Bernard Girard

Chronique du  16/03/2010

Une reprise en U, en V ou en W?


Bonjour, nous allons ce matin parler de la reprise économique, si reprise il y a. 

Oui, vous avez raison d’hésiter. C’est ce que font un peu tous les économistes que l’on peut classer en trois catégories que j’appellerai, pour simplifier, les gens du U, ceux du V et ceux du W…

U, V, W? Les lettres?

Oui. C’est une image mais parlante. Lorsque l’on regarde après coup une crise et que l’on trace des courbes, celles-ci peuvent avoir plusieurs formes.

L’une des premières, la plus aimable est la courbe en V Cela descend vite, mais cela remonte aussitôt. C’est ce qui se passe actuellement en Chine, pays dont les exportations ont progressé de 21% en janvier et de 44% en février. La reprise est là grâce à la demande extérieure, mais aussi à la demande intérieure qui se traduit par une augmentation également très rapide des importations.

J’imagine que la courbe en U est moins aimable…

Dans la courbe en U on descend vite et on stagne un certain temps, on patine avant de redémarrer. Ce qui veut dire deux, trois ans de croissance atone, insignifiante…

C’est la situation dans laquelle nous sommes?

Sans doute. A moins que nous ne soyons dans une courbe en W. On descend, on remonte un peu puis on redégringole… Ce qui n’est évidemment pas idéal. Vous me demandiez où nous en étions. Pour dire vrai, les experts ne savent pas très bien. Ils savent que nous ne sommes pas dans un V, mais ils ne savent pas si nous sommes au creux d’un U ou quelque part dans un W.

Rien de bien réjouissant, donc?

Non. On trouve aux Etats-Unis des experts qui défendent les trois positions. Certains disent : “nous sommes à la veille d’une reprise dynamique”, d’autres, “nous allons connaître deux, trois ans difficiles avant la reprise” et, d’autres, plus rares, qui annoncent une double dépression. En Europe, personne, à ma connaissance, ne parie sur une reprise rapide. Et toute la question est de savoir si nous devons attendre quelques mois une reprise ou si nous sommes appelés à connaître une nouvelle rechute.

Qu’est-ce qui pourrait nous faire passer de l’une à l’autre?

Nous sommes, pour l’instant, dans une période d’incertitude. Il y a une timide croissance, les chiffres du dernier trimestre de 2009 ont été légèrement meilleurs que ce que l’on attendait. On attendait une croissance de 0,1%, on atteint 0, 6%.

Ce n’est pas grand chose…

Non, d’autant qu’on n’est pas sûr que cela tienne, ce petit rebond étant, semble-t-il, pour l’essentiel, lié à l’annonce de la fin de la prime à la casse qui a amené un certain nombre de clients à anticiper l’achat d’une voiture et à la reconstitution des stocks dans l’industrie. Tout au long de 2009, les industriels ont vidé leurs stocks, il faut bien qu’ils les reconstituent pour pouvoir continuer de produire et de vendre. Mais cela est conjoncturel et ne durera pas, on ne peut pas compter sur cela pour relancer l’activité.

Il faudrait pouvoir compter sur la Chine…

C’est ce que font les Allemands qui leur vendent des machines-outils, mais nous sommes mal placés sur ces créneaux. D’où la morosité ambiante qui se traduit notamment par les réponses des industriels aux enquêtes de l’INSEE sur le climat des affaires, enquêtes qui sont un bon prédicteur de l’activité à venir puisque chacun répond en fonction de ce qu’il vit et voit : y a-t-il des appels d’offres? La concurrence sur les prix est-elle très vive?… Or, cet indicateur est de dix points inférieur à sa moyenne de longue période.

Et on comprend bien cette morosité. Qu’est-ce qui pourrait refaire démarrer l’activité? Les exportations? Mais nous ne sommes pas très bien placés pour profiter de la reprise chinoise et nos autres grands clients, Etats-Unis, Europe, sont eux-mêmes dans une situation difficile. Le plan de relance annoncé par le gouvernement? Il est trop faible et centré sur des travaux publics, le bâtiment.

L’investissement? Mais les industriels n’ont pas suffisamment confiance dans l’avenir pour investir. Et ceux qui pourraient le faire, les grands groupes qui ont, comme l’ont montré leurs résultats, gagné de l’argent ne le feront pas non plus.

Et pourquoi?

Pour deux motifs. Le premier est qu’ils ont choisi, dans leur grande majorité, de verser une part importante de leurs bénéfices, sous forme de dividendes à leurs actionnaires…

Ce n’est pas ce qu’il y a de mieux à faire aujourd’hui!

C’est effectivement très discutable, mais ils le font pour fidéliser des actionnaires qui ont perdu beaucoup d’argent ces derniers mois. Leur raisonnement est au fond assez simple : “si nous versons des dividendes à nos actionnaires, nous les incitons à continuer d’investir dans des actions, or, nous aurons besoin d’eux demain ou après-demain. Si nous les décevons trop, ils iront mettre leur argent ailleurs et nous aurons plus de mal à nous financer.” Ceci dit, verser des dividendes ne va pas aider à la reprise. C’est donc une mauvaise solution.

Mais il n’y a pas que cela : il y a le fait que ces grandes entreprises, lorsqu’elles investissent, vont le faire à l’étranger, sur les marchés en croissance, en Asie. Ils n’investissent plus massivement chez nous.

Donc on ne peut pas compter sur l’investissement…

Non. Il faudrait que les PME investissent, mais elles ont été durement touchées par la crise, n’ont pas fait de bénéfices et n’en ont pas les moyens.

Vous ne parlez pas de la consommation…

Sa progression serait effectivement une autre solution. Mais elle est atone. Et la croissance rapide du chômage ne va pas améliorer la situation. Nous avons perdu l’année dernière 320 000 emplois. Et nous risquons d’en perdre, d’après l’OFCE, de 150 000 à 200 000 cette année.

La situation est donc difficile…

Elle est d’autant plus que la productivité continue de progresser rapidement en France. En général, dans les périodes de crise, la productivité tend à baisser, les entreprises conservant du personnel dont elles n’ont pas besoin dans l’immédiat pour pouvoir redémarrer rapidement au moment de la reprise. Or, ce n’est pas ce qui se passe actuellement.

On sait pourquoi?

De nombreux facteurs entrent certainement en ligne de compte. La morosité des chefs d’entreprise, la généralisation de la précarité qui permet d’ajuster les effectifs à la demande, la pénétration croissante des nouvelles technologies y contribuent certainement. Reste que ces gains de productivité rendront plus difficile la remontée de l’emploi lorsque la reprise viendra. Ce qui devrait inciter les pouvoirs publics à travailler au développement d’activités qui créent de l’emploi durable chez nous. Non pas en réduisant encore un peu plus les cotisations sociales, comme on le fait en permanence, mais en réfléchissant au développement d’activités qui nécessitent de la main d’oeuvre.

Plus facile à dire qu’à faire!

Certainement. Mais on dispose de quelques outils. Lorsque les pouvoirs publics imposent d’installer dans tous les appartements des capteurs de fumée, qu’ils en font une obligation, ils créent de l’emploi chez nous. Combien, je ne saurais vous dire, mais un certain nombre.

On ne peut pas nous forcer la main, comme cela sur tout…

 Non, bien sûr, encore faudrait-il éviter les mesures qui détruisent de l’emploi. Celles prises aujourd’hui pour réduire les effectifs de la fonction publique vont à contre-sens. Regardez l’éducation. C’est un domaine qui consomme beaucoup de main d’oeuvre, il faut des professeurs, des conseillers d’éducation… or, plutôt que de chercher là un gisement d’emploi, on réduit les effectifs. Même chose pour la santé. 

Les pouvoirs publics devraient rechercher le moyen de mettre de la valeur ajoutée, du travail dans les produits que nous importons. Mais si la solution était facile, on l’aurait trouvée. 

Vous nous disiez qu’avec le chômage, il y avait peu de chances que la consommation reparte. Mais on pourrait augmenter les salaires…

Ce n’est pas si simple, parce que le chômage tire naturellement à la baisse les salaires : il y a toujours quelqu’un qui va accepter de travailler pour moins cher. Mais votre remarque m’amène à une proposition faite par le FMI qui consisterait à accepter un taux plus élevé d’inflation. Proposition qui a immédiatement suscité les réactions les plus vives. Les banquiers centraux n’aiment pas l’inflation. Un peu de relâchement en la matière pourrait cependant être utile sur plusieurs fronts.

Cela allégerait de manière sensible la charge de la dette des pays les plus en difficulté. Deux économistes américains, Joshua Aizenman et Nancy P. Marion, ont calculé qu’une inflation de 6% pendant quatre ans permettrait de réduire de 20% la dette américaine. Le FMI ne propose pas d’aller jusque là, mais ses calculs confirment ceux de ces deux économistes. Et cela permettrait à tous ceux qui empruntent à taux fixe, à commencer par les ménages, à investir un peu plus, puisque l’inflation réduit les coûts de l’investissement.

Et vous croyez que les banques centrales vont aller dans ce sens? C’est peu probable…

Les banquiers centraux y sont très hostiles, mais c’est une idée qui court depuis un certain temps au FMI. En 2008, Kenneth Rogoff qui était alors l’économiste en chef de cette institution, écrivait qu’un sursaut soudain d’inflation serait très utile pour réduire les montagnes de dettes qu’ont accumulé tant de pays. Et je ne serais pas surpris que les positions, sur ce plan, évoluent. Pour deux motifs :

le premier est qu’un certain nombre de pays en Europe sont dans une situation si difficile qu’il y a peu de chances qu’ils s’en tirent autrement. Et si la pression politique est trop forte, il faudra bien que les banquiers centraux en tiennent compte,

Le second est que les difficultés de ces pays affectent les autres. 

Vous pensez aux difficultés de la Grèce…

De la Grèce et, demain peut-être, de l’Espagne, du Portugal ou de l’Irlande, ce que les anglo-saxons appellent les Piigs, avec deux i, une manière assez grossière et méprisante de nommer les Etats fragiles de la zone euro : le Portugal (P), l’Italie (I), l’Irlande (I), la Grèce (G) et l’Espagne (Spain en anglais).

Peut-on laisser tomber la Grèce? Et demain les autres Piigs? 

L’euro serait menacé…

L’euro, l’Europe… le coût politique serait considérable pour tous, pour les Grecs, les Espagnols… mais aussi pour ceux qui sont aujourd’hui les plus réticents à apporter une aide à la Grèce, les Allemands. Nos économies sont aujourd’hui tellement imbriquées qu’un défaut de la Grèce aurait un effet désastreux sur l’ensemble de notre zone.

On en est là?  

Les marchés testent actuellement notre capacité à leur résister. Mais même si la BCE réussit à battre les spéculateurs, et on peut penser qu’elle le fera, il y a le risque qu’elle impose à la Grèce et, derrière, au reste de l’Europe, une purge si sévère qu’elle tue toute reprise. Et nous nous retrouverions alors dans ce W dont je parlais, le petit espoir de reprise qu’on entrevoit actuellement ne serait qu’un sursis avant une nouvelle chute. Ce qui serait, bien sûr, catastrophique.

On a, à vous entendre le sentiment que V nous est interdit et que nous n’avons le choix qu’entre U et W, avec un risque de voir ce W devenir une réalité?

C’est un peu cela.

Et que faudrait-il pour en sortir? De l’inflation?

L’inflation aiderait certainement. Mais, comme nous le disions, les banquiers centraux y sont très hostiles. Ils ne se laisseront donc pas faire ou pas de manière significative. D’autant moins faire que l’Allemagne, ses politiques et son opinion, s’y opposera alors même qu’elle est une partie de la solution. C’est le seul pays de la zone euro qui ait des surplus, tant publics que privés, parce qu’il a été vertueux, qu’il exporte beaucoup et consomme peu. Les autres, la Grèce, l’Espagne… importent beaucoup et exportent peu et ont donc des déficits importants.

Si l’on veut sortir de la situation dans laquelle nous sommes, il faut que les surplus des pays qui s’en sortent le mieux, l’Allemagne, les Pays-Bas… servent à réduire les déficits de leurs voisins. On peut imaginer plusieurs solutions : une relance de la consommation dans les pays économes, combinée à une légère inflation, en serait une pour peu que cette consommation se tourne vers des produits fabriqués dans les pays européens en difficulté, ce qui n’est pas évident. Une autre solution serait le lancement d’un emprunt européen pour financer des grands travaux un peu partout en Europe, voire une émission d’obligations européennes, cogérée par la France et l’Allemagne, les deux piliers de l’euro, comme le propose l’Institut Montaigne. Ceux qui ont des réserves, les Allemands, les Néerlandais… pourraient y souscrire et ainsi contribuer à la reprise de l’activité ailleurs en Europe. 

Mais vous croyez que les Allemands accepteraient?

On pourrait concevoir ces instruments financiers de manière à introduire de la rigueur dans les pays bénéficiaires. Si la Grèce est aujourd’hui dans de telles difficultés, c’est qu’elle en a manqué. Mais cela suppose surtout que les Européens acceptent une plus grande coordination de leurs politiques économiques pour éviter que se développent des écarts comme ceux que l’on voit aujourd’hui. Cette crise montre que c’est devenu indispensable. L’Allemagne s’est imposée, ces dernières années, une véritable cure d’austérité qui lui a permis d’accumuler des surplus commerciaux considérables alors que certains de ses voisins ont mené des politiques toutes différentes, plus laxistes, et ont laissé se creuser leurs déficits sans grand risque puisqu’ils étaient protégés par l’euro. 

Mais les surplus allemands et les déficits de ses voisins sont liés. Et c’est malsain pour tout le monde, y compris pour les Allemands qui risquent de souffrir des difficultés des autres pays de la zone euro, qui commencent semble-t-il déjà à en souffrir : en décembre le commerce extérieur allemand a dégagé un surplus de 8 milliards d’euros, ce qui est moitié moins qu’en janvier. Cela pourrait les inciter à faire preuve de solidarité.  

Beaucoup repose donc sur les épaules de Madame Merkel?

Et sur celles de Nicolas Sarkozy s’il réussit à la convaincre de revoir sa politique.

  





Note de lecture

Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire d’une de vos lectures…

Oui, et je voudrais aujourd’hui vous parlez d’un petit livre, d’une brochure qui n’a rien à voir avec l’économie, mais qui m’a passionné. Il s’agit d’un petit livre réalisé par deux psychologues qui travaillent dans un service de psycho-oncologie à Gustave Roussy, Cécile Charles et Sarah Daucy…

C’est une discipline que je ne connaissais pas…

Moi non plus. C’est une discipline récente, qui a une trentaine d’années, qui occupe un peu plus de 250 personnes en France si j’en juge par les effectifs de la Société française de psycho-oncologie, et qui traite des problèmes psychologiques liés au cancer.

Ces psychologues se sont naturellement intéressés à la relation entre le patient et le médecin lorsque celui-ci annonce à son patient qu’il est malade. C’est le cas de Cécile Charles et Sarah Daucy qui se sont intéressés au cas du cancer du rein, d’où le titre de leur livre : Cancer du rein et abords psychologique des patients. C’est un sujet d’autant plus complexe que dans 50% des cas, le patient tombe des nues, il se sent en bonne santé et il apprend à l’occasion d’un examen réalisé pour d’autres motifs qu’il est atteint d’un cancer qu’on ne savait pas soigner, jusqu’à ces toutes dernières années autrement, qu’en retirant l’organe malade.  

C’est un document conçu pour des médecins?

Oui. C’est un guide, avec des cas cliniques qui aborde toutes les situations du coté du patient : le déni, la sidération, la colère, la rationalisation… mais aussi le malaise, la maladresse du médecin. On sent que les auteurs de ce texte ont rencontré beaucoup d’acteurs, beaucoup de médecins… 

Si j’en parle ce matin, c’est que cette question des relations entre le médecin et son patient est très importante et le plus souvent négligée. La qualité des relations entre le patient et son médecin, la confiance qu’il lui fait jouent un rôle déterminant dans le confort du patient et dans la manière dont il se soigne. Surtout dans les cas extrêmes.

Ce livre, dont je recommande la lecture à tous de nos auditeurs qui sont médecins ou travaillent dans le domaine de la santé, mais aussi aux patients ou à leurs proches, dit bien la nature des relations médecin-patient, comme dans ce passage : “d’emblée, s’engager dans une prise en charge en oncologie signifie pour le médecin comme pour le patient de s’inscrire dans l’incertitude, de devoir s’accommoder du doute et être en permanence renvoyés à la question du temps (attente, urgence, espérance de vie, temps compté, etc.). Dès lors, et aussi paradoxal que cela puisse paraître d’un premier abord, la construction d’un lien solide médecin-patient nécessite l’introduction rapide de la notion d’aléa : tout ne peut être tracé d’avance.” Vous voyez ce n’est pas simple…

Et la qualité de la relation entre le médecin et son patient influe sur les soins…

Le patient qui fait confiance à son médecin, qui suit ses recommandations a plus de chance de s’en sortir que celui qui doute… Encore faut-il pouvoir faire confiance à son médecin.

Bien sûr!


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