Salaire féminin et travail domestique

 

Vous voulez nous parler ce matin d’une vieille question que connaissent bien toutes les femmes, et d’abord toutes les mères de famille : celui du conflit entre les activités professionnelles et les activités domestiques…

C’est, vous avez raison, une vieille question, mais qui mérite qu’on y revienne régulièrement. Et je profite de la publication toute récente des travaux de trois économistes danois et allemands, Jens Bonke, Nabatina Datta Gupta et Nina Smith, pour en dire un mot.

Vous savez qu’il y a un peu partout dans le monde un écart significatif entre les salaires féminins et les salaires masculins.

Mais justement, quel est cet écart ?

Il est, en France, de 27%. Mais c’est une moyenne qui cache de fortes disparités qu’il est d’ailleurs intéressant d’analyser parce qu’elles mettent en évidence quelques uns des facteurs qui expliquent ce phénomène :

Et pourquoi ?

Il y a à cela plusieurs motifs :

Tout celà permet d’ailleurs de relativiser les chiffres que je vous donnais à l’instant. Si les écarts de salaires entre hommes et femmes sont liés au fait qu’elles travaillent moins ou qu’elles travaillent dans des secteurs qui rémunèrent moins bien, on ne peut plus parler seulement de discrimination. L’INSEE a examiné dans le détail cette question, et ses chercheurs ont montré, que si l’on compare les revenus des salariés à temps complet, l’écart n’est plus que de 11%. Si l’on tient des autres facteurs que j’indiquais à l’instant, cet écart diminue encore.

Vous voulez dire qu’il n’y a pas discrimination ?

Non. Pas du tout. Il y a bien discrimination. Mais elle n’explique pas les 27% d’écart dont je parlais tout à l’heure, mais seulement une partie qui serait de l’ordre de 5 à 6%. Ce qui veut tout simplement dire qu’il ne suffit pas de se battre pour la parité au niveau législatif ou réglementaire pour obtenir une réduction des inégalités, il faut également agir sur d’autres fronts :

Et c’est sur ce deuxième point, que l’article que je citais en entrée est intéressant. Il traite du travail domestique, du partage des tâches entre les hommes et les femmes. Il est basé sur des données danoises, mais ses conclusions valent probablement pour nous.

Les Danois participent sans doute que les Français aux travaux domestiques…

Et bien, détrompez-vous. La comparaison des chiffres dans les deux pays donne des résultats assez surprenants :

Mais je voudrais revenir à l’article de mes trois auteurs qui s’intéressent à l’impact du travail domestique sur les revenus. Reprenant une thèse ancienne, ils disent que le travail domestique a un impact négatif sur les revenus salariaux des femmes. Si les femmes gagnent moins bien leur, c’est qu’elles consacrent beaucoup plus de temps que les hommes aux activités ménagères. Mais ils ne s’en tiennent pas à ce constat que tout le monde peut faire. Ils ajoutent que ce n’est pas seulement le temps consacré aux activités domestiques qui compte, mais aussi la nature des activités prises en charge.

Autrement dit, il ne suffit pas que les hommes prennent en charge une partie des activités ménagères pour que la situation salariale des femmes s’améliore…

Ils vont plus loin puisqu’ils disent que les activités ménagères qui réduisent les revenus salariaux des femmes n’ont pas d’impact sur les revenus masculins.

Les hommes pourraient travailler plus à la maison, sans inconvénient pour leurs salaires ?

Exactement.

Et comment l’expliquent-il ?

Par la nature des activités que prennent en charge les hommes et les femmes. Certaines activités sont, disent-ils, plus contraignantes et donc plus pénalisantes que d’autres. Il y a, disons pour simplifier, des activités qui entrent directement en concurrence avec le travail et d’autres qui entrent plutôt en concurrence avec les loisirs. Conduire un enfant à l’école le matin, aller le chercher le soir entre en concurrence avec le travail dans la mesure où le patron peut, dans ces périodes, vous demander de travailler. Par contre, le repassage peut se faire le soir, le week-end, dans des périodes où cela ne gêne personne dans son activité professionnelle. Or, ce sont les femmes qui prennent en général en charge les activités les plus contraignantes.

Ce qui se traduit d’ailleurs par une distribution très différente du temps de travail domestique. Les femmes ont des activités domestiques, le matin, avant de partir pour le travail et le soir lorsqu’elles le quittent, ce qui n’est pas le cas des hommes dont les temps de travail domestique sont plutôt situés le soir et le week-end. Même lorsque les hommes prennent en charge des tâches domestiques au retour du travail, il est rare qu’ils le fassent dès leur retour, il y a en général une coupure, un moment de détente, que ne connaissent pas les femmes.

Et en quoi cette absence de flexibilité est-elle si gênante pour les entreprises ?

Prenez les heures supplémentaires. Lorsqu’on en fait, c’est en général en fin de journée. L'obligation d’être à l’heure à la crèche, à l’école… interdit, en pratique, à beaucoup de femmes d’en faire. Or, ce sont des heures mieux rémunérées et donc très intéressantes pour les salariés. Et vous voyez bien la difficulté : il n’y a pas discrimination au sens propre, mais comme on évite de demander des heures supplémentaires à ceux ou celles auxquels cela pose trop de problèmes, on se retrouve dans une situation où les hommes ont de meilleurs salaires que les femmes.

Lorsque nous parlons de ces contraintes, nous pensons, en France, aux enfants. Il faut, au Danemark, y ajouter le problème des courses : les magasins ferment très tôt, vers 5h30, 6 heures. Pas question, donc, de prendre du retard. Des études réalisées aux Pays-Bas ont d’ailleurs montré que l’élargissement des heures d’ouverture des magasins permettent aux femmes de gagner en souplesse et en flexibilité sur leurs horaires de travail.

Ces problèmes ne se posent pas pour ceux qui ont une aide ménagère…

Oui, mais tout le monde ne peut pas la financer. On considère que 25% seulement des ménages d’âge actif bénéficient d’une aide extérieure, sous forme bénévole (10%) ou rémunérée (15%). Ce qui explique, d’ailleurs, que les écarts de rémunérations sont plus élevés pour les salariés peu qualifiés, mal rémunérés, qui ne peuvent compter sur personne que pour les cadres qui ont les moyens de trouver une aide. On pourrait étendre ce raisonnement et montrer que l’une des difficultés des parents célibataires (il s’agit, en général, de mères) vient de ce qu’ils n’ont aucune marge de manœuvre. Il leur faut vraiment partir à l’heure s’ils veulent réaliser tous les travaux ménagers qui les attendent. Les hommes qui se retrouvent dans l’obligation de prendre en charge ces travaux ménagers souffrent également d’une perte de salaire. Ils sont moins bien rémunérés que leurs collègues qui n’ont pas ces contraintes.

J’imagine que les économistes dont vous citez l’étude ont calculé le coût de ces travaux ménagers en terme de pertes de salaires.

Bien sûr. D’après leurs calculs, réalisés je le répète sur des données danoises, le manque à gagner serait de l’ordre de 4,6% pour les femmes.

C’est important…

Oui. Mais il faut dire que les Danoises souffrent d’une double difficulté :

Ce qui peut creuser les écarts, notamment dans les emplois les plus qualifiés qui peuvent, dans des pays comme la France, bénéficier d’une aide domestique inaccessible dans les pays d’Europe du Nord.

Mais au-delà de ces considérations, ces analyses montrent que la lutte contre les discriminations sexistes dans le travail passe par des mesures aussi simples que le glissement des heures de fermeture des crèches, des magasins… Je dis aussi simple, mais nous savons tous que c’est très difficile, ne serait-ce que parce que ces institutions emploient des femmes qui ont les mêmes contraintes que les autres. L’aménagement de tout cela relève des bureaux des temps qui ont été créés dans de nombreuses villes, notamment à Paris. Il serait assez intéressant de savoir où ils en sont.


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