Bernard Girard

Chronique du 12/04/05

Sur la grève des urgentistes

Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin des urgentistes et de leur grève…

Oui, parce que cette grève me paraît tout à fait originale. En général, quand des fonctionnaires ou des agents de la fonction publique se mettent en grève, c’est pour obtenir des augmentations de salaires ou défendre le service public dont le gouvernement organise, disent-ils, la casse. Or, nous avons dans cette grève, un cas de figure différent et original. Ce sont des agents de la fonction publique qui se mettent en grève pour inciter le secteur privé à prendre en charge des tâches que les médecins de ville ne veulent plus exercer.

Ils le font parce qu’ils n’ont pas les moyens d’assurer des prestations de qualité…

C’est vrai, mais ce n’est pas la première fois que des salariés se mettent en grève pour améliorer la qualité de leur travail. Ce qu’il y a dans ce cas d’insolite est que ces médecins hospitaliers se battent contre ce que l’on pourrait appeler la “nationalisation” de leur activité, contre le transfert vers le service public de tâches traditionnellement confiées au secteur privé, alors que depuis une vingtaine d’années, on assiste au contraire, à des grèves contre les privatisations des sociétés publiques.

Après des années de privatisations, ce retour au public surprend. Vous croyez qu’il en annonce d’autres?  

Non. Cela montre simplement que les relations entre les trois secteurs de notre économie, le privé, le public et l’associatif ou, si vous préférez, le non-lucratif sont infiniment plus compliquées qu’on ne l’imagine. En fait, ces trois secteurs sont étroitement imbriqués et nous vivons en permanence des glissements, des déplacements de l’un à l’autre. On connaît bien les privatisations qui ont fait passer du public au privé l’audiovisuel, le téléphone ou la poste. Mais les mouvements ne se font pas exclusivement dans ce sens. Pensez à l’enseignement. Il a été pendant des décennies monopolisé par les églises, c’est-à-dire par le secteur non-lucratif. Au début du 20ème siècle, il est passé massivement dans le secteur public et l’on voit depuis quelques années un retour vers l’enseignement privé puisque l’on dit que 30% des élèves y ont réalisé une partie de leur scolarité. Dans d’autres cas, on est passé de l’associatif au privé : le tourisme de masse inventé par le secteur associatif, par les centres Léo Lagrange a été repris en main par le secteur commercial. On a d’ailleurs vu certaines entreprises, je pense à Nouvelles Frontières, passer  subrepticement de l’un à l’autre.

Ces glissements, ces changements d’orbite suscitent à chaque fois des protestations, des bagarres. Les églises n’ont pas apprécié, au début du 20ème siècle la “nationalisation” de l’enseignement, elles ont au moins aussi vigoureusement résisté à ce mouvement que les syndicats de France Telecom ou de la Poste ont résisté à la privatisation de leur entreprise. Ces batailles ont souvent une forte dimension idéologique, pensez à l’opposition entre les cléricaux et les laïques, à celle entre les défenseurs du service public et ses “casseurs”, mais quand on regarde de plus près, on découvre que ces mouvements correspondent en réalité à des évolutions profondes des marchés sur lesquels interviennent ces différents acteurs.

La nationalisation de l’enseignement a accompagné  tout à la fois la déchristianisation de notre pays, la massification de l’éducation et l’effacement des genres, de la différence sexuelle. Seul l’Etat pouvait investir suffisamment pour créer des écoles sur tout le territoire, imposer la neutralité dans l’enseignement et la mixité à l’école. Jamais les églises n’en auraient eu les moyens ni même probablement l’envie. Le mouvement inverse auquel on assiste aujourd’hui correspond a contrario au désir de beaucoup de parents d’échapper aux contraintes d’un système de masse qui forme tout le monde mais au prix de règles d’organisation que beaucoup trouvent trop rigides.

Comme la carte scolaire…

Bien sûr. On sait combien elle est contraignante pour les parents qui veulent mettre leurs enfants dans les bons établissements, mais on oublie trop souvent qu’elle a pour vocation, pour objet d’offrir à tous les enfants le même type d’enseignement. On pourra dire que ce n’est pas le cas, qu’il y a de bons et de mauvais lycées, et on aura sans doute raison, reste que c’est son objectif. Et c’est ce qui distingue l’enseignement public qui a pour mission de traiter de manière à peu près équitable tous les enfants, de l’enseignement privé qui peut se permettre de sélectionner les élèves. Et cette différence, que je décris là dans le cas de l’éducation, mais que l’on pourrait aussi bien décrire en parlant de la poste, des télécommunications, de la santé tient à la différence dans les modes de gouvernance, de contrôle de ces institutions :

- le secteur public est contrôlé par les citoyens qui le financent collectivement et qui lui donnent ses objectifs. S’il a pour mission de servir de manière équitable, égale, tous les Français, de réduire les inégalités là où elles sont fortes, c’est qu’il est financé, au travers de l’impôt, par nous tous et qu’il ne peut donc faire de différences,

- le secteur privé, commercial a lui, pour objectif, pour mission de satisfaire ses actionnaires, ce qui l’amène à sélectionner ses clients, à ne retenir que les plus solvables et à proposer des produits qui permettent d’en tirer le maximum,

- le secteur associatif, non-lucratif a, lui, pour objectif de satisfaire les membres de l’association qui se sont réunis autour d’un objet social…

Et tout cela modifie profondément les services offerts, comme on le voit bien lorsque ces trois secteurs sont en concurrence…

A quoi pensez-vous? à la culture?

La culture, notamment le théâtre, avec ses établissements public et privé est effectivement un exemple, mais il y aussi l’audiovisuel. Il y a des radios publiques, des radios privées et des radios associatives. On ne trouve pas les mêmes programmes sur France Inter, sur Energie et sur Aligre, et lorsque l’on regarde dans le détail, on voit bien que la différence tient aux logiques qui sous-tendent ces différentes radios. Si l’on entend sur Aligre tant de musiques qu’on n’entend pas ailleurs, c’est qu’elle réunit des gens qu’unit ce désir d’entendre des musiques qui sortent de l’ordinaire, qui ne sont pas commerciales. Il y a également le tourisme, la santé, dont on parlait au début de l’émission, le social. Je pense, par exemple, aux maisons de retraite qui se partagent entre le secteur privé, secteur associatif et secteur public.  

Qui ne coûtent pas le même prix…

Qui ne coûtent pas le même prix mais qui n’offrent pas, non plus, les mêmes prestations. Le secteur associatif insiste beaucoup sur la qualité de la relation, sur le lien social, le secteur privé sur la qualité des prestations, de la restauration, de l’hôtellerie, c’est tout différent. Il y a d’ailleurs une véritable bagarre entre les deux. Le secteur privé s’intéresse de plus en plus à ce domaine qui a longtemps été abandonné au secteur associatif, notamment aux églises. Tout simplement parce qu’est apparue une demande solvable de prestations diversifiées, les riches veulent plus et mieux que les pauvres, les jeunes seniors attendent autre chose que ce que l’on offre aux personnes plus âgées… toutes demandes que des entreprises privées peuvent plus facilement satisfaire que des associations ou des maisons de retraite publiques du fait même de leur logique qui les amène à tenter de tirer le maximum de leurs clients en collant au plus près de leurs besoins.

Dans ce cas, c’est l’évolution de la demande qui justifie et entraîne ce glissement d’un secteur à l’autre. Mais dans le cas des urgentistes dont nous parlions au début, c’est autre chose…

C’est le refus des médecins de ville de prendre en charge ces interventions…

C’est le secteur privé qui jette l’éponge, qui se révèle incapable de prendre en charge ce qui est pourtant une mission traditionnelle de la médecine de ville, poussant les patients à s’orienter vers le seul secteur qui puisse offrir le service qu’ils réclament : l’hôpital, le service public. Mais on voit bien combien ce glissement d’un secteur à l’autre peut être menaçant pour tout le monde. Menaçant pour les médecins de ville auxquels on peut reprocher de négliger la santé publique, de préférer leur confort à leurs patients…

Personne ne le dit!

Non, mais beaucoup le pensent, à commencer par leur ministre qui parle d’imposer des tours de garde. Ce glissement est également une menace pour l’hôpital public. L’afflux de patients déborde les services d’urgence dont l’image et, peut-être même les prestations se dégradent. Lorsque l’on attend des heures dans un service d’urgence pour une opération qui demande une intervention de quelques minutes seulement, on ne garde pas un très bon souvenir de l’établissement et l’on n’a pas très envie d’aller s’y faire soigner pour des choses plus graves. Alors même que la pression de ces malades qui pourraient être soignés en ville allonge les temps d’attente des malades qui devraient être rapidement pris en charge. On me parlait tout récemment de malades graves qui étaient restés 14 heures à attendre dans un service d’urgence qu’un médecin s’occupe de leur cas. Si ces malades avaient un problème cardiaque, ils avaient tout le temps de mourir.

C’est ce que dénoncent Patrice Pelloux et ses collègues qui se sont mis en grève…

Oui, et à très juste titre. Cette nationalisation rampante et invisible des soins de première urgence dégrade les performances et l’image des hôpitaux publics qui n’ont pas les moyens de prendre en charge toute cette demande : ils n’ont ni les locaux, ni, surtout, les personnels.

Si c’est une affaire de moyens, peut-être faut-il en ajouter

C’est peut-être ce qui finira par se faire s’il apparaît que la médecine de ville refuse de prendre des tours de garde. Mais cela prendra du temps. Il en faut beaucoup au secteur public pour répondre à une nouvelle demande de la société, beaucoup plus que pour le secteur associatif dont l’une des vertus est, justement, sa capacité à réagir vite. Il y a un problème qui vous choque, qui me choque, une cause qui vous tient à coeur, qui me tient à coeur, nous pouvons tout de suite nous associer, créer une structure pour commencer à agir, cela ne coûte que notre temps. Pour que le secteur privé se mette en branle, c’est plus long,  il faut qu’un entrepreneur identifie la demande, trouve des capitaux, invente un produit, un service… Mais pour que le secteur public se mette en branle, il faut beaucoup plus encore : il faut que la cause intéresse beaucoup de monde, que les institutions, les élus, le Parlement s’informent, se prononcent, trouvent des budgets… Et ils ne le font que si l’opinion le leur demande. C’est en cela que cette grève est importante. Elle agit comme un signal, elle contribue à faire connaître ce problème, elle le fait sortir de la semi-clandestinité : nous n’avons pas tous l’occasion d’aller dans les services d’urgence.

Le Ministre a parlé d’organiser des tours de garde de la médecine de ville. Ce pourrait être une solution…

Vous croyez qu’il a une chance d’aboutir? Les médecins qui refusent ces gardes ont de bonnes raisons : il n’est pas très agréable de travailler la nuit, le samedi, le dimanche… et j’imagine qu’ils résisteront comme ils savent si bien faire. Que l’Etat organise les soins de première urgence ne serait pas, après tout, scandaleux. Il fait bien d’autres choses et l’on pourrait imaginer d’associer les pompiers, la sécurité civile, les dispensaires… au traitement de ce problème. Ce qui est, en tout cas, indispensable, c’est que l’on trouve une solution. Car ce glissement sauvage des urgences vers le secteur public dégrade les performances de l’hôpital et favorise le transfert des activités courantes, la petite chirurgie vers le secteur privé. On pourrait donc se trouver dans cette situation absurde où les généralistes, en refusant d’assurer les gardes, auraient dégradé la qualité des soins et l’image de l’hôpital au plus grand profit des spécialistes qui travaillent dans des cliniques privées.

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