Bernard Girard
Chronique du  26/09/06
Microsoft, un roi vieillissant
 
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Bonjour,  vous voulez nous parler ce matin de Microsoft…
Oui. Nous avons les dernières semaines beaucoup parlé de sujets liés à la France, à la campagne présidentielle. Je voudrais sortir un peu de tout cela et vous parlez d’un événement qui va se dérouler matin à New-York et qui va pendant des semaines passionner tous ceux qui, partout dans le monde, s’intéressent à l’informatique : je veux dire la sortie de Vista, le nouveau système d’exploitation de Microsoft, et de la dernière version d’Office, cette suite de logiciels bureautiques que nous utilisons tous.
Oh! Là là! Je crains le pire : vous allez nous parler de technologie, de choses compliquées…
Non, non rassurez-vous, je vais vous parler d’économie ou, plutôt, d’un phénomène tout à fait original : le lancement d’un produit mondial. Parce que Microsoft est présent partout dans le monde et que ses systèmes d’exploitation sont utilisés par plusieurs centaines de millions de personnes tous les jours. On cite régulièrement le chiffre de 800 millions d’utilisateurs de par le monde.
J’ai choisi de vous en parler parce qu’il s’agit d’un produit que nous seront nombreux à utiliser dans les mois qui viennent, mais aussi parce que cela nous permet de jeter un coup d’oeil sur la manière dont fonctionne effectivement la globalisation grâce, notamment, à une étude que Microsoft a demandée à un cabinet spécialisé pour analyser l’impact de ce lancement sur l’économie.
Drôle d’idée…
Effectivement. Mais cette étude confiée à IDC, un cabinet spécialisé dans les nouvelles technologies, n’est pas innocente. Elle participe de l’énorme campagne de lancement d’un produit dont on parle depuis des années, dont la presse spécialisée a raconté les mésaventures, les retards, les projets abandonnés… Il faut dire qu’il a fallu et 5 ans et 6 milliards de dollars pour le mettre au point.
Cela fait beaucoup. C’est un produit révolutionnaire?
Les spécialistes qui l’ont testé disent qu’ils n’apportent pas grand chose, sinon sur le plan de la sécurité, ce qui est important mais invisible… Le budget consommé, les années passées à développer ces nouveaux produits sont un signe du vieillissement d’une entreprise qui a un quasi monopole sur le système d’exploitation des ordinateurs et sur les logiciels bureautiques. Ces nouveautés risquent de faire Pschiit, non pas parce que les ingénieurs de Microsoft sont mauvais, mais parce qu’ils étaient pris dans tellement de contraintes qu’il leur était difficile de concevoir un produit vraiment révolutionnaire.
Microsoft a, dans cette affaire, procédé un peu comme un constructeur automobile qui renouvelle lentement sa gamme. En cinq ans, Apple a renouvelé trois fois son système d’exploitation, ce qui lui a évidemment permis de le moderniser, de l’enrichir. Ce qui fait que Microsoft donne l’impression de courir après. Mais c’est, disent les observateurs la dernière fois que l’on assiste au lancement d’un produit de cette manière. À l’avenir, il devrait procéder par petits pas, un peu à la manière de Google qui fait évoluer son offre au jour le jour.
On va voir bientôt beaucoup de publicité sur ces nouveaux produits…
Bien sûr. Pour s’attirer les bonnes grâces de tous ceux qui parlent des nouveaux produits sur internet, Microsoft a déjà dépensé et va continuer de dépenser beaucoup d’argent. Il a envoyé des portables équipés de Vista aux bloggers jugés les plus influents, il a demandé au Cirque du soleil d’animer le lancement de ce matin. Il va y avoir des campagnes de publicité un peu partout dans le monde, aux Etats-Unis, en Europe, mais aussi dans les pays en développement, puisque Microsoft a annoncé il y a quelques jours une version bon marché, à 100$ pour ces pays.  
Revenons donc à cette étude d’IDC sur l’impact de ce lancement sur l’économie.
Son objet est de donner de Microsoft une image positive. Vous savez que cette entreprise est très contestée, on lui reproche son monopole, ses comportements de prédateurs, beaucoup d’informaticiens et d’utilisateurs  se plaignent de la qualité de ses produits, des bugs, des plantages… L’étude montre que tout cela est faux, que Microsoft est un gentil, un bienfaiteur de l’humanité et non pas, comme on le dit souvent, un vilain.
J’imagine que cette étude insiste sur les emplois que le lancement de ce nouveau produit va créer…
Bien sûr. Et les chiffres avancés sont impressionnants. L’étude s’est concentrée sur l’impact du lancement de Vista dans quatre régions : la Floride, le New-Jersey le Massasuchetts et New-York qui est, évidemment, le plus gros de ces marchés. À l’en croire, Vista occuperait en 2007 17% des effectifs d’informaticiens de New-York, soit 130 000 personnes pour mettre en place du produit, les aménagements s à apporter aux solutions existantes, la formation des utilisateurs… Vista permettrait de créer 16 000 emplois dans la seule ville de New-York, à comparer aux 770 000 personnes qui travaillent dans le secteur du logiciel dans cette ville, cela représente une augmentation de près de 3% des effectifs qui ne s’occupent que du logiciel. Et cela  générerait quelque chose comme 7 milliards de $ de chiffre d’affaires en produits et services liés. D’après IDC, chaque $ de vente de Vista entraînerait 19$ de ventes liées.
C’est pareil dans les autres régions?
On retrouve le même phénomène, mais à la dimension de chacune des régions.
Est-ce que ces prévisions sont fiables?
Ces prévisions sont très audacieuses. Elles parient sur une pénétration rapide de Vista. Tous ces calculés sont basés sur l’hypothèse que 25% des entreprises européennes et américaines basculent d’ici à la fin de l’année et que 400 millions d’utilisateurs le fassent dans les 24 mois. Rien ne dit que cela se fera aussi vite.
Comme tout produit nouveau produit, Vista peut connaître des débuts difficiles. Les entreprises qui savent que les premières versions d’un produit ne sont pas à l’abri de faiblesses peuvent être tentées d’attendre un peu, de s’assurer que tout soit bien stabilisé avant de sauter le pas. Elles le feront d’autant plus volontiers que ces dernières années Microsoft a  proposé à ses clients des “patch” qui ont sensiblement amélioré la fiabilité de ses systèmes,
Par ailleurs, l’expérience montre que l’arrivée d’un nouveau système d’exploitation suppose l’achat de machines plus puissantes et le renouvellement d’une partie au moins des applications qu’on utilise tous les jours. Beaucoup d’entreprises peuvent reculer devant les budgets et se dire : après tout, pourquoi dépenser tout cela alors que cela marche bien. Ce n’est pas Vista qui est cher (il devrait être vendu entre 100 et 400$, selon les configurations et les régions), ce sont les dépenses qu’il entraîne, sur les 19$ de dépenses générées pour l’achat de 1$ de Vista, la moitié, ou à peu près va à l’achat de nouvelles machines.
De quoi hésiter!
Exactement. Ces périodes de renouvellement sont également des périodes de remise en cause des choix. Pourquoi rester fidèle à Microsoft? Pourquoi ne pas aller jeter un coup d’oeil sur la concurrence, sur Apple?
Mais a-t-on vraiment le choix?
Pendant très longtemps  c’était très difficile, mais Apple a lancé il y a quelques mois une nouvelle gamme d’ordinateurs qui utilise les mêmes micro-processeurs que les PC et sur lesquels on peut faire tourner des applications pour PC. Je ne dis pas qu’il va devenir du jour au lendemain un concurrent sérieux de Microsoft, je dis, ce qui est différent, que certaines entreprises peuvent s’interroger, hésiter… ce qui peut retarder de quelques semaines ou quelques mois le passage à Vista, le temps de faire des essais, des comparaisons de prix et de performances… il y a là, pour Apple, une fenêtre d’opportunité que l’entreprise de Steve Jobs ne négligera probablement pas.
Je cite Apple, mais on pourrait dire la même chose de ce que les informaticiens appellent les solutions Open Source comme Linux. Vous savez peut-être que beaucoup de grands utilisateurs, de grandes administrations, la ville de Paris, par exemple, se sont posé la question : ce changement de système va les amener à se la reposer. D’autant que Linux permet de conserver le parc de machine existant. Pas besoin d’investir dans de nouvelles machines. C’est un argument qui peut inciter beaucoup de clients à se demander si cela vaut vraiment la peine de rester avec Microsoft.
Ce lancement pourrait donc relancer la concurrence dans l’industrie de la micro-informatique…
Tout à fait, mais ce n’est bien évidemment pas ce que suggère l’étude dont je vous parlais en commençant qui a calculé de manière précise les emplois créés, non pas chez Microsoft, mais dans son environnement, chez tous ceux qui travaillent à mettre en place, commercialiser, installer ses produits, chez tous ceux qui sont au contact des clients, des consommateurs et ceci partout dans le monde.
On associe en général globalisation et destruction d’emplois. On a là, un cas inverse. Vista va créer des emplois en France, en Allemagne, en Corée ou au Japon comme à New-York… chez tous ceux qui sont, par définition, par construction au contact direct des clients.  
Sait-on combien?
Les calculs n’ont pas été faits, on l’ignore donc. L’impact sera sans doute moindre qu’aux Etats-Unis pour des motifs liés à la taille de notre marché et à son organisation. Le nombre d’emplois créésva dépendre du succès de Vista. S’il remplace rapidement les versions précédentes de Windows, il créera plus d’emplois que si sa pénétration se fait lentement…
Mais on risque de perdre des emplois chez tous ceux qui étaient spécialistes des versions précédentes des Windows…
La plupart deviendront spécialistes de Vista…
Mais ces emplois risquent d’être éphémères. Une fois que les entreprises seront équipées, elles n’auront plus besoin de spécialistes…
La demande risque effectivement de diminuer dans deux ou trois ans lorsque toutes les entreprises se seront équipées. On n’aura donc plus besoin d’autant de spécialistes.  Surtout si Vista est plus performant, tombe moins souvent en panne que Windows dont les faiblesses ont contribué à créer de l’emploi dans les services de maintenance. Mais les systèmes informatiques sont de plus en plus complexes et ces informaticiens trouveront de quoi s’occuper dans d’autres spécialités. Le problème est qu’elles sont souvent plus techniques et demandent d’autres compétences.
Mais vous avez raison de mettre l’accent sur ce point. Même si les salariés ne perdent pas leur emploi, leurs compétences devront, de nouveau évoluer. Et on voit bien là à l’oeuvre une des caractéristiques des marchés du travail dans un monde mondialisé : l’obsolescence rapide de compétences ce qui a, évidemment, des conséquences directes pour chacun.
On ne peut plus se dire : j’ai appris une technologie, je suis à l’abri.
Une compétence qui valait très cher il y a deux ou trois ans peut ne plus valoir grand chose dans quelques semaines ou quelques mois. Il faut en permanence se projeter dans l’avenir, se demander : quelles compétences dois-je acquérir, pas posséder, acquérir pour rester compétitif. On voit là, sur cet exemple, comment dans certaines industries un marché des compétences se substitue au marché du travail. Il ne suffit pas d’avoir un métier pour trouver un travail, il faut disposer, au sein même de ce métier, de compétences, des savoir-faire les plus recherchés. Sinon on risque de se retrouver avec des compétences inutiles et sans grande valeur. Il ne suffit pas d’avoir des compétences, il faut qu’elles soient demandées et plus elles sont rares et mieux cela vaut.
Mais est-ce lié à la mondialisation ou à la technologie?
C’est évidemment lié à la technologie. Mais ce qui est propre à la mondialisation, je devrais plutôt dire aux stratégies mondiales de quelques grandes entreprises, est la rapidité avec laquelle les choses se font et l’incertitude dans laquelle tout cela baigne. Tous les marchés sont concernés simultanément. On ne peut pas se dire : je vais attendre de voir ce qui se passe aux Etats-Unis pour décider de ce que je dois faire, pour me former. Le produit est introduit en France en même temps qu’aux Etats-Unis. La diffusion des innovations se fait très vite et l’obsolescence des compétences se fait à la même vitesse sans que l’on puisse, cependant, et c’est pour cela que je parle d’incertitude, vraiment anticiper. On savait depuis plusieurs années que Microsoft préparait quelque chose, mais la sortie du produit a été remise à plusieurs reprises, il a pris du retard. Les informaticiens concernés savaient donc depuis longtemps qu’il leur faudrait renouveler leurs compétences, mais ils ne savaient pas quand.  
D’où des effets de montagne russe, avec des emplois très recherchés, donc très bien payés pendant quelques mois, puis négligés ensuite.
Ce qui veut dire qu’il faut se former en permanence…
Oui, mais cet exemple montre qu’il ne s’agit pas seulement d’alterner des périodes de formation et des périodes de travail comme on le croit trop souvent. Les compétences acquises comptent moins que la capacité à en acquérir rapidement de nouvelles. Compétences que l’on ne peut, naturellement, acquérir que sur le terrain, en travaillant; ce n’est pas en allant à l’école, en formation que l’on va apprendre les subtilités de Vista, c’est en lisant la documentation, en réalisant des projets, en travaillant dessus. Les plus compétents seront donc ceux qui auront acquis le plus vite cette expérience, ceux qui auront travaillé dans des entreprises qui ont le plus tôt investi dans cette technologie nouvelle.
Le monde de l’informatique est très particulier. Est-ce que ce modèle vaut pour d’autres industries?
Le monde informatique est certainement une exception, mais c’est aussi un modèle vers lequel d’autres industries tendent tant du point de vue des relations avec les consommateurs que du point des compétences. Et c’est en ce sens qu’il me semblait intéressant, ce matin, d’en parler. Je crois, pour dire simplement, que l’on devrait voir se développer dans d’autres domaines, les quelques traits que je viens de souligner :
- la création d’emplois au plus près des consommateurs dans les activités globalisées : toute la difficulté est de trouver le bon équilibre qui permette de transférer au plus près des consommateurs une partie de l’activité qui est ailleurs,
- la standardisation rapide des compétences,
- le développement de marchés des compétences qui mettent l’accent sur la capacité à anticiper les évolutions des technologies.
 
 
 
 
 
 
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