Bernard Girard
Sur le Tsunami, les dons aux victimes et la sympathie
Bonjour, vous avez choisi de revenir sur le tsunami ?
Nous avons la semaine dernière parlé des conséquences économiques du Tsunami. Je voudrais cette semaine revenir sur ce formidable mouvement de générosité qui l’a accompagné.
Ce mouvement vous a surpris ?
Pas vraiment, puisque ce n’est pas la première fois que nous assistons à des mouvements de ce type. Ce qui m’a surpris, ce sont les commentaires acerbes, amers de beaucoup d’observateurs qui jugent presque sévèrement ce mouvement de solidarité.
A quoi faites-vous allusion ?
A des conversations privées et à plusieurs libres-opinions publiées dans la presse, notamment dans Libération. Je pense, par exemple, au texte qu’a publié dans ce journal il y a quelques jours Jacques Nickonoff, le président d’Attac France qui dit en substance : ce ne sont pas des dons qu’il faudrait, mais un impôt international.
Il n’est pas le seul à le dire…
D’autres pensent qu’un impôt international serait effectivement une bonne chose. L’idée n’est pas en soi absurde. On pourrait avancer plusieurs arguments en faveur de l’impôt dans ce genre de situation :
- il est plus équitable dans la mesure où il implique tout le monde alors que ne donnent que ceux qui le souhaitent,
- il serait économiquement plus efficace puisqu’il permettrait de collecter des sommes plus importantes avec des contributions individuelles plus faibles (du moins pour ceux qui donnent),
- l’existence d’un impôt international contribuerait au développement d’institutions internationales plus puissantes, ce qui serait sans doute une bonne chose,
mais ce ne sont pas les arguments que développe Nikonoff qui se contente de reprendre le discours classique d’Attac sur la taxe Tobin et de l’appliquer au Tsunami. Plutôt donc que de faire appel à la charité publique, il faudrait, dit-il, taxer les capitaux. Pourquoi eux plutôt que les revenus du travail ? Il ne l’explique pas. En fait, il se contente de reprendre son programme et de l’appliquer à une situation nouvelle.
C’est un peu la même chose que font ceux qui mettent en avant le rôle des médias et de la télévision et qui nous disent qu’au fond, tout ce mouvement de solidarité n’est qu’émotion factice fabriquée par les médias ou, comme l’expliquait un professeur de philosophie il y a quelques jours dans Libération, expression de notre sentiment de culpabilité : parce que nous sommes au chaud, à l’abri et nous nous sentirions coupables devant tous ces gens qui souffrent. Mais coupables de quoi ? d’être à l’abri ?
Dans un registre voisin, on a accusé les entreprises qui ont envoyé de l’argent ou du matériel de ne penser qu’à leur réputation, comme si les dirigeants qui ont pris ces décisions étaient incapables d’éprouver eux aussi de l’émotion.
Vous ne croyez pas que les entreprises qui donnent de l’argent le font pour améliorer leur image de marque ?
Vous croyez vraiment que les dirigeants de ces entreprises se réunissent et se disent : « Nous avons des problèmes d’image de marque. Donner 100 000€ nous permettra d’être cité 3 fois au journal télévisé, 15 fois à la radio et 75 fois dans la presse dans un contexte sympathique. C’est un bon investissement. » ? Cela n’a tout simplement pas de sens. Ces entreprises donnent parce que leurs dirigeants ont vu la télévision comme tout le monde, qu’ils ont été ému et qu’ils ont envie de faire quelque chose.
Imaginer que ces entreprises font cela par calcul est tout simplement leur prêter un cynisme qui n’est pas le leur et, du même coup, une manière de ne pas essayer de comprendre ce phénomène de compassion, cette charité qui nous a collectivement saisi lorsque nous avons vu ces images.
Si tant de gens sont aussi réservés et critiques, c’est que la charité n’est pas à l’abri de toute critique…
C’est vrai. La charité est associée dans nos esprits à une tradition religieuse, chrétienne qui a souvent confondu charité et défense de valeurs contestables. La charité souffre également de ce qu’elle a souvent été opposée, par les conservateurs, à l’intervention publique : pas la peine de donner de l’argent public puisqu’il y a la charité privée. Aujourd’hui, cette critique de la charité se superpose à la critique des médias, de la télévision auxquels on reproche de manipuler nos émotions.
On a également reproché à la charité de donner bonne conscience, une bonne conscience que l’on achète pour pas très cher, pour quelques euros…
Il est vrai que charité et bonne conscience vont souvent de pair et que c’est agaçant, mais si la bonne conscience est détestable, les arguments de ceux qui refusent de faire un geste, un don sont désagréables et presque toujours déplaisants.
Les organisations charitables ne sont pas forcément au dessus de tout soupçon. Les gens qui ont refusé de donner à l’ARC ont eu raison de s’abstenir.
C’est vrai, même si dans le cas qui nous occupe, celui du tsunami, les risques sont faibles, puisque l’essentiel de l’effort de communication est fait gratuitement par les télévisions et journaux qui donnent des informations. Mais même si cette inquiétude et ces réserves sont légitimes, elles ne doivent pas nous faire oublier ce que la charité peut avoir d’intéressant et d’utile dans des situations où il faut tout à la fois que les sommes arrivent rapidement aux victimes et que leur collecte ne suscite pas de contestation : rien ne serait pire que des discussions sur l’utilité d’aider les victimes. Sur ces deux points au moins, les dons sont plus efficaces que l’impôt.
A entendre les critiques on n’a le choix qu’entre l’aliénation et la manipulation. Cela n’est pas satisfaisant, cela ne donne pas la pleine mesure d’un phénomène extrêmement original.
Qu’il soit original, je n’en doute pas, mais en quoi relève-t-il de l’économie ?
Il y a transaction monétaire, on est donc dans le domaine de l’économie. Je vous accorde qu’il s’agit d’une transaction qui sort de l’ordinaire puisqu’il n’y a pas d’échange, pas de contrepartie. Mais il y a tout de même transaction.
Nous parlions à l’instant de la bonne conscience. C’est le bénéfice secondaire de ces dons…
Peut-être, mais cette bonne conscience est une affaire personnelle. Ce ne sont pas les réfugiés indonésiens qui me donnent cette bonne conscience, c’est moi-même qui me la fabrique. C’est tout différent. J’ajouterai que les sommes collectées sont tellement importantes que l’on ne comprendrait pas que les économistes s’en désintéressent et ne cherchent pas à comprendre les mécanismes qui ont amené tant de gens à s’investir, à faire des dons.
Mais justement, les économistes ont-ils quelque chose à dire là-dessus ? on est très loin de ce qui d’ordinaire les intéresse.
Vous avez raisons, ce n’est pas évident. Il n’y a rien dans la théorie économique contemporaine pour expliquer ce type de phénomène et, cependant, on est bien dans le domaine de l’économie. On trouve d’ailleurs des analyses extrêmement intéressantes de ce phénomène chez Adam Smith.
Vous savez qu’il a écrit deux livres : Les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, qui est le livre fondateur de l’économie politique moderne, et la Théorie des sentiments moraux, un manuel de morale ou d’éthique dans lequel il s’interroge sur ce qu’il appelle la sympathie qui est, je le cite « l’émotion que nous sentons pour la misère des autres, que nous la voyons ou que nous soyons amenés à la concevoir avec beaucoup de vivacité. » C’est exactement ce qu’ont éprouvé les gens qui ont donné pour les victimes de la catastrophe.
Dans ce texte, il analyse très finement cette émotion :
- Il montre, par exemple, que si nous éprouvons de la sympathie pour un ami qui vient d’être victime d’une injustice forte, si nous partageons son indignation et sa colère, nous ne partageons pas l’amour ou la jalousie que ce même ami peut éprouver pour sa maîtresse ;
- Il montre également que l’on éprouve de l’admiration pour le courage de celui qui résiste à une souffrance physique, mais que nous ne partageons pas sa douleur.
- De la même manière, dit-il, nous partageons rarement complètement les haines et les ressentiments. « Les pures expressions de malveillance, explique-t-il, n’inspirent de malveillance contre personne d’autre que celui qui les manifeste. »
Adam Smith s’interroge également sur l’étendue de nos sympathies. N’éprouvons nous de la sympathie que pour nous proches ou en éprouvons nous également pour les étrangers, ceux qui sont loin de nous ?
Les dons faits pour les victimes du tsunami montrent que nous nous soucions également des étrangers…
Exactement, nous ne réservons pas notre sympathie à nos proches. Nous éprouvons également de la sympathie pour des gens qui sont éloignés, différents de nous. C’est un point important qui a amené deux économistes qui se sont tout récemment intéressés à ces questions à expliquer que la sympathie peut nous amener à payer sans protester des impôts pour financer des réformes coûteuses dont nous ne profiterons pas (1). Ces deux économistes se sont intéressés à la question de l’esclavage au 19ème siècle. Et ils montrent que beaucoup de contemporains étaient en Grande-Bretagne, prêts, par pure sympathie avec les esclaves, à payer un impôt supplémentaire pour compenser leurs propriétaires et les libérer.
C’est comme cela que les choses se sont passées ?
C’est effectivement comme cela que les choses se sont passées dans les Antilles britanniques : les propriétaires d’esclaves ont reçu une subvention de £20 millions de livres et une protection tarifaire sur le sucre, les esclaves étant libérés après une période de transition de 7 ans appelée période d’apprentissage. Rien à voir, donc, avec ce qu’a coûté aux Etats-Unis la fin de l’esclavage. Les Britanniques ont du payer un impôt qui ne leur a rien rapporté, mais cette perte a été compensée par le plaisir tiré du spectacle de la libération des esclaves ou, si vous préférez, de la suppression d’une injustice qu’ils voulaient voir disparaître. Et c’est un peu ce qui se passe aujourd’hui avec le tsunami : les gens qui donnent de l’argent n’attendent aucune compensation : ils veulent seulement que leurs dons soient utiles, qu’ils aident à sauver des vies et à reconstruire les villages détruits par les vagues.
Vous disiez tout à l’heure que l’on ne trouve rien dans la théorie économique contemporaine sur cet altruisme. Cela veut-il dire qu’elle a oublié tout ce qu’Adam Smith a pu dire sur le sujet ?
C’est exactement ce qui s’est produit. J’imagine que c’est parce qu’il était plus difficile de formaliser la sympathie que l’égoïsme. Reste que ces grands mouvements d’émotion collective nous montrent que nous avons parfois d’autres motivations que notre seul intérêt, que nous pouvons prendre des décisions qui vont contre notre intérêt et en tirer plaisir. Car les gens qui ont donné pour aider les indonésiens ou les sri-lankais ont pris du plaisir à se comporter de manière humaine.
Notes