Le futur en économie (11/7/00)

Bonjour Bernard. Vous allez-vous nous parler aujourd’hui du futur en économie…

Oui. Je vais en fait revenir sur ma dernière chronique à la demande d’une auditrice qui m’a écouté la semaine dernière et qui m’a téléphoné, après l’émission, pour me dire qu’elle n’était pas du tout d’accord avec moi.

Diable…

Oui. Vous vous souvenez, je parlais de l’irrationnel, d’Elisabeth Tessier et de François Mitterrand. Notre auditrice m’a reproché de m’être moqué de ces techniques qui permettent de lire dans l’avenir. Elle m’a dit en substance : " je suis de formation scientifique, j’exerce un métier scientifique et je n’hésite pas à faire appel à une voyante lorsque je dois prendre une décision vraiment difficile. " J’étais, comme vous le devinez, un peu surpris, mais elle paraissait tout à la fois convaincue, rationnelle et raisonnable. Je lui ai donné rendez-vous. Nous nous sommes rencontrés, nous avons déjeuné ensemble et elle m’a raconté comment et pourquoi elle utilisait les services d’une voyante.

On est vraiment très loin de l’économie…

En fait, non. A l’entendre, j’avais l’impression de me trouver en face d’un cadre supérieur qui décide d’acheter une étude de marché ou une analyse des grandes tendances socio-économiques de notre environnement. Comme notre auditrice, il doit prendre sa décision dans un environnement de grande incertitude. Or, lorsque l’on ne sait pas du tout de quoi demain sera fait, on ne peut pas prendre de décision ou on prend des décisions sur lesquelles on revient en permanence, ce qui est la même chose. Dans les deux cas, on n’avance pas beaucoup.

Les études de prospective que l’on compare parfois d’ailleurs aux prédictions des voyantes (on dit de leurs auteurs, pour s’en moquer, qu’ils lisent dans le marc de café) permettent de prendre une décision et de s’y tenir. Et ce que l’on attend d’elles.

Vous voulez dire que les professionnels de la prospective et des études de marché ne sont pas plus sérieux que les voyantes ?

Leurs prédictions ne sont probablement pas plus fiables, mais ce n’est pas grave. Ils aident à agir. Ils jouent auprès des dirigeants des entreprises un rôle qui rappelle celui des voyantes auprès du grand public. Elles ne disent pas l’avenir, mais elles aident à prendre des décisions, elles éclairent les choix, elles rassurent. Notre auditrice m’a raconté quelques unes des conversations qu’elle avait eues avec sa voyante : il ne s’agissait pas de prédire l’avenir lointain, mais de l’aider à choisir entre plusieurs solutions celle qui paraissait la meilleure, la plus raisonnable.

C’est donc une affaire de confiance dans l’avenir…

Exactement. Mais, vous savez, on retrouve cette confiance dans l’avenir un peu partout. Lorsqu’on n’a pas confiance, on ne fait rien. On n’investit vraiment, on ne prend des risques que lorsque l’on est sûr de soi.

C’est, d’ailleurs, ce qui distingue les entrepreneurs des autres agents économiques.

Les entrepreneurs, au sens que donnent à ce mot les économistes, sont des gens qui ont assez confiance dans leur vision de l’avenir pour prendre des risques. Et c’est parce qu’ils ont confiance qu’ils fondent une entreprise, investissent leur argent dans leur projet, convainquent des banquiers de leur prêter de l’argent, recrutent des salariés…

Vous n’allez pas un peu vite en besogne ?

Je ne dis pas que tous les gens qui ont la conviction d’avoir une bonne vision de l’avenir deviennent entrepreneurs, mais que tous les entrepreneurs ont la conviction que leur vision de l’avenir est bonne, que le produit qu’ils développent se vendra bien, qu’il correspond à une attente, à une demande…

Dans un monde d’incertitude, celui qui a une vision nette de l’avenir peut entraîner avec lui beaucoup de monde. Il peut prendre des décisions que ne prendrait pas celui qui hésite et doute. Il inspire confiance parce qu’il a confiance…

Ce n’est pas parce que l’on a confiance dans l’avenir que les choses vont se passer comme on le souhaite…

Bien sûr que non. Mais, cet avenir on le construit. C’est ce que fait l’entrepreneur. il est convaincu que son produit est appelé à être utilisé par tous les foyers. Et il fait tout pour que ce soit le cas : il lance des campagnes de publicité, il fait des promotions, il convainc d’autres et sa prédiction se réalise…

Il arrive souvent que le fait même de faire une prédiction entraîne la réalisation de ce que l’on a prévu. C’est ce que l’on appelle les prédictions auto-réalisatrices. On en rencontre de nombreux exemples en économie. Imaginez que je sois un chroniqueur économique célèbre et écouté, que je parle sur une grande chaîne de télévision à une heure de grande écoute et que je dise : " attention, l’inflation va revenir. " Les salariés qui m’écoutent et me font confiance vont demander des augmentations de salaires et l’inflation que j’avais annoncée va se produire.

Autre exemple : je suis le gestionnaire d’un grand fonds d’actions. Tous les indicateurs que je suis m’amènent à prédire une forte baisse de la bourse. Je vends donc tant que les cours sont élevés. Mais mes collègues qui savent que j’ai du flair m’observent, m’imitent et vendent à leur tour. Résultat : les cours baissent.

Vous voulez dire que l’inflation peut repartir comme cela, sans motif plus solide ?

Aujourd’hui, non, parce que personne n’y croit.

L’inflation repose pour beaucoup sur la croyance dans les augmentations futures des prix. Les politiques qui le savent ont souvent tenté de casser l’inflation en modifiant les anticipations des agents économiques. Le cas le plus célèbre est celui de Pinay qui a en 1952 cassé l’inflation en interdisant des hausses de prix et en imposant des baisses autoritaires des marges de certains commerçants. Les mesures étaient brutales, violentes, mais il fallait qu’elles le soient pour convaincre les agents économiques de la volonté des pouvoirs publics d’en finir avec l’inflation : on n’a plus besoin de demander des augmentations de salaires lorsque l’on sait que les prix ne vont plus augmenter.

Et cela a suffi ?

Pendant un temps, oui. Ensuite, l’inflation a repris…

Ce qui veut dire que les gens ne se laissent pas si facilement manipuler…

Exactement. C’est d’ailleurs une question que se sont posés les économistes. Si les agents économiques ne sont pas myopes, s’ils ne se laissent pas berner ou manipuler, comme vous dites, alors les politiques économiques qui tentent d’agir sur nos comportements sont vouées à l’échec. C’est la thèse de l’école des anticipations rationnelles.

Je ne vais pas entrer dans le détail, parce que c’est un peu compliqué, mais ces auteurs, dont certains comme Rober Lucas ont reçu le prix Nobel, nous disent que les agents économiques sont capables de s’adapter aux politiques économiques les rendant de ce fait inefficaces. S’ils ont raison, ce sont toutes les politiques économiques qui sont condamnées. Leurs succès académiques ont d’ailleurs accompagné avec le recul des politiques keynésiennes. Si tant de gens ne croient plus aujourd’hui à la possibilité de mener des politiques économiques efficaces, c’est qu’ils ont la conviction que les agents économiques peuvent les anticipe et les contourner lorsqu’elles vont contre leur intérêt bien compris.

Nous voilà très loin des voyantes de notre auditrice…

Pas tant que cela. Si on prend au sérieux ce que nous disent les théories des anticipations rationnelles, on doit convenir que les agents économiques sont capables de prévoir le futur, de le déduire du passé de manière satisfaisante. Leurs adversaires n’hésitent pas, d’ailleurs, à les accuser de nous transformer tous en " voyants extra-lucides ".

Mais vous avez raison, on est tout de même très loin des préoccupations de notre auditrice qui se soucie plutôt de problèmes familiaux, d’éducation de ses enfants, de sa vie sentimentale… Je ne suis pas sûr, d’ailleurs, d’avoir vraiment répondu à ses attentes. Je crains qu’elle ne m’accuse une nouvelle fois de n’avoir rien compris à sa démarche, de n’être qu’un indécrottable rationaliste. Mais ce n’est pas grave, sa rencontre m’a donné l’occasion de réfléchir sur le traitement de l’avenir dans nos sociétés hyper rationalisées et d’établir un rapprochement que je trouve assez piquant entre les méthodes populaires les plus décriées et les techniques de prospective les plus sophistiquées. Rien que pour cela je voudrais la remercier de son appel téléphonique.

Je rappelle pour ceux qui voudraient m’appeler que l’on peut me joindre à la radio mais aussi sur mon site internet : bernardgirard.com


  • Retour à la page d'accueil