Bernard Girard
Chronique du 14/03/06
Le CPE ou le calvaire de Villepin
Bonjour, de nouvelles manifestations contre le CPE sont organisées aujourd’hui. Tout se passe comme si l’intervention de Dominique de Villepin dimanche soir sur TF1 n’avait rien arrangé.
C’était un combat perdu d’avance. Il pouvait difficilement retirer un projet qui vient tout juste d’être voté sans perdre toute crédibilité et il lui était par ailleurs très difficile d’y apporter des aménagements sans le vider complètement de son sens.
Il a tenté de mieux l’expliquer.
C’est en général ce qui se passe dans ces cas là. On dit : “on nous a mal compris” et l’on tente d’expliquer. Or, là-dessus il n’a pas non plus été très bon. On attendait qu’il présente une vraie philosophie de l’emploi, une réflexion sur la précarité des jeunes. Or, il s’est contenté de nous parler de détail, du Locapass, de la possibilité d’anticiper le passage au CDI, de la création d’un référent pour les jeunes en CPE, de l’évaluation tous les six mois de la mesure, de contacts avec les organisations syndicales pour apporter des aménagements au texte…
Ce n’est pas rien…
Ce n’est pas grand chose! Personne ne croit au référent. Où sont-ils? Qui sont-ils? Que feront-ils? S’il s’agit de confier une mission supplémentaire à l’ANPE, on sait trop l’impuissance de ses conseillers dans ce genre de situation.
Le Locapass n’est pas une nouveauté, et il ne concerne pas tout le monde.
De quoi s’agit-il?
C’est un dispositif qu’ont mis en place les organisme qui collectent le 1% logement pour aider les salariés en début de carrière à trouver un logement. Ces organismes font l’avance du dépôt de garantie, que le salarié rembourse à raison de quelques euros, 15€, par mois.
C’est donc un prêt…
C’est un prêt à taux zéro. Ces organismes se portent également caution et remboursent le propriétaire en cas de non paiement du loyer avant de se faire rembourser par le locataire. C’est un dispositif classique, peu connu, sinon dans les grandes entreprises qui recrutent beaucoup et qui ont donc, au sein même de leur direction des ressources humaines, une personne chargée d’aider les nouveaux collaborateurs à s’installer. Je précise que c’est un dispositif qui n’est ouvert qu’aux salariés des entreprises qui versent le 1% logement, c’est-à-dire celles de plus de 20 personnes. Le Premier Ministre aurait également pu parler des facilités qu’offrent les Foyers des Jeunes Travailleurs qui ont été conçus, dans les années 50 pour des salariés rencontrant des difficultés à se loger, mais vous voyez bien que tout cela est très technique. Trop technique. On attendait du premier ministre qu’il propose une politique, une vision pour l’emploi des jeunes. Or, il n’a rien fait de pareil. Tout son discours était partagé entre explication technique et tactique politique en vue de la prochaine élection présidentielle.
On n’a pas du tout parlé de l’élection présidentielle…
Non, mais elle était là en fond de paysage. On voyait bien Dominique de Villepin chercher par tous les moyens à se distinguer de ses concurrents et prédécesseurs. Lorsqu’il explique qu’il veut écouter et dialoguer, il veut faire comprendre : je ne suis pas Alain Juppé. Lorsqu’il dit qu’il est un homme d’action, il veut faire comprendre : il n’y a pas que Nicolas Sarkozy qui agisse ou, plutôt, moi j’agis pendant que l’autre fait campagne. Le problème, c’est que tout cela ne fait pas une politique, n’éclaire pas une politique, ne permet même pas de défendre le CPE, ce qui aurait du être son objectif.
Vous croyez que l’on peut défendre le CPE?
Je ne crois pas que ce soit une bonne mesure, nous en avons déjà parlé, mais il y a derrière le CPE, un véritable projet et une analyse de la situation économique contestable, mais cohérente. Pour le gouvernement, pour Dominique de Villepin, s’il y a tant de chômage en France, c’est parce que le code du travail, trop rigide, interdit de licencier. Les entreprises ne recruteraient pas parce qu’elles ne pourraient pas licencier les salariés en cas de besoin. D’où la création du CNE puis celle du CPE.
Mais pourquoi ne pas le dire?
Tout simplement parce que ç’aurait été se mettre à dos tous les autres salariés. Le gouvernement est en fait victime dans cette affaire de la stratégie des petits pas qu’il a choisie. Plutôt que d’avancer franchement dans cette direction, il a choisi d’agir par petites touches : les petites entreprises, les jeunes… Seraient ensuite venus les salariés âgés, puis d’autres. Et c’est ainsi que tous les mécanismes qui protègent les salariés du licenciement seraient tombés. Mais comme Dominique de Villepin ne pouvait pas le dire sans heurter de front les syndicats de salariés, il s’est enfermé dans des développements techniques. Il s’est donc, du coup, trouvé dans l’impossibilité de défendre le CPE et de donner du sens à sa politique de l’emploi.
Il a beaucoup parlé de précarité…
Je sais bien, mais est-ce vraiment le premier problème des jeunes? Traditionnellement, les débuts de carrière sont toujours agités. On change facilement d’emploi, d’employeur et c’est normal : on cherche sa voie, on découvre le monde du travail, on apprend à vivre en entreprise. Le problème n’est pas tant là que dans le fait que les jeunes ne trouvent pas de travail lorsqu’ils sont peu qualifiés et ne trouvent que des emplois peu rémunérés, voire pas rémunérés du tout lorsqu’ils le sont.
Vous faites allusion aux stages?
Bien sûr. Je pense à tous ces stages qui se sont multipliés ces dernières années avec les effets pervers que l’on sait. Parce que le marché du travail est difficile, on dit aux étudiants de multiplier les expériences professionnelles. Et c’est ce qu’ils font. Mais comme il n’y a peu de demande, ils se font concurrence sur les quelques emplois disponibles. Concurrence dont profitent naturellement les employeurs pour baisser les prix. Tous les employeurs : les entreprises privées, mais également les collectivités locales et les associations qui ont souvent été les premières à user et abuser de la situation.
Du coup, les jeunes sont amenés à accepter des stages non rémunérés, des emplois qui ne correspondent pas à leurs compétences, des CDD à répétition… Et c’est ainsi que s’est créé toute une offre de jeunes travailleurs quasi gratuits qui font directement concurrence à l’emploi classique. Pourquoi un employeur recruterait-il un salarié sur un CDI avec un salaire de débutant normal quand il peut trouver des jeunes qui acceptent de travailler pour rien ou quasiment rien?
Le problème est celui de ces stages autant que celui de l’emploi…
Bien sûr. Le problème est double, problème de l’accès à l’emploi pour ceux qui n’ont pas de qualification et qui sont massivement au chômage, et de l’accès à des emplois correctement rémunérés et correspondant à leurs compétences pour ceux qui ont fait des études supérieures.
Ce n’est pas un hasard si ce mouvement contre le CPE a été précédé de toute une série de manifestations contre les stages non rémunérés. C’était, souvenez-vous, en octobre dernier. Ces manifestations, organisées par le collectif Génération Précaire, ont été occultées par le mouvement des banlieues qui a explosé à peu près au même moment, mais elles montraient la révolte de la jeunesse étudiante contre les pratiques des employeurs.
On l’oublie, mais le mouvement contre le CPE est mené par des jeunes qui ont une expérience du monde du travail. S’il sont en colère, c’est qu’ils ont le sentiment d’avoir déjà beaucoup investi pour trouver un emploi. Ils ont accepté pendant des années de travailler gratuitement et on leur dit : “ça ne suffit pas. Il vous faut une période d’essai supplémentaire de deux ans”, avec tout ce que cela suppose d’inconvénients : difficulté de se loger, d’emprunter, de se projeter dans l’avenir. C’est comme si ces investissements n’avaient servi à rien. Ils ont acheté, au prix fort, cette expérience et on leur dit : ça ne vaut rien.
Les stages sont donc si répandus…
Oh oui. Le Conseil économique et social a évalué à 800.000 le nombre de stagiaires chaque année. De son côté, l’APEC estime que 90% des diplômés de niveau bac + 4 et plus ont effectué au moins un stage au cours de leurs études, 50% en ayant effectué trois ou plus. Des stages de plus en plus longs, qui dépassent souvent les six mois. La plupart des écoles de commerce et d’ingénieurs incitent leurs élèves à couper leur scolarité d’un stage d’une année en entreprise. C’est considéré comme faisant partie du cursus universitaire, comme une bonne manière de se familiariser avec le monde du travail et de mieux comprendre ce que l’on vous enseigne ensuite.
Ce n’est peut-être pas faux…
Reste que pendant cette période, les étudiants travaillent sans être rémunérés ou en l’étant dans de très mauvaises conditions. Et ce phénomène a été aggravé par une disposition prise en 1986 pour favoriser les recrutements de stagiaires qui exonère de cotisation sociale les entreprises qui donnent à leurs stagiaires une rémunération inférieure à 30% du SMIC. Du coup, les entreprises qui versent plus sont l’exception. On a tout fait pour favoriser le développement des stages et aujourd’hui, on traite les étudiants qui acceptent ces stages comme s’ils n’avaient aucune expérience professionnelle.
Mais est-ce que cela ne va pas changer avec le CPE?
Si, si… Le CPE prévoit que les stages de plus de trois mois soient obligatoirement rémunérés. Mais il ne parle pas de montant.
Les stages dont nous parlons concernent les étudiants. Ce sont bien eux qui sont en pointe dans le mouvement contre le CPE. Mais il n’y a pas que les étudiants…
Vous avez raison de le souligner. J’ai d’ailleurs été surpris que Dominique de Villepin ne développe pas plus cet argument. Après tout, le problème principal est bien celui de ces jeunes sans qualification dont le taux de chômage approche les 40%, ce qui est bien plus que celui des diplômés qui devraient être moins concernés par une mesure qui revient, en fait, à allonger la période d’essai.
Et pourquoi? Pourquoi les entreprises négligeraient-elles un dispositif qui leur est favorable?
Je ne dis pas que les entreprises ne profiteront pas de l’effet d’aubaine, mais le Premier ministre aurait pu dire que les entreprises qui veulent recruter des gens diplômés de qualité n’ont pas intérêt à leur proposer un contrat qui n’est pas très avantageux : leur recrutement coûte relativement cher et cela n’a pas beaucoup de sens de se séparer sans motif de gens qu’on a mis beaucoup de temps à chercher et recruter.
Ce n’est pas un argument très convaincant…
Dominique de Villepin aurait pu avancer d’autres arguments en faveur du CPE :
- il aurait pu expliquer qu’il favorise le passage au CDI alors que les CDD devenus le contrat d’entrée dans le monde du travail de la plupart des jeunes diplômés, le rend plus difficile puisque, comme vous le savez, la rupture est automatique,
- il aurait pu, de la même manière, dire qu’il freine l’appel à l’intérim qui concerne surtout les moins qualifiés dont les entreprises se méfient tout simplement parce qu’ils ont été exclus du système scolaire, ce qui fait qu’on ne connaît pas leurs capacités, alors que l’on sait qu’un diplômé de l’enseignement supérieur sait faire des efforts : la preuve, il a réussi des examens souvent difficiles,
- il aurait pu, également, dire que c’était une mesure psychologique destinée à rassurer des chefs d’entreprise qui hésitent à recruter parce qu’ils ne sont pas sûrs de pouvoir conserver longtemps des salariés.
Vous croyez que cela aurait permis de débloquer la situation?
Non. Je ne dis pas non plus que ce sont des arguments qui emportent l’adhésion, mais je suis un peu surpris qu’il ne les ait pas utilisés. Je ne suis d’ailleurs pas le seul. Le président de l'Unef, Bruno Julliard, a dit qu’il avait été dans son intervention, je cite, “parfois moins efficace que d'autres personnes qui défendent le CPE.”
Ces arguments n’auraient probablement pas évité les occupations d’université, mais ils auraient permis à Dominique de Villepin de sortir du piège dans lequel il s’est mis et de récupérer cette partie de l’opinion qui fait aujourd’hui cause commune avec les jeunes qui manifestent. Mais cela supposait qu’il accepte de modifier son projet, qu’il l’amende et le corrige. Or, c’est ce qu’il s’est refusé de faire. C’est ce qu’il s’est interdit de faire en choisissant de passer en force.
Vous pensez à l’absence de concertation avec les organisations syndicales?
Le passage par l’Assemblée, sans concertation préalable avec les syndicats lui a certainement permis d’aller plus vite, et c’est ce qu’il souhaitait dans la perspective de l’élection présidentielle qu’il veut aborder avec l’image d’un homme d’action, mais cela le condamne aujourd’hui à l’inflexibilité, à la rigidité, à la confrontation avec les étudiants : il ne peut pas revenir sur un texte voté par l’Assemblée Nationale, à moins de mouvements de foules importants.
Le plus étrange dans cette affaire est que l’on ne peut pas dire qu’il n’ait pas été averti. Tout le monde sait qu’il est très difficile de toucher aux jeunes. Non seulement, ils se mobilisent rapidement, mais ils suscitent une forte sympathie dans l’opinion, tout simplement parce que celle-ci est faite des parents qui prennent en général fait et cause pour leurs enfants et qui sont aujourd’hui, tous, quels que soient leurs opinions, leurs choix politiques, horrifiés par le sort que la société, les employeurs leur font. Ce n’est plus seulement le chômage des jeunes qui choque, ce sont aussi ces débuts de carrière où les entreprises, les petites comme les grandes, les emploient avec des contrats précaires, mal rémunérés. C’est cela que va payer Villepin. Sans doute parce qu’il n’a pas compris la sensibilité de la société française à une situation qui conduit les plus dynamiques à s’expatrier. Regardez autour de vous. Nous connaissons tous des familles dont les enfants sont partis s’installer en Angleterre, aux Etats-Unis, en Australie… parce qu’ils n’ont pouvaient plus de la manière dont ils étaient traités chez nous.
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