dire grand chose!
C’est, pour prendre une comparaison, près de 20 fois notre propre plan de relance.
Vous nous parlez des Américains…
Qui auraient intérêt à une réévaluation du yuan qui faciliterait l’assainissement de leur économie.
Mais nous aurions nous aussi intérêt à ce que les Chinois changent de politique monétaire…
C’est ce que disent beaucoup d’observateurs. Et, de manière plus générale tous ceux qui jugent le yuan très sous-évalué. Mais il n’est pas certain que ce soit le cas. Nous ne sommes pas dans la même situation. Notre taux d’épargne est élevé. Et notre endettement raisonnable, même s’il a beaucoup augmenté. De bons économistes pensent d’ailleurs que nous n’aurions rien à gagner à une réévaluation du yuan. C’est le cas, notamment, de Patrick Artus (Un yuan fort n’est pas dans l’intérêt des Européens, Le Figaro, 30/11/2009)…
Et pourquoi?
Tout simplement parce que nous ne sommes pas vraiment en concurrence avec eux. Nous ne fabriquons pas les mêmes produits. L’appréciation de la monnaie chinoise aurait surtout pour effet d’augmenter les prix chez nous sur une multitude de produits industriels, ce qui n’est pas forcément souhaitable.
Nous parlons des Américains et des Européens. Mais les Chinois? Cette politique du yuan indexé sur le dollar leur est-elle favorable?
On peut s’interroger. Cette politique est surtout menée pour satisfaire les intérêts des industriels spécialisés dans la fabrication de produits d’exportation. Les Chinois travaillent plus pour nous que pour eux-mêmes. Il y a un chiffre qui retient l’attention : le poids de services dans l’économie chinoise. Il est de 40% de l’activité en Chine, contre plus de 70% dans les autres pays développés. Or qui dit services dit prestations consommées par les citoyens localement : transports, restaurants, tourisme, commerces, santé… mais aussi et surtout de l’emploi puisque vous le savez la productivité des services est faible. L’économie chinoise est très puissante, mais elle fait la part trop belle aux productions destinées à l’exportation. D’où des inégalités qui se creusent et un chômage déguisé important.
Le chômage est important en Chine?
Il est officiellement de 4,6% mais ces statistiques ne comprennent ni les zones rurales ni les migrants. Si l’on en tient compte, il serait beaucoup plus proche des 9 ou 10%. Dans tous les cas de figure, il faut rapporter tout cela à la taille de ce pays, à sa population. Plus de 24 millions de chinois sont aujourd’hui sans emploi, dont plus de 7 millions sont des diplômés universitaires, et dont plus de 6 millions ont fini leurs études cette année…
Cela ressemble à notre chômage des jeunes, en plus important…
Exactement. Ajoutez à cela que plus de 70 millions de travailleurs migrants venus des régions rurales, soit la moitié du nombre de travailleurs migrants, ont dû retourner chez eux faute d’avoir trouvé du travail dans les régions urbaines (Le Quotidien du peuple, 25/12/09). Si l’on retient les critères internationaux, il y a actuellement 150 millions de personnes qui vivent en Chine en dessous du seuil de pauvreté. Cela fait beaucoup de monde.
Ce qui n’est pas sans risques. Il y a quelques mois vous nous disiez qu’il y avait beaucoup d’émeutes, de manifestations en Chine.
Je ne sais pas s’il y a un lien de cause à effet. Ce ne sont pas forcément les plus pauvres qui se révoltent, ce sont ceux qui ont goûté aux richesses et aimeraient avoir plus de liberté. Ce n’est sans doute pas un hasard si beaucoup de manifestations qui tournent mal prennent occasion d’incidents avec la police, de morts suspectes…
Mais c’est exact, la Chine est un pays très agité, très turbulent. Ces mouvements sociaux dont vous parlez sont en progression si l’on en croit un rapport publié tout récemment par l’Académie chinoise des sciences sociales qui parle d’incidents quotidiens entre la population et la police.
Un autre rapport soulignait le creusement des inégalités : le revenu moyen des 20% des familles les plus aisées était en 2008 17 fois plus élevé que celui des 20% des familles les plus pauvres, dans une société qui était, il n’y a pas si longtemps, très égalitaire.
Et les Chinois s’en plaignent?
Bien sûr. Le chômage et l’écart croissant des revenus sont les deux questions qui préoccupent le plus les Chinois, toujours d’après l’Académie des Sciences Sociales.
Le problème économique peut devenir problème politique…
Sans doute. La Chine est aujourd’hui dirigée par une coalition qui associe le Parti Communiste qui tient les rênes du pouvoir de manière très vigoureuse, très répressive, qui agite la fibre nationaliste, comme on l’a vu dans l’affaire de ce malheureux britannique condamné à mort et exécuté il y a quelques jours…
Et comme on l’a vu à Copenhague!
C’est effectivement au nom d’arguments nationalistes que la Chine a refusé les contrôles sur son territoire.
La Chine est donc, dirigée par le PC et les industriels qui vivent de la production de produits exportés. Ils s’épaulent et se soutiennent mutuellement. La politique monétaire, dont je parlais tout à l’heure, est décidée par le pouvoir politique pour favoriser ses exportateurs. Même chose pour la politique commerciale : la Chine a à plusieurs reprises cette années baissé ses taxes à l’exportation pour compenser la chute de la demande mondiale à la suite de la crise internationale. En retour, les succès commerciaux de ces industriels favorisent les ambitions politiques du pouvoir en place.
D’un coté, une dictature qui exalte le nationalisme, de l’autre une économie tournée vers l’exportation? Un étrange mélange, non?
Oui, mais c’est bien cela, la Chine d’aujourd’hui. Est-ce que cela peut durer longtemps?
Le rapport de l’Académie des sciences que je citais tout à l’heure dit que le pouvoir du PC chinois est, à terme, menacé par le mécontentement de la population. Si les autorités chinoises en prennent conscience, et le fait qu’une institution officielle le dise et l’écrive dans un rapport dont parle la presse peut être un signe, il est fort possible qu’elles infléchissent leur politique.
On peut, d’ailleurs, imaginer des conflits au sommet de l’appareil chinois entre ceux qui aimeraient réorienter l’économie vers la consommation intérieure pour alléger les tensions sociales et ceux qui veulent surtout soutenir la machine à produire pour les exportations. Sachant que cette politique conduit à prendre des mesures de lutte contre l’inflation qui freine la consommation d’une population qui en est très avide. Dans une démocratie, les citoyens demanderaient et obtiendraient une réorientation de la politique économique. Ils n’ont pas, en Chine, leur mot à dire.
Jusqu’à présent, les grandes puissances économiques, les Etats-Unis, le Japon, l’Europe… étaient des démocraties. C’est la première fois qu’une grande puissance économique est aussi une dictature.
Et c’est inquiétant?
Ce l’est parce que la Chine nous tient par ses produits que nous ne fabriquons plus et par sa politique monétaire et par ses investissements. Pour maintenir un taux de change avantageux, les Chinois achètent chaque année des milliards de dollars et financent la dette américaine. Parce qu’elle investit massivement dans leurs industries, dans ses infrastructures, la Chine est devenue un très gros client de nos industries.
Et du coup, on les laisse faire. On les a laissés nous imposer leur loi à Copenhague, nous n’avons pas réagi lorsqu’ils ont exécuté ce malheureux britannique pour transport de drogue de manière à pouvoir récupérer ses yeux pour pouvoir les greffer sur quelqu’un d’autre. Ce n’est probablement qu’un début. Les Chinois vont mener une politique de puissance dont nous serons rapidement, peut-être même très rapidement, les victimes.
Vous êtes bien pessimiste…
Je parlais tout à l’heure de l’environnement. Les Chinois contrôlent 97% de la production mondiale de plusieurs terres rares, comme le neodynium, utilisées dans la production de ce que l’on appelle les technologies vertes. Or, ils viennent de prendre toute une série de mesures pour en limiter les exportations (voir cet article de The Independent). Leur objectif est de conserver chez eux la transformation de ces matériaux et de devenir leaders mondiaux dans la production des technologies vertes mais il leur sera difficile de justifier ces mesures sans développer en parallèle un discours favorable à la lutte contre le réchauffement climatique. Ce sont des marchés d’avenir qui risquent ainsi d’échapper à nos propres industries.
Et c’est pour cela que je ne suis pas certain que la montée de la Chine sur la deuxième marche du podium soit une bonne nouvelle. Les tensions internes suscitées par sa politique en faveur du tout exportation peuvent inciter les autorités à exploiter les sentiments nationalistes avec tout ce que cela suppose de tensions sur le plan international, tensions que nous aurons du mal à contenir tant ils nous tiennent sur le plan économique. C’est ce qui me fait dire que cette montée sur la deuxième marche est inquiétante…
Note de lecture
Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part d’une de vos lectures…
Oui, et nous allons rester en Chine, avec un papier d’Olivier Blanchard et une note sur son blog de Paul Krugman, deux économistes reconnus et réputés, qui mettent en garde contre les risques que peut faire courir à l’économie mondiale la politique chinoise basée sur le mercantilisme, les exportations et l’accumulation de réserves financières.
Tous deux s’inquiètent de l’impact des surplus de la Chine sur l’activité globale. Je ne vais pas entrer plus dans le détail de calculs relativement sophistiqués, mais Krugman l’évalue à 1,4% du PIB mondial .
Ce qui est considérable…
Ce qui représente des millions d’emplois perdus ailleurs dans le monde. Krugman calcule, encore une fois il s’agit d’estimations très sommaires, très rustiques, à 1,4 million d’emplois perdus aux Etats-Unis, du fait de la politique chinoise. Des calculs menés en Europe donneraient probablement des résultats voisins, peut-être un peu supérieurs.
La Chine serait donc responsable d’une partie du chômage chez nous…
Du chômage à venir. Et non pas seulement parce qu’ils nous volent des emplois, parce qu’ils fabriquent moins cher et parce qu’ils amènent les industriels à fermer des usines chez nous pour aller s’installer du côté de Shangaï, mais parce qu’il mènent une politique qui conduit à réduire les investissements des pays industrialisés, et qui dit investissements réduits dit emplois en moins.
Pour dire les choses simplement, les économies des pays industrialisés manquent de liquidités, elles sont endettées, et les fonds qui leur permettraient de financer leur endettement, de rembourser leurs dettes sont aspirés par la Chine et par les pays pétroliers. Tout cela est un peu compliqué, et je ne voudrais pas entrer plus dans le détail, mais cela devrait nous inciter à être infiniment plus exigeants avec la Chine et les Chinois que nous le sommes aujourd’hui. Faire preuve de complaisance au motif que ce sont des clients n’est pas satisfaisant. Or, c’est exactement l’attitude de nos pays. Regardez la manière dont François Fillon est allé, au lendemain de Copenhague, nous rabibocher avec Pékin. Cela ressemblait à l’empereur germanique Henry 4 allant à Canossa avec femme et enfants pour obtenir le pardon du pape. Si nous voulons résister à la Chine, il nous faudra faire preuve de plus de fermeté dans nos relations avec un pays dont les ambitions impériales s’affirment déjà avec vigueur dans sa zone d’influence.