Bernard Girard

Que va coûter le tsunami ?

Bonjour. Vous avez choisi de nous parler ce matin des conséquences économiques de la catastrophe asiatique

Parler d’économie devant l’ampleur de ce drame a quelque chose d’un peu déplaisant, de presque déplacé. On ne peut cependant négliger cette dimension.

J’imagine que vous allez nous dire que ce tsunami est aussi une catastrophe sur le plan économique…

Ce n’est pas certain. Les premières estimations suggèrent que cette énorme vague qui a fait des dizaines de milliers de morts, qui a détruit des villages entiers pourrait n’être qu’une vaguelette sur le plan économique. Ce qui peut paraître paradoxal, mais l’est moins lorsque l’on regarde les régions le plus atteintes. La vague n’a touché que la cote, il suffit de faire quelques kilomètres à l’intérieur des terres, parfois même seulement quelques centaines de mètres pour retrouver une situation ordinaire, avec des maisons qui n’ont pas été touchées, des routes en bon état…

On a beaucoup dit qu’il a surtout touché les plus pauvres…

Oui, et c’est ce qui explique d’ailleurs que l’impact économique sera faible. Le mécanisme est connu depuis longtemps et, au fond, assez simple : l’impact économique d’une catastrophe naturelle, d’un ouragan est fonction non pas de sa puissance mais de la richesse des zones qu’il touche. Jean-Jacques Rousseau déjà le disait à propos du tremblement de terre qui a touché en 1755 Lisbonne : si les gens avaient été dispersés au lieu d’être concentrés son impact aurait été plus faible. Les régions touchées étaient peuplées mais pauvres, l’impact financier devrait donc être relativement faible.

Mais c’est aussi parce que ces régions étaient pauvres qu’elles ont été si durement touchées et qu’il y a eu tant de morts. J’entendais hier un spécialistes remarquer qu’aucun port important, aucun tanker, aucune installation industrielle moderne n’avait été endommagé. Cela veut tout simplement dire que ces régions ne disposaient d’aucun équipement de communication moderne qui aurait permis d'éloigner la population ni d'aucune de ces infrastructures modernes qui tendent à éloigner les habitations de la cote. Or, on sait qu'il aurait suffi que la population se retrouve, ne serait-ce, qu'à quelques dizaines de mètres de la cote pour que le bilan soit moins accablant.

Des régions touristiques ont été touchées, or ce ne sont pas forcément parmi les plus pauvres de ces pays.

Nous sommes naturellement particulièrement sensibles au sort des régions touristiques, mais le tourisme ne représente qu’une faible part du produit intérieur brut de pays comme l’Indonésie. Et là où le tourisme joue un rôle économique plus important, comme en Thaïlande, l’impact sera probablement de courte durée.

Vous voulez dire que les touristes ont la mémoire courte ?

L’expérience montre effectivement que les touristes reviennent rapidement dans les sites qui ont été victimes de catastrophes. Personne ne sait combien de temps cela prendra, mais il est probable que les régions touristiques le redeviendront rapidement. C’est, du moins, l’opinion de la plupart des spécialistes. Mais il n’y a pas que cela. Une partie seulement de l’industrie touristique de ces pays a été touchée. C’est particulièrement vrai en Thaïlande et en Indonésie. Pour ne prendre que cet exemple, Bali a échappé à la catastrophe. Le reste continue de vivre et on devrait rapidement voir se mettre en place des promotions et des baisses de prix sur ces destinations pour attirer des clients dans les régions qui n’ont pas été affectées…

Mais cela devrait tout de même prendre du temps…

Cela pourrait aller très vite. Des charters italiens sont repartis dès dimanche soir pour les Maldives. Ils ne sont pas partis à plein, bien sûr. Beaucoup de touristes qui avaient acheté des séjours ont reculé, mais ceux qui sont partis vont trouver de la place dans les hôtels qui n’ont pas été touchés par le tsunami. Cela ira d’autant plus vite que les acteurs locaux ont intérêt à ce que cela redémarre rapidement. Dans les heures qui ont suivi la catastrophe, l’office du tourisme du Kerala, un état indien, a envoyé un mail à ses correspondants partout dans le monde pour dire que tout allait bien dans cette région, qu’aucun touriste n’avait été blessé ni aucun hôtel détruit, alors même que les autorités annonçaient 150 morts dans la population locale.

C’est pour le moins cynique…

Oui, mais il faut bien voir que le tourisme s’est souvent installé dans des régions dans lesquelles il n’y avait rien, ou quasiment rien, auparavant. Il a créé des emplois bien rémunérés. Son arrêt serait une catastrophe dans les pays qui en sont le plus dépendants. Je pense notamment aux Maldives. Dans bien des pays, s’il ne redémarre pas, les gens n’auront d’autre choix que d’émigrer, de quitter la région pour les pays d’émigration traditionnelle de cette région, c’est-à-dire le Moyen-Orient. Ce qui fait penser que l’une des conséquences inattendues de ce tsunami pourrait être une baisse des salaires des immigrés en Arabie saoudite et dans les pays limitrophes. Ce qui ferait de la femme de ménage philippine qui travaille à Ryad une victime indirecte de la vague. Mais on n’en est pas encore là.

Si je vous comprends bien, l’impact économique du tsunami sera faible, mais est-ce que l’on a des estimations de ce qu’il sera effectivement ?

Il est un peu tôt pour faire des estimations solides, mais les premiers chiffres que l’on donne indiquent qu’il ne devrais pas réduire de plus de 1% le Produit intérieur brut de la Thaïlande,  de 2% de celui du Sri Lanka, et de 4% de celui des Maldives. Les pays les plus petits sont naturellement les plus touchés.

Tous ces chiffres nous viennent des banques de la région, de Singapour, des Indes qui ne se sont pas contentées de faire des calculs mais qui ont également fait des comparaisons. Les estimations les plus pessimistes évaluent le coût de cette catastrophe au dixième de celui du tremblement de terre de Kobé qui n’avait fait que 5000 morts.  

On a également fait des comparaisons avec l’ouragan Andrew qui avait tué 50 personnes dans la région de Miami en 1992 et coûté deux fois plus cher. Dans le même registre, un économiste de la JP.Morgan, une grande banque américaine qui a des intérêts dans la région, a estimé que l’impact économique de ce tsunami serait plus faible que celui du SRAS qui a touché en 2002 la Chine.

Ceci explique sans doute que les Bourses n’aient pas vacillé…

Ceci explique probablement cela…Reste qu’il ne s’agit que d’estimations et qu’il faut rester prudent. On est dans des régions pauvres dans lesquelles les gens n’étaient souvent pas assurés. On ne connaît donc pas la valeur de leurs biens. On les connaît d’autant moins bien que certaines des régions les plus touchées, je pense notamment à Sumatra, vivaient dans une situation de guerre civile larvée. On ne tient pas non plus compte du coût de la vie humaine, or elle a un prix. Toutes les études que je vous citais n’en parlent pas. Si l’on en tenait compte, les résultats des calculs seraient complètement différents.

Mais est-ce que l’on peut mesurer le coût d’une vie ?

Les économistes le font régulièrement. C’est toujours un peu abstrait et un peu arbitraire, mais c’est nécessaire pour définir des politiques, pour choisir par exemple des investissements dans la sécurité routière. Si je prends des données françaises, un mort valait dans les études économiques au début des années 80, un peu moins de 2 millions de francs. Dans les études les plus récentes, il vaut à peu près 1 million d’euros, soit 6,5 millions de francs (1). Si on prend ce dernier chiffre, il faudrait multiplier par 10 le coût de cette catastrophe.

Que pourrait-il maintenant se passer ?

Les spécialistes de ces catastrophes sont plutôt optimistes pour le futur. Tous indiquent qu’après une période de récession, qui devrait être courte, ces économies vont rebondir. Il va falloir reconstruire ce qui a été détruit : bâtiments, équipements, bateaux…Pour les pays les plus riches, comme la Thaïlande, les choses devraient aller vite. Ce pays dispose de réserves financières importantes, il sort d’une période de forte croissance et il y a des élections générales dans les mois qui viennent, ce qui devrait inciter le gouvernement à casser sa tirelire pour aider les sinistrés et financer les reconstructions. L’Inde devrait également s’en sortir rapidement. Les choses seront plus difficiles pour les pays les plus pauvres, pour les Maldives qui tirent l’essentiel de leurs revenus du tourisme et pour le Sri-Lanka. Mais ces deux pays devraient profiter de l’aide internationale pour se reconstruire. Cette aide devrait rapidement permettre au tourisme de redémarrer et aux pécheurs de se remettre au travail. Ils utilisaient des petits bateaux qui ne demandent pas de gros investissements, il devrait être assez facile de remplacer rapidement.    

Au fond, les plus riches s’en sortiront mieux et plus vite.

Oui. Le cas le plus difficile est sans doute celui du Sri Lanka qui était avant même la catastrophe confronté à une difficulté d’une toute autre nature : le démantèlement de l’accord multifibres qui protégeait depuis une trentaine d’années son industrie textile et avait permis la construction d’une industrie basée sur l’exportation. La fin, le 1er janvier, de cet accord qui protégeait l’industrie de pays comme le Bangladesh, l’Indonésie ou la Tunisie, va permettre une rapide montée en puissance de l’Inde et surtout de la Chine qui dispose tout à la fois d’une main d’œuvre bon marché, d’une filière complète avec un accès aux matières premières et de réseaux de distribution performants et efficaces. Ce démantèlement pourrait entraîner des guerres des prix et la perte de marchés importants en Europe et aux Etats-Unis pour les pays que cet accord protégeait. Personne n’est aujourd’hui en mesure d’évaluer l’impact de la fin de cet accord, mais certains sont très pessimistes. On a par exemple dit que le Bangladesh pourrait perdre 1 million d’emplois dans ce secteur. Je ne sais pas ce que cela représentent pour le Sri Lanka, mais les conséquences pourraient être dramatiques pour un pays dont le textile représente 71% des exportations.

Il ne s’agit plus tout à fait du tsunami…

Non, mais l’effondrement de cette industrie textile, si effondrement il y a, peut retarder le démarrage après la catastrophe. On ne peut plus attendre de cette industrie qu’elle tire l’activité dans les quelques mois qui viennent. Mais il y a sans doute des cas plus difficiles, plus graves. Je pense, par exemple, à la Birmanie. Vous remarquerez que l’on n’a absolument pas parlé de ce pays, que l’on ne sait pas ce qui s’y est passé alors même qu’il a une côte sur l’Océan indien. Ce pays vit sous une dictature impitoyable qui cache tout à la fois la réalité du drame et qui se la cache : on n’en parle pas plus qu’on ne parlait dans l’ex-URSS ou dans la Chine maoïste des catastrophes naturelles ou industrielles et la dictature refuse l’aide extérieure qui pourrait menacer son pouvoir. Les autorités ne parlent pas de la catastrophe peur des réactions de la population, comme elles n’en parlent pas, elles sont mal informé, et comme elles sont mal informé, elles n’agissent pas ou mal. Il y a probablement en Birmanie des villages qui ont tout perdu, oubliés de tous, qui n’ont aucun espoir de voir une aide extérieure leur apporter leur secours. D’où l’accumulation des catastrophes : aux morts des suites de la vague s’ajoutent probablement dores et déjà celles des suites de faim et peut-être même d’épidémies puisque, vous le savez, c’est l’un des problèmes majeurs des jours et des semaines à venir. Sans médicaments ni personnel soignant ces populations sont particulièrement exposées et fragiles.

Je soulignais tout à l'heure le role de la pauvreté. Cet exemple birman met en évidence le rôle de ce que l’on appelle la société civile et, de manière plus générale, des institutions démocratiques dans des catastrophes de ce type. Elles seules assurent que l’information circule correctement, que l’aide va d’abord à ceux qui en ont le plus besoin, qu’elle n’est pas détournée et qu’elle est équitablement répartie. Là où ces institutions fonctionnent mal, à cause de régimes dictatoriaux ou de guerres civiles, les conséquences des catastrophes naturelles sont aggravées. Ce qui veut dire que si nous ne pouvons pas toujours anticiper ces catastrophes, nous pouvons du moins construire des institutions qui en allègent les conséquences.



Notes

(1) Chiffre retenu dans le rapport de 2001 du Commissariat général du Plan sur les transports (Transports, choix des investissements, coût des nuisances), dit rapport Boiteux.

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