Bernard Girard
Chronique du 03/10/09
Copenhague et le rôti de boeuf
Bonjour, le titre de la chronique de ce matin est pour le moins énigmatique : Copenhague et le rôti de boeuf. J’imagine que par Copenhague, vous entendez la prochaine réunion du G20 qui doit parler du réchauffement climatique.
Exactement.
Mais le rôti de boeuf? Quel rapport?
C’est qu’il se pourrait bien que le prochain sommet de Copenhague mette en cause nos habitudes alimentaires et, notamment, notre consommation de viande. C’est ce qui ressort d’une interview tout à fait passionnante qu’a publiée la semaine dernière le Times de Londres. Interview assez sensationnelle pour qu’elle fasse sa première page. Il est vrai que la personne interrogée, Lord Stern, n’est pas n’importe qui…
C’est l’auteur du fameux rapport Stern sur le réchauffement climatique?
Exactement. Lord Stern est surtout connu pour avoir écrit ce rapport très pessimiste (rapport Stern) sur les conséquences du réchauffement climatique, mais c’est d’abord un économiste qui a longtemps travaillé à la banque mondiale, il en était le chief economist, et qui aujourd’hui enseigne à la LSE , le London School of Economics, un peu l’équivalent de notre Sciences-Po.
Ce rapport donnait des tas de chiffres plus inquiétants les uns que les autres.
Oui. Je voudrais seulement vous en citer un extrait : “Le changement climatique affectera les éléments fondamentaux de la vie pour des pans entiers de populations de par le monde – l’accès à l’eau, la production de nourriture, la santé ainsi que l’environnement. Des centaines de millions de personnes pourraient souffrir de la faim, de la pénurie d’eau et d’inondations côtières au fur et à mesure que la planète se réchauffe.
(…) Si l’on ne réagit pas, les coûts et les risques globaux du changement climatique seront équivalents à une perte d’au moins 5 % du PIB mondial chaque année, aujourd’hui et pour toujours. Si l’on prend en compte un éventail plus vaste de risques et de conséquences, les estimations des dommages pourraient s’élever à 20 % du PIB ou plus.
Par contre, les coûts de l’action, à savoir réduire les émissions de gaz à effet de serre pour éviter les pires conséquences du changement climatique, peuvent se limiter à environ 1 % du PIB mondial chaque année.”
Autant dire qu’il y a urgence…
Exactement. Ce rapport prévoit d’une hausse de 2% de la température moyenne à court terme et de 5% à long terme qui entraîneraient des changements majeurs dans la géographie humaine.
Comme vous le savez sans doute, ce rapport n’a pas fait l’unanimité. On lui a reproché d’être trop pessimiste et d’appliquer une technique de communication classique : si l’on veut gérer un risque, il faut affoler la population (argument développé par Nigel Lawson)…
Mais aussi d’être trop optimiste…
C’est vrai (comme ici). Mais peu importe, sa voix compte…
Et il s’en prend dans cette interview au rôti de boeuf?
Il s’en prend à notre consommation de viande. Avec un argument qui est assez simple : la production de viande représente à peu près 18% de la production globale des gaz à effet de serre.
Il n’est pas le premier à soutenir cette thèse…
Non. On peut en France citer le livre récent de Fabrice Nicolino, Bidoche, L'industrie de la viande menace le monde, qui défend des thèses voisines et qui cite, d’ailleurs, le même chiffre de 18% qui vient d’un rapport de la FAO publié en 2006, chiffre obtenu en additionnant tout, y compris les transports d’animaux, la déforestation puisqu’on détruit des forêts un peu partout dans le monde pour créer des pâturages, pâturages qui représentent aujourd’hui 67% des terres cultivées dans le monde.
18%, c’est considérable…
C’est plus que ce que les transports… La production d’un kilo de viande de veau rejetterait environ la même quantité de gaz à effet de serre, méthane, CO2… qu’un trajet automobile de 220 Km.
Mon rôti de boeuf dominical est aussi mauvais pour la planète qu’un voyage Paris-Tours?
S’il ne pèse pas plus d’un kilo, oui. Conclusion : si l’on veut lutter contre le réchauffement climatique il faut aussi modifier nos comportements alimentaires et surtout éviter que la consommation de viande n’augmente, ce qui est actuellement le cas dans les pays en émergence.
Lord Stern nous incite donc à devenir végétarien?
Il nous incite plutôt à consommer moins de viande, un peu sur le modèle de ce que proposent des ONG qui s’occupent d’environnement et qui nous recommandent de réduire notre consommation de viande. Mais il le fait avec son autorité qui est très grande.
Les arguments qu’il utilise sont classiques et renvoient à ce que l’on appelle l’empreinte écologique. Le Times a eu l’idée de calculer l’impact d’un britannique ordinaire qui mange de la viande sur l’environnement et de le comparer à l’impact du même britannique qui a un régime végétarien. Je ne vous donnerai qu’un chiffre : la consommation d’eau. 535 000 litres pour le premier, 140 000 pour le second…
Un mangeur de viande consommerait donc, de manière directe et indirecte, 4 fois plus d’eau qu’un végétarien?
C’est ce que nous dit le Times. Je n’ai pas vérifié ces chiffres dont le journal ne nous donne d’ailleurs pas la source. Cela parait bien sûr énorme, mais on comprend mieux lorsque l’on entre dans le détail. Il faut 70 fois plus de surface agricole pour produire 1 kilo de boeuf que pour produire un kilo de légume. Ce qui veut évidemment dire plus d’eau…
On doit pouvoir critiquer ces chiffres, j’en ai trouvé d’autres un peu différents (comme ici), mais peu importe. La lutte contre le réchauffement climatique pourrait conduire à une modification de nos comportements alimentaires et, par suite, à une refonte profonde de nos politiques agricoles. Celles-ci sont actuellement en pleine mutation. Et il serait bien que ceux qui travaillent aujourd’hui sur leur transformation tiennent compte de ces propos si l’on veut éviter la multiplication des crises comme celle du lait que nous vivons actuellement.
Parce que vous croyez que les propos de Lord Stern et de tous ceux qui veulent nous faire manger moins de viande auront un impact?
Si le sommet de Copenhague réussit à convaincre opinions et gouvernements de la nécessité de faire quelque chose, il me semble qu’on n’a pas fini d’en entendre parler.
Est-ce que ce n’est pas tout simplement une manière pour les industriels qui produisent le plus d’émissions de se défausser sur chacun de nous?
Mais justement. Si la question climatique devient vraiment centrale, si plus personne ne peut la nier ou la négliger, alors on verra les acteurs se disputer : ce n’est pas moi, c’est lui. Les industriels que l’on accuse, les industriels de l’automobile, de la chimie… diront “mais regardez du coté des consommateurs…” Et l’on entendra de plus en plus des propos comme ceux de Lord Stern. Propos tenus aussi bien par les gouvernements que par les industriels aujourd’hui montrés du doigt que par ceux spécialisés dans l’agro-alimentaire. J’imagine bien des publicités disant : “mangez du schtroumpff, il ne contient que des produits végétaux…”
Et vous croyez que cela peut modifier nos comportements alimentaires?
Cela peut accélérer un mouvement qui est déjà largement engagé. Notre consommation de viande a tendance à diminuer en France. C’est ce qui ressort notamment des enquêtes réalisées auprès des consommateurs. D’après le Credoc, la consommation des produits carnés a baissé de 17 % en France entre 1999 et 2003.
La France n’est pas le seul pays dans lequel ce mouvement existe. On retrouve la même chose ailleurs en Europe. La différence est que chez nous, cette diminution se fait essentiellement au profit de produits industriels, de pizzas, de plats cuisinés, alors que dans d’autres pays, notamment en Grande-Bretagne, en Allemagne ou en Italie, cela se fait aussi et surtout grâce à l’augmentation du nombre de végétariens qui commencent à peser dans l’économie et qui deviennent un véritable groupe de pression. Les végétariens représentent, en France, à peu près 2% de la population, ils sont 6% en Grande-Bretagne, 9% en Allemagne…
Ce qui est beaucoup…
Oui, mais il y a mieux : il y a 10% de végétariens en Italie et, bien sûr, mais c’est une toute autre culture, 40% en Inde. Il faut dire que dans plusieurs de ces pays, ce mode de consommation sans aucune viande progresse si rapidement qu’on a pu calculer que la majorité des britanniques aura cessé de consommer de la viande en 2047.
Le recul de la consommation de viande pourrait donc avoir plusieurs origines?
Les raisons de ce recul sont multiples et probablement différentes d’un pays à l’autre. Il me semble qu’en France, elles tiennent beaucoup au poids de la grande distribution qui a modifié nos comportements alimentaires en rendant plus disponibles des produits préparés, type pizza ou plats préparés, meilleur marché, plus faciles à cuisiner et en rendant plus difficilement accessible la viande de bonne qualité. C’est ne faire insulte à personne que de dire qu’il y a une grande différence entre la viande que l’on trouve chez un boucher et celle que l’on achète dans un hypermarché.
Il faut dire que la viande de boeuf est très chère…
Cela a bien sûr joué et explique la progression de la consommation des viandes meilleur marché, notamment de la volaille, du poulet ou de la dinde. Le succès du poulet dans nos assiettes vient de ce qu’on a su industrialiser sa production et sa transformation, on a créé de véritables usines à produire des cuisses et des ailes de poulet. Ce qui est moins vrai du boeuf. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir les écarts de prix entre les poulets de Bresse, toujours produits de manière traditionnelle, et ceux de batterie, les écarts vont de 7 à 17€ le kilo. On ne trouve pas les mêmes écarts dans la viande bovine.
Dans d’autres pays, comme en Allemagne ou en Grande-Bretagne, le recul de la consommation de viande a également des motifs idéologiques. On trouve en Grande-Bretagne des mouvements politiques qui proposent de taxer la viande comme on taxe ailleurs le tabac.
En Italie, cela tient à la tradition gastronomique, la viande n’y est pas vraiment à l’honneur, à la résistance aux modèles du nord de l’Europe, on y trouve peu de MacDo, et à la qualité des légumes disponibles, surtout dans le sud.
L’évolution des comportements alimentaires en Europe est plutôt une bonne nouvelle pour l’environnement…
Les débats sur l’environnement peuvent effectivement accélérer le mouvement en Europe et inciter à moins consommer de viande. On peut même parier que ce sera le cas. Mais il n’y a pas que l’Europe. Le problème est comme toujours aux Etats-Unis et dans les pays émergents. Aux Etats-Unis parce que le lobby de la viande est très puissant et qu’il sera très difficile de lutter contre. Les végétariens sont peu nombreux, à peine 3% de la population.
Ce qui représente tout de même, si je calcule bien, 9 millions de personnes…
Oui, mais que pèsent-elles face au lobby de la viande? Un lobby qui a depuis toujours ses entrées à Washington, qui a été très actif et très efficace lors de la crise de la vache folle et qui se laissera d’autant moins faire que les consommation de boeuf et de porc tendent à se stabiliser aux Etats-Unis tandis que que celles de volaille et de dinde augmentent. On peut s’attendre à des bagarres homériques pour peu que Washington tente quoi que ce soit pour réduire les consommations de viande.
Si je vous suis, la consommation de viande et, notamment de boeuf, diminue en Europe occidentale, se maintient à un niveau très élevé aux Etats-Unis…
Et explose dans les pays émergents! Elle a doublé en vingt ans dans les pays en développement. Et elle devrait augmenter de 30% dans les dix ans à venir. Ce qui est vrai de la viande l’est également du lait. En 2030, ces pays devraient en consommer 4 fois plus qu’en 1980.
On a donc des configurations différentes…
Qui demandent des politiques différentes.
Le problème de l’Europe est d’anticiper le recul de la consommation de viande, d’imaginer des solutions pour assurer une transition vers de nouveaux mode de consommation et éviter que les éleveurs mais aussi les cultivateurs qui produisent les céréales que consomment les animaux de boucherie ne soient frappés par cette baisse de la consommation. C’est ce à quoi devraient s’atteler, dés aujourd’hui, ceux qui travaillent sur ces questions.
Aux Etats-Unis, la transition vers des diètes moins riches en produits carnés n’est pas entamée. Et c’est à cela qu’il faudrait s’attacher en priorité pour deux motifs : la protection de l’environnement, dont nous parlons depuis le début de cette chronique, mais aussi la santé, car manger trop de viande n’est pas bon. Certains disent d’ailleurs qu’aux Etats-Unis l’industrie de la viande coûte plus cher à la collectivité en dépenses de santé, en traitement des maladies cardio-vasculaires… qu’elle ne rapporte.
Vous voulez dire que les dépenses de santé liées à la consommation de viande sont supérieures au chiffre d’affaires de la filière bovine?
C’est ce qu’affirme Colin Campbell, un spécialiste des questions de nutrition qui a mené des études comparatives sur la santé de populations se nourrissant essentiellement de plantes et de populations mangeant de la viande. Mais ce n’est qu’une idée très minoritaire…
Dans les pays émergents, et, d’abord en Chine, pays qui représente près de 60% de cette augmentation des consommations de viande dans le Tiers-Monde, il faudrait, à l’inverse, convaincre les consommateurs de s’en tenir à leurs traditions alimentaires, de garder leurs bonnes habitudes, de continuer de consommer peu de produits carnés. Il faudrait les inciter à conserver leurs traditions alimentaires alors qu’ils ont tendance à copier nos modes de consommation.
L’impact économique est considérable…
C’est toute la géographie de l’agriculture qui est à moyen terme en cause. Ce qui justifie que l’on prenne au sérieux les propos de Lord Stern. Et qu’on les intègre dans la réflexions sur l’avenir de l’agriculture. Si on ne le fait pas dés maintenant, on verra se multiplier les crises comme celle du lait. Qui peut le souhaiter?
Note de lecture
Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part d’une de vos lectures…
Je voudrais d’abord vous signaler la tribune que Jean-Pierre Raffarin et 24 autres sénateurs ont publié ce week-end dans le Journal du Dimanche pour s’opposer frontalement au projet de réforme de taxe professionnelle dont je vous disais la semaine dernière qu’elle était une formidable erreur politique. Le sénat s’y oppose vivement. Et pour les motifs que je disais : les sénateurs ne veulent pas voir remise en cause la décentralisation.
Mais cette tribune ne mérite peut-être pas qu’on s’y attarde plus longtemps. Je voudrais plutôt vous parler d’un texte que j’ai lu tout récemment, extrait d’un ouvrage célèbre sur la Grèce ancienne : L’héritage de la Grèce de Moses Finley.
Il s’agit de la Grèce antique…
Bien sûr. Mais il y a dans ce livre publié pour la première fois au tout début des années 70 une analyse tout à fait passionnante de ce que l’on pourrait appeler la première mondialisation. Il s’agit de la création sur tout le pourtour de la Méditerranée plusieurs siècles avant-Jesus-Christ de cités grecques. Toutes ces cités, ces poleis, comme disaient les grecs étaient indépendantes, autonomes et cependant un grec se retrouvait chez lui n’importe où. On y parlait la même langue, on y avait les mêmes valeurs, on y était gouverné un peu partout de la même manière et on y discutait des mêmes idées. Et ceci grâce au commerce et à une idéologie commune, une idéologie religieuse.
Si vous nous en parlez, c’est que vous y avez vu un rapport avec notre monde contemporain…
Bien sûr. En lisant ces quelques paragraphes, j’ai eu le sentiment que l’on pourrait les appliquer à notre monde contemporain pour peu que l’on remplace la polis grecque par l’entreprise. Parce qu’il est vrai que les entreprises où ce qu’elles se trouvent dans le monde sont gouvernées à peu près de la même manière, qu’elles poursuivent les mêmes objectifs, qu’on y parle de plus en plus en la même langue, une sorte d’anglais dégénéré, et qu’un salarié se retrouverait chez lui un peu partout…
Il y a pourtant des différences de culture…
On en parle beaucoup dans les livres de management, mais ces différences sont dérisoires au regard de ce qu’elles peuvent être dans d’autres domaines, en politique, par exemple.
Cette uniformité est sans doute un des moteurs majeurs de la mondialisation. Ce qui uniformise notre monde, au delà des réglementations, de la destruction des barrières douanières, du libre-échange, c’est la montée en puissance de cette institution qui s’est imposée partout comme le premier acteur de la vie économique et qui a développé une culture commune, partagée par tous ceux qui travaillent dans les entreprises d’une certaine taille, culture que l’on retrouve partout dans les pays émergents comme en Occident.
Et cette culture basée sur la hiérarchie, la rivalité, la priorité donnée à la performance économique mesurée par le taux de profit est aujourd’hui notre lot commun. Rares sont ceux qui y résistent vraiment.
Ils existent quand même.
Bien sûr. On les trouve dans des activités en perte de vitesse, comme la paysannerie ou le petit commerce, dans des services publics qui échappent, mais pour combien de temps, au modèle de l’entreprise privée, dans des associations… mais c’est à peu près tout.
Pas très encourageant…
Ce qui me parait surtout déprimant, c’est qu’on en parle si peu. Parce que d’une certaine manière, la grande inconnue de nos sociétés, c’est l’entreprise. Les économistes l’ont à peu près exclue de leurs modèles, les sociologues la connaissent mal ou, plutôt, ne la connaissent qu’au travers du prisme déformant de la souffrance au travail, quant aux spécialistes du management, ils sont bien trop engagés dans sa vie quotidienne pour en parler de manière détachée.