Bernard Girard

Oui à l’entrée de la Turquie en Europe

Bernard Girard, bonjour. Vous allez nous parler ce matin de l’entrée de la Turquie en Europe, entrée à laquelle vous êtes, si j’en crois le titre de votre chronique, tout à fait favorable.
Vous l’avez sans doute remarqué, l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne est en train de devenir un sujet chaud. Si j’en crois ce que disait dimanche le Président à la télévision, les parlementaires vont en discuter dans les semaines qui viennent. On ne sait pas s’ils voteront, mis ils en discuteront.

On parle également d’un référendum!
On en a effectivement parlé. L’objectif de Jacques Chirac est clair : il veut éviter que la question turque ne pollue le débat sur la constitution européenne et que l’addition des non à l’entrée de la Turquie et des non à la Constitution ne fasse gagner le camp des adversaires de celle-ci. Mais ces considérations tactiques conduisent à ce qu’il y ait débat sur l’entrée de la Turquie dans la Union, ce qui est une nouveauté : on ne nous avait jamais, auparavant, demandé ce que nous pensions de l’entrée du Portugal, de la Pologne ou de l’Autriche dans l’Union.

C’est plutôt une bonne chose.
Ce serait une bonne chose si ce débat était mené au fond, mais les propos de Jacques Chirac de dimanche soir m’inquiètent. Vous savez qu’il est favorable à l’entrée de la Turquie, il l’est certainement pour de très bons motifs, mais la seule chose qu’il nous ait dite dimanche, c’est que le problème ne se posera vraiment que dans dix ou quinze ans, que nous aurons la possibilité de mettre à tout moment un veto. Il ne nous a pas dit : « Cette entrée de la Turquie en Europe est utile, nécessaire pour tel ou tel motif », il nous a dit : « Ne vous inquiétez, ce n’est pas fait. » Et je crains que les partisans de l’entrée de la Turquie, qu’ils soient de droite ou de gauche, restent sur des positions comparables. Je crains qu’ils profitent de ce qu’il n’y aura probablement pas de vote au Parlement pour ne pas défendre la cause turque comme elle doit l’être. Et c’est dommage.

Parce que vous pensez que la Turquie doit entrer en Europe.
Oui. Les adversaires de l’entrée de la Turquie dans l’Europe mettent en avant cinq arguments qui me paraissent tous les cinq contestables :
- ils disent, ou laissent entendre que la Turquie est un pays musulman qui n’a pas la même culture que nous. C’est un argument que tout le monde n’utilise pas parce qu’il a des relents islamophobes déplaisants. C’est celui que développent des gens comme Philippe de Villiers ou le Front National. Au delà de l’islamophobie, cet argument me paraît très mal venu : nous avons été les plus ardents adversaires de l’introduction dans la Constitution européenne d’une clause faisant référence aux origines chrétiennes de l’Europe. Nous nous sommes battus pour que l’Europe soit laïque. Refuser la Turquie parce que musulmane, c’est tout simplement se dédire, c’est accepter l’idée que l’on refusait il y a quelques mois d’une Europe chrétienne ;
-  ils disent également que la Turquie ne fait pas partie de l’Europe géographique, sinon pour une toute petite bande de territoire.

C’est vrai. L’essentiel du territoire turc est en Asie.
Bien sûr. Mais cela nous amène à nous interroger sur ce qu’est cette Europe que l’on construit. Est-ce qu’il s’agit d’une réunion de copropriété entre voisins qui partagent le même territoire ? ou est-ce qu’il s’agit d’une réunion de pays qui partagent les mêmes valeurs, démocratie, respect des droits de l’homme et de la femme, refus de la peine de mort… et les mêmes principes en matière de politique économique, libre échange et libre circulation des individus dans le périmètre de la Union, souci de l’intérêt général ? Si l’Europe est bien, comme je le crois, cette réunion de pays qui partagent les mêmes valeurs et les mêmes principes, il n’y a pas de motif d’en limiter l’extension aux seuls pays appartenant à l’espace géographique européen.

Vous voulez dire que l’on pourrait accueillir de la même manière le Maroc, qui en a fait, je crois la demande, l’Algérie, la Tunisie ?
Mais pourquoi pas ? Si ces pays se transforment, comme est actuellement en train de le faire la Turquie, pour s’adapter à nos valeurs, pour se plier à nos principes, pourquoi le leur refuser ? Toute notre histoire jusqu’au début des années 60 est faite d’annexions. Les rois de France, les Républiques n’ont eu de cesse d’élargir notre territoire. Souvenez-vous de ce que l’on disait, dans les années 60 : « l’Algérie, c’est la France. » A l’époque, les Algériens n’en voulaient pas. Mais si demain, ils réclament d’entrer en Europe et font, d’eux-mêmes, les efforts nécessaires pour devenir européens, pourquoi leur dire non?
On a beaucoup dit que l’Europe avait été construite pour en finir avec les guerres entre ces deux ennemis héréditaires que sont la France et l’Allemagne. On découvre aujourd’hui qu’elle devrait nous permettre d’en finir avec ces guerres d’annexions et de conquêtes qui ont fait toute notre histoire. Dire aux Turcs aujourd’hui, demain aux Marocains, aux Algériens… « Vous avez votre place en Europe », c’est les amener à partager nos valeurs, à se les approprier, à se transformer pour les respecter. Ce sont eux qui font les efforts les plus importants.

Nous en ferions aussi si la Turquie entrait en Europe, parce que cela coûtera cher…
Les premières estimations font effectivement penser que cela pourrait coûter très cher. D’après le rapport de Günter Verheugen publié il y a quelques jours, l’adhésion de la Turquie en 2015 devrait coûter à l’Union 28 milliards d’euros par an, soit à peu près le tiers du budget actuel de l’Union.

C’est donc considérable !
Ou, mais il faut prendre ces chiffres avec précaution. Ce sont des évaluations où l’on compare des dépenses futures et le budgets actuel. Le budget de l’Europe dans dix ans sera certainement différent de ce qu’il est aujourd’hui. Les besoins de la Turquie, aussi. Le même rapport parle de 90 millions de Turcs, ils ne sont aujourd’hui que 68 millions. Vous voyez, il faut donc se méfier des chiffres. Ceci dit, l’adhésion coûtera certainement très cher. La Turquie est un grand pays pauvre : elle représente 15% de la population européenne et 2% seulement de son Produit Intérieur Brut. Mais, comme tous les pays qui partent de très bas, la Turquie a une croissance rapide, elle est aujourd’hui de l’ordre de 5%, et est depuis une quinzaine d'années de 2 points supérieure à la moyenne des pays de l’OCDE. Les aides de l’Union Européenne accéléreraient encore cette croissance qui tirerait la notre, plus poussive. C’est ce qui s’est produit avec le Portugal, l’Espagne, la Grèce et de ce qui va se produire demain avec la Pologne, la Lituanie… Tous ces nouveaux pays qui se pressent pour combler l’écart qui les sépare de nous sont un moteur de notre croissance. Ils nous aident à progresser. Il suffit de regarder comment des PME essaient de vendre leurs produits, de trouver des distributeurs en Espagne, au Portugal, en Italie, en Pologne… pour voir comment cela fonctionne. Et ce qui s’est produit avec l’Espagne, le Portugal se produira demain avec la Turquie. Et cela se produira d’autant plus vite que c’est un grand pays, avec une population importante et, donc, de grands besoins.

Est-ce que la taille de cette population ne pose pas des problèmes ? est-ce qu’on ne risque pas de voir les Turcs arriver massivement en France, en Allemagne ?
On voit aujourd’hui massivement en France des Roumains, des Polonais, des gens venus des nouveaux pays de l’Union. Est-ce qu’on en souffre ? Non. Sur ce sujet, je crois que l’on peut renvoyer les auditeurs au livre que j’ai écrit sur ce thème. L’immigration, qu’elle vienne de pays membres de l’Union européenne ou d’ailleurs, est une bonne chose, les immigrés n’ont jamais pris le travail des Français, ils l’ont souvent au contraire protégé. Mais c’est un sujet sur lequel on aura peut-être l’occasion de revenir dans une prochaine émission.
Quand ils ne soulignent pas les problèmes migratoires, les adversaires de l’entrée de la Turquie en Europe soulèvent un autre problème. Ils disent : attention ! si on applique les règles actuelles, les Turcs seront au Parlement européen plus nombreux que les Français ou les Allemands. Et ce n’est pas souhaitable.

C’est un peu une manière de réduire notre influence…
C’est effectivement ce qu’ils disent, mais je crois, là encore, qu’ils commettent une erreur : celle de croire que le Parlement européen est une instance où ce sont les Etats qui sont représentés, où les britanniques votent de leur coté, les Allemands du leur, les Espagnols d’un autre… Ce n’est pas comme cela que cela fonctionne ou, du moins, que cela devrait fonctionner. Le Parlement européen doit être organisé en grandes familles politiques : les verts, les socialistes, les conservateurs… et d’où qu’ils viennent, verts, socialistes, conservateurs ont vocation à voter ensemble sans se préoccuper des frontières. C’est bien, d’ailleurs, ce que font les parlementaires français. Il conviendrait d’ailleurs que leur exemple soit suivi par d’autres et que le Parlement combatte les tendances au regroupement des députés par nationalité qui peuvent exister en son sein. Si l’on veut que les valeurs démocratiques s’imposent dans des pays qui n’ont pas une longue tradition démocratique, il faut que se crée une véritable opinion européenne, que l’on retrouve dans tous les pays les mêmes débats entre les mêmes forces politiques. Sinon, on va aller vers des crispations nationalistes. Chaque fois qu’on aura une difficulté dans un pays, on s’en prendra à l’Europe.

C’est déjà un peu ce qui se produit…
Mais bien sûr. C’est le préfet qui prend les décisions des dates d’ouverture et de fermeture de la chasse en application de textes votés au Parlement, mais chacun se défausse en disant que c’est la faute de l’Europe. L’Europe ne fait, en l’espèce, qu’appliquer des textes qui ont négocié, discuté, accepté par les gouvernements. Il y a dans tout cela beaucoup d’hypocrisie. On aimerait que les politiques qui ont voté ces textes le disent franchement.

Mais est-ce que l’arrivée d’un nouveau pays ne va compliquer encore un peu plus la direction d’une Europe dont on ne comprend pas très bien le fonctionnement ?
Je faisais tout à l’heure allusion aux cinq critiques des adversaires de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne , c’était la cinquième après l’islam, la géographie, l’immigration et le poids au Parlement. Il est vrai que chaque fois qu’entre dans l’Union un nouveau pays, on se trouve confronté à la même difficulté : comment organiser la gouvernance de l’Europe ? Et cette question se posera effectivement avec l’entrée de la Turquie, comme elle s’est posée avec l’entrée des 10 nouveaux pays. Il y a là, manifestement, une question de fond : quelle Europe veut-on ? S’agit-il d’une Fédération, d’un super-Etat ou d’une simple zone de libre-échange. C’est un débat important, difficile que l’on aborde lorsque l’on parle d’une Europe à plusieurs vitesses, et que l’on devra traiter quel que soit le sort fait à la Constitution européenne sur laquelle se divisent actuellement les socialistes.

Vous n'avez rien dit de la question arménienne. Beaucoup disent que l'on ne peut acceppter la Turquie tant qu'elle n'a pas reconnu le génocide arménien.
Que les Turcs aient à revoir leur histoire, c'est une évidence, mais c'est à eux de le faire, et c'est ce qu'ils ont, je crois, commencé de faire, ce n'est certainement pas à nous. Il faut laisser les Turcs faire leur travail de mémoire. J'ajouterai que rien ne justifie que nous condamnions aujourd'hui les Turcs au motif que leurs arrières grands-parents ont commis des crimes. On pourrait à cette aune, nous demander de rendre compte des crimes de la colonisation.

Vous avez jusqu’à présent surtout répondu aux objections des adversaires de l’entrée de l’Union, mais quels sont les avantages que l’on pourrait en tirer ?

Ils sont, je crois, de trois sortes :
- Il y a, d’abord, j’en ai dit un mot, des arguments de type idéologique : donner à la Turquie et, éventuellement, à d’autres la possibilité d’entrer en Europe, c’est renforcer les valeurs qui nous unissent, c’est les approfondir ;
- Il y a également des arguments économiques : l’entrée d’un grand pays comme la Turquie peut dynamiser l’Europe. La Turquie peut devenir un moteur de cette grande machine un peu poussive qu'est devenue l'Europe ;
- Il y a, enfin, des arguments géopolitiques. Nous vivons aux frontières d’un monde musulman en pleine effervescence, qui hésite entre plusieurs modèles de développement, entre la modernité laïque, démocratique que nous représentons et des modèles totalitaires basés sur le retour à la théocratie. Il est de notre intérêt d’aider ceux qui dans le monde musulman croient à la démocratie. Et la meilleure manière de le faire, c’est de leur montrer que c’est possible, de leur donner un modèle qui montre, au sein même du monde musulman, que l’on vit mieux dans des régimes qui n’ont rien de théocratique. C’est ce que ferait l’entrée de la Turquie en Europe. S’y opposer ne servirait, à l’inverse, qu’à désespérer un peu plus ceux qui luttent contre la montée des fondamentalismes.


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