Bernard Girard
Chronique du 16/02/05
The corporation, à propos d’un film et d’éthique
Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin d’un film…
Une fois n’est pas coutume… Je veux effectivement vous parler d’un film, The corporation, qui ne se joue à Paris que dans une salle et pour je ne sais pas combien de temps. C’est un long essai cinématographique qui traite comme son titre l’indique, du monde des entreprises, avec des reportages et des interviews de patrons, d’intellectuels critiques et d’observateurs. On y rencontre Noam Chomsky, Jeremy Rifkin, Michaël Moore, un trader, le patron du leader mondial de la moquette, celui du Royal-Dutch Shell… Et tous nous disent des choses souvent inquiétantes, mais toujours intéressantes. C’est un film passionnant que je recommande à tous ceux qui s’intéressent à ces questions et peut-être même aux autres.
Ce n’est pas un peu ennuyeux?
Pas du tout. Le film dure plus de deux heures, ce qui est beaucoup, ets on en sort fatigué, mais il s’agit d’une saine fatigue. Si je vous en parle ce matin, c’est qu’il y a dans ce film une scène qui m’a troublé et qui m’a amené à m’interroger sur ce que l’on appelle la responsabilité sociale des entreprises. C’est un passage qui mêle des images d’une action de militants écologistes, une interview du Président de Shell qui commente cet incident et un reportage sur l’activité de Shell en Afrique.
Pour protester contre la politique de Shell en matière d’environnement, les militants écologistes ont décidé d’aller manifester devant la maison de campagne du président de Shell. Ils sont une vingtaine, un peu plus peut-être, déguisés avec des calicots sur lesquels ils ont peint des slogans très incisifs. La scène se passe un week-end et l’on voit le président de Shell et sa femme sortir de leur maison, s’inquiéter : que se passe-t-il? Les jeunes gens les chahutent, crient quelques slogans, le président de Shell leur répond puis un échange, un dialogue se met progressivement en place. C’est un dimanche, il est libre de son temps, il leur propose de discuter. Les militants s’installent sur la pelouse, l’épouse du président de Shell va faire du thé, s’inquiète de savoir s’il y en a assez pour tout le monde. La manifestation est devenue pique-nique. On discute, on parle et il apparaît assez vite qu’un consensus se dégage sur la nécessité de protéger l’environnement. Le président de Shell en est lui aussi convaincu. Et dans les commentaires qu’il fait après coup, il le confirme : il faut effectivement protéger la planète. Le plus étonnant est qu’on le sent honnête : il donne l’impression de penser ce qu’il dit. Et, cependant, le film nous montre ce que fait quelques années plus tard la même compagnie en Afrique. Et c’est là que les choses deviennent troublantes : cette compagnie ne fait pas ce que son patron dit vouloir faire, elle fait le contraire de ce qu’il pense juste.
Peut-être ment-il?
S’il nous mentait, s’il nous manipulait, les choses seraient simples. Ce serait un salaud. Mais ce n’est pas l’impression qu’il donne. J’ai tendance à le croire sincère, ce qui me parait beaucoup plus inquiétant. Cela voudrait en effet dire que le capitalisme moderne serait capable de nous faire faire le contraire de ce que nous pensons juste. Je suis naturellement incapable de juger de la sincérité de cet homme, mais ce n’est pas la première fois que j’ai cette impression. Je suis toujours surpris de voir combien les dirigeants qui prennent du champ, qui s’éloignent de leur entreprise, qui partent en retraite, par exemple, disent des choses, font des propositions qu’ils auraient combattues lorsqu’ils étaient en activité. Pour ne donner qu’un exemple récent, on a vu Claude Bébéar, l’ancien patron d’Axa, proposer d’imposer aux entreprises des CV anonymes pour lutter contre les discriminations à l’embauche. C’est une idée qu’il aurait probablement rejetée d’un haussement d’épaules lorsqu’il était à la tête d’Axa.
Mais si ce patron de Shell ne ment pas, comment se fait-il qu’il n’applique pas ses idées? Après tout il est le patron…
C’est effectivement la question que l’on doit se poser. C’est une question importante qui renvoie à celle de la responsabilité. Qui est responsable lorsqu’une catastrophe industrielle se produit? L’entreprise? ses dirigeants? Si l’on dit que c’est l’entreprise, on en fait une personne morale que l’on peut condamner… mais à quoi peut-on condamner une entreprise? On ne peut pas la mettre en prison, on ne peut même pas l’obliger à cesser ses activités puisque ce serait sanctionner des salariés qui sont souvent innocents. On ne peut que la condamner à payer des amendes, des dommages et intérêts, mais comment éviter que ses dirigeants ne procèdent à un calcul économique et se disent : l’amende n’est pas très élevée, nous avons intérêt à payer plutôt qu’à changer de comportement.
Si l’on dit que ce sont les dirigeants qui ont pris les décisions qui ont conduit à la catastrophe encore faut-il pouvoir prouver leur responsabilité. S’ils ont pris ces décisions contre leur propre jugement, il parait difficile de les condamner sévèrement.
Mais j’en reviens à ma question initiale. Pourquoi ce patron n’applique-t-il pas ses idées? Après tout, c’est le patron. Est-ce que vous voulez dire que les patrons des grandes multinationales n’ont pas le pouvoir d’imposer leurs idées?
Ce pourrait être une hypothèse. Ces entreprises sont extrêmement complexes et les décisions y sont l’objet d’un long processus d’élaboration. Mais les patrons seraient je crois les premiers à la rejeter. Une autre hypothèse pourrait être qu’ils souffrent de ce que les philosophes appellent depuis Aristote la faiblesse de la volonté, Akrasia en grec. Ce sont ces situations dans lesquelles on fait le contraire de ce que l’on sait devoir faire. On sait bien que l’on ne doit pas brûler un stop, conduire au delà de la limites de vitesse. On le sait et on se le dit alors même qu’on est en train de le faire. On sait que l’on risque une forte amende, que l’on peut provoquer un accident, on est capable de dire pourquoi c’est dangereux, absurde, éventuellement criminel, et cependant on continue de le faire. C’est une situation que l’on a tous connue. Est-ce celle dans laquelle se trouvent ces patrons?
Cela paraît peu plausible…
J’en doute effectivement. S’il s’agissait de cela, les entreprises auraient développé des mécanismes pour mettre leurs dirigeants à l’abri de cette faiblesse. Il me semble qu’il s’agit de tout autre chose que l’on devine dans une autre scène de ce fil. Il s’agit de l’interview d’un trader qui travaille à Wall Street et qui raconte que le jour du 11 septembre, il a vu des fenêtres de son bureau les avions percuter les tours du World Trade Center et qu’il a d’abord pensé à l’impact que cela aurait sur les cours de bourse, aux ordres qu’il devrait passer pour que ses clients en tirent profit. Il précise qu’il a effectivement pris les bonnes décisions, que ses clients se sont enrichis.
C’est effrayant!
L’homme qui dit cela n’en est pas particulièrement fier, ce n’est pas un cynique. Il explique seulement qu’il a réagi en boursier face à l’événement, que tous les traders de Wall Street ont réagi comme lui. Or, j’ai l’impression que c’est un peu ce qui se passe en général. Nous agissons dans un cadre, la Bourse, l’entreprise, la société, la famille, la cité… et nous portons des jugements ou prenons les décisions qui correspondent à ce qui est attendu dans ce cadre. Dans le cadre de la Bourse, il était naturel pour un professionnel de penser à l’impact des attentats sur le cours des actions. Dans le cadre de la cité, il était, à l’inverse, naturel de se préoccuper d’abord du sort des victimes et scandaleux de ne penser qu’à l’argent.
Ce qui est vrai des traders l’est des dirigeants d’entreprise. Le soir, le week-end, lorsqu’ils prennent leur retraite, ils se comportent en citoyens ordinaires et pensent qu’il faut protéger l’environnement, lutter contre le réchauffement de la planète et la disparition des espèces. La journée, lorsqu’ils sont au bureau, ils se glissent dans leur rôle de dirigeant. Intervenant dans un cadre économique, ils oublient leurs préoccupations de la veille au soir et ne se soucient plus que d’organiser la croissance des bénéfices de l’entreprise. D’où ces contradictions entre ce qu’ils pensent, comme citoyens responsables, et ce qu’ils font comme dirigeants.
Vous voulez dire que ces contradictions sont normales, que l’on ne pense pas de la même manière au bureau et chez soi?
C’est un peu cela. En changeant de cadre de pensée, on change de point de vue, de système de référence, on ne tient plus compte des mêmes éléments dans ses raisonnements. Le cadre dirigeant au bureau n’intègre dans ses calculs que l’intérêt de l’entreprise et de ses actionnaires. Celui de la collectivité n’entre pas en ligne de compte. Le même rentré chez lui va examiner la même question d’un autre point de vue. Il va prendre en compte l’intérêt de la collectivité, ce qui peut le conduire à des conclusions complètement différentes. On voit cela en permanence. J’ai pris jusqu’à présent des exemples dans le domaine de l’environnement, mais on en pourrait en trouver ailleurs. Prenez l’emploi. Les mêmes directeurs des ressources humaines qui refusent, dans le cadre de leur travail, de recruter des jeunes sans expérience et des seniors trop âgés, sont les premiers, une fois rendus en famille, à critiquer ce système qui condamne au chômage les uns et les autres. Le père de famille ou le citoyen qu’ils sont dans le privé condamne le spécialiste rationnel qu’ils sont dans leur vie professionnelle. Nous faisons tous en permanence le grand écart.
Je veux bien, mais qu’en conclure? Si les patrons qui polluent, qui refusent des recruter des jeunes ou des seniors sont dans leur rôle lorsqu’ils prennent des décisions à la tête de leur entreprise est-ce que cela veut dire qu’ils n’ont pas de responsabilité sociale?
C’est la thèse des libéraux, de gens comme Milton Friedman, que l’on voit un instant dans The corporation où il explique que la seule mission des dirigeants est de satisfaire leurs actionnaires et qu’ils n’ont donc pas de responsabilité sociale. Mais je ne crois pas que ce soit la conclusion que l’on doive forcément tirer de ces analyses. Les cadres de pensée dont je parle ne sont pas figés pour l’éternité. Ils peuvent évoluer. L’idée que l’entreprise a pour seule mission l’enrichissement de ses actionnaires a une histoire, elle est liée à la montée en puissance du capitalisme boursier et pourrait très bien évoluer. On a considéré, et le film le montre bien, l’entreprise autrement au début de la révolution industrielle : elle bénéficiait alors d’un privilège de l’Etat, de la couronne en Grande-Bretagne, privilège qui lui était accordé parce qu’elle contribuait à l’enrichissement de la collectivité. On pourrait très bien, demain, changer ce cadre et, en cas de catastrophe, reprocher aux dirigeants de l’entreprise responsable d’avoir provoqué cette catastrophe, mais aussi d’avoir laissé se développer un environnement professionnel rendant leurs collaborateurs insensibles au bien de la collectivité. Non seulement ils seraient responsables de l’accident, mais aussi d’avoir favorisé les comportements qui l’ont rendu possible.
Mais est-ce qu’un changement de ce type est envisageable? On a vraiment l’impression que les entreprises imposent leur loi aux Etats.
Les entreprises ont aujourd’hui le pouvoir mais jamais le décalage n’a été aussi important entre ce que nous pensons dans le cadre de nos activités de citoyens et ce que nous faisons dans le cadre de nos activités économiques.
Vous pensez que ce décalage pourrait amener les salariés à se rebiffer, à imposer aux entreprises qui les emploient de modifier leur rôle?
On pourrait effectivement imaginer que les salariés tentent de réduire ce grand écart, mais j’en doute : le DRH dont je parlais à l’instant est dans la situation de celui qui contribue au réchauffement de la planète avec sa voiture. Il a tellement de bonnes raisons de l’utiliser et ses émanations de CO2 sont si faibles… C’est toujours l’affaire des autres. Non, le salut peut venir de l’action collective des citoyens qui imposent aux entreprises de revoir leur cadres de pensée. Ces mêmes salariés qui dans leur milieu professionnel pestent contre les réglementations peuvent les appeler de leurs voeux dans leur vie de consommateur ou de citoyen. Et, du coup, choisir de se les imposer à eux-mêmes. C’est un peu le sens de l’action de toutes ces ONG qui luttent contre la pollution et qui obtiennent des gouvernements qu’ils installent des garde-fous. C’est un combat de longue durée, mais on aurait tort de croire qu’il est perdu d’avance. C’est un peu d’ailleurs la conclusion de ce film qui se termine sur une note étrangement optimiste.
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