Bernard Girard
Chronique du 13/09/05
Le textile chinois et les tentations protectionnistes
Bonjour, vous souhaitez nous parler ce matin du textile chinois qui va déferler sur nos marchés et qui suscite de grandes craintes en matière d’emploi.
Oui, c’est un sujet qui est revenu à l’ordre du jour cette semaine, lorsque Bruxelles et Pékin se sont mis d’accord sur le déblocage des textiles chinois qui restaient confinés dans les ports européens…
C’est ce que j ‘ai lu, mais de quoi s’agit-il?
Vous savez peut-être que le 1er janvier 2005, les quotas sur les exportations de textiles chinois devaient tomber au terme d’accords passé il y a de nombreuses années. Normalement, les chinois auraient pu exporter autant qu’ils souhaitaient. Mais en 2001, dans le cadre des négociations qui ont conduit à son entrée dans l’OMC, la Chine a accepté que le principe de mesures de sauvegarde pour protéger de manière transitoire les industries des pays importateurs dans le cas où celles-ci ne seraient pas prêtes. Ces mesures consistaient à limiter à 7,5% la croissance des importations chinoises jusqu’en 2008 en cas de bouleversement du marché.
Comme on pouvait s’y attendre, dès le début janvier, les importations de produits chinois ont explosé : sur certaines lignes de produits, elles ont été multiplié par 5, 6 ou 7. Plusieurs pays en Europe mais aussi les Etats-Unis et le Canada ont demandé la mise en place de ces mesures de sauvegarde dés le mois de mars. Mais, naturellement, les Chinois ont résisté. Introduire de nouveaux contingentement, c’était arrêter la production de certaines lignes de produits, c’était mettre au chômage des centaines de milliers de travailleurs. Il a donc fallu renégocier, ce qui a pris du temps. Un nouvel accord a été signé entre la Chine et l’Union européenne en Juin qui prévoit des taux de croissance de 8,5 à 12% sur dix lignes de produits, pantalons, pull-over, soutien-gorge… Les Américains ont également engagé des négociations avant de mettre en place ces mesures de sauvegarde sur plusieurs produits, pantalons, soutiens-gorge…
Nous ne sommes donc pas les seuls à protester…
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on trouve partout les mêmes tentations protectionnistes. Il est toutefois intéressant de noter que les Chinois n’ont pas négocié avec l’Europe comme avec les Etats-Unis. Ils ont négocié avec les Européens une révision à la hausse des quotas en jouant sur les multiples contradictions européennes : c’est la commission qui négocie, mais ces sont les Etats qui attribuent les licences d’importation et assurent les contrôles douaniers. Ils ont tenté de négocier avec les Américains l’abandon des clauses de sauvegarde. Tout se passe comme s’ils s’étaient dit : l’ouverture des frontières européennes va se faire, elle prendra peut-être un peu plus de temps que prévu, mais l’Europe est au fond libre-échangiste, on peut donc négocier une transition. Les Etats-Unis sont plus imprévisibles, les risques d’une application unilatérale des clauses de sauvegarde plus forte, essayons plutôt d’en négocier l’abandon.
Vous parlez de négociations en juin, mais nous sommes aujourd’hui en septembre et on a de nouveau parlé de négociations ces derniers jours. Pourquoi? Comment se fait-il qu’il y ait encore eu un problème?
L’accord signé début juin n’est entré en vigueur qu’en juillet. Pendant un mois, donc, les industriels, les distributeurs se sont trouvés dans une sorte de vide juridique dont ils ont profité pour importer massivement des produits chinois. Et, du coup, quand l’accord a effectivement été appliqué, on s’est retrouvé avec 80 millions de pièces textiles bloquées dans les ports, dans les dépôts… D’où ces négociations pour savoir qu’en faire. Fallait-il les renvoyer en Chine? mais cela aurait alors représenté une perte sèche pour les distributeurs qui les avaient commandées. Fallait-ils les débloquer?
C’est ce problème qui a été résolu début septembre avec la signature d’un nouvel accord avec la Chine qui autorise le déblocage des produits et prévoit que la moitié de ces 80 millions de pièces seront prises sur les quotas de 2006.
Au delà de ces aspects techniques, il y a un problème de fond : ce sont des centaines, des milliers d’emplois qui sont menacés chez nous…
C’est toute la question du protectionnisme qui est, en fait, une nouvelle fois posée. Or, protectionnisme rime toujours avec égoïsme. Et on a là une splendide illustration. On trouve très bien de vendre nos produits aux Chinois, mais on ne veut surtout pas qu’ils nous vendent les leurs. Or, le commerce ne peut pas se faire dans un seul sens.
Si l’on veut comprendre les enjeux, il faut prendre en compte tous les points de vue, celui de nos entreprises textiles, bien sûr, mais aussi celui des Chinois, celui des autres producteurs.
La Chine emploie aujourd’hui 19 millions de salariés dans son industrie textile. Arrêter ou limiter fortement les exportations au second semestre aurait tout simplement entraîné la mise pied, le licenciement de dizaines de milliers, de centaines de milliers de travailleurs chinois, ce qui était évidemment inacceptable pour le gouvernement chinois. D’autant plus inacceptable que le textile est l’un des domaines dans lequel la Chine peut le plus rapidement progresser. Elle représente aujourd’hui 28% de la production mondiale de textile et certainement beaucoup plus demain avec la levée des barrières douanières. Ce qui veut dire des centaines de milliers d’emplois supplémentaires dans un pays qui a des réserves de main d’oeuvre considérables.
Oui, mais si cela se fait au prix de destructions d’emplois chez nous…
Cette croissance très rapide pose incontestablement des problèmes pour les industriels ailleurs dans le monde, en Europe, aux Etats-Unis mais aussi et surtout dans le Tiers-Monde. Les premières victimes de la montée en puissance de la Chine devraient être, seront, sont déjà les autres pays producteurs du Tiers-Monde : le Bangladesh, Madagascar, La Tunisie, le Maroc, le Mexique… Pour ne donner qu’un chiffre, la Chine représente aujourd’hui 17% des importations de produits textiles aux Etats-Unis, elle devrait en 2008 en représenter 50%. Comme les consommateurs ne multiplieront pas deux ou trois leurs achats de vêtements, il faudra bien que cela se fasse au détriment de quelqu’un. Cela se fera aux dépens des industriels américains mais aussi de ceux d’autres pays. Je citais à l’instant le Mexique, il fournissait l’année dernière 10% des importations américaines de textiles, il n’en fournira plus, d’après une étude de l’OMC, que 3% en 2008.
En Europe même, le pays le plus engagé dans la lutte contre les importations chinoises est la Turquie. Tout simplement parce que sa part dans les importations de produits textiles de l’UE risque de tomber de 9 à 6%.
En fait, il n’y a pas de mystère, les pays les plus menacés sont ceux dont l’industrie, protégée par les quotas n’a amélioré ni sa qualité ni sa productivité. Les experts pensent que le principal effet de cette levée des barrières douanières devrait être de concentrer la production textile dans ce que l’on pourrait appeler l’arc chinois : la Chine, Hong-Kong, le Vietnam, aux dépens donc d’autres régions du monde, de Madagascar, des Philippines, de la Tunisie… A l’inverse de ce que l’on dit trop souvent, la bataille n’est donc pas seulement entre nos industries et l’industrie chinoise, elle est aussi et surtout entre industriels de ce que l’on appelait hier le Tiers-Monde.
J’ajouterai que ces pertes d’emploi dans ce secteur ne sont pas nouvelles. L’industrie textile a perdu en France un tiers de ses effectifs, soit à peu près 150 000 emplois en dix ans de 1986 à 1995. Elle savait depuis longtemps que les quotas disparaîtraient le 1er janvier et les entreprises qui ne s’y sont préparées portent une forte responsabilité dans ce qui va se produire. Ce ne sont pas les Chinois qui vont détruire les emplois, ce sont les industriels du textile qui ne se sont pas préparés à l’arrivée massive des produits chinois.
Mais était-ce possible?
Certains l’ont fait. Ils se sont orientés vers des productions de haut de gamme, vers des produits qui évoluent très rapidement et qui ne peuvent se satisfaire des délais de transport des produits fabriqués en Chine ou, encore vers le développement de marques qui leur permettent de contrôler une partie des marges réalisées sur les ventes. L’industrie textile des pays occidentaux n’est pas condamnée, elle doit s’adapter, ce qui est tout différent.
Mais s’il est trop tard, est-ce qu’il n’est pas de notre intérêt de protéger malgré tout nos industriels?
Lorsque l’on parle de destruction d’emplois, on ne pense qu’aux emplois chez les industriels qui fabriquent des produits textiles, mais le textile est une filière et si certains ont, chez nous, on tout à perdre à la levée des barrières douanières, d’autres ont tout à y gagner. Et on ne voit pas ce qui pourrait justifier que l’on préfère les uns aux autres, les emplois des uns à ceux des autres.
Quand vous dites qu’il y en a qui ont intérêt à la levée des barrières douanières, vous pensez aux distributeurs qui profitent de la situation pour augmenter leurs marges et s’enrichir?
Je pense à eux, bien sûr, mais aussi à ceux qui vendent aujourd’hui aux Chinois des machines, des compétences ou, plus simplement, des matières premières et qui ont intér êt à ce que l’industrie textile chinoise se développe …
Des matières premières?
Mais oui… L’industrie textile chinoise importe massivement du coton notamment des Etats-Unis. La levée des barrières douanières sur les produits textiles était naturellement une excellente nouvelle pour les producteurs de coton américain qui bénéficient de très fortes subventions de l’Etat fédéral et qui sont en situation de surproduction structurelle. Surproduction qui fait, d’ailleurs, un tort considérable aux producteurs du Tiers-Monde qui ne peuvent pas vendre leurs produits à un prix raisonnable et qui demandent l’abandon des subventions agricoles.
On pouvait espérer que la levée des barrières douanières sur le textile augmentant les importations chinoises de coton facilite la réduction des subventions agricoles et donne leur chance aux producteurs de coton ailleurs dans le monde, notamment en Afrique. On le sait peu mais nous en aurions indirectement profité puisque l’Etat français est un acteur majeur sur le marché mondial du coton, au travers d’une société peu connue, Dagris, très présente en Afrique, qui est le deuxième producteur mondial de coton après les Etats-Unis.
Mais les premiers à bénéficier de la levée de ces barrières douanières auraient certainement été les consommateurs…
On ne peut pourtant pas dire que les prix aient baissé malgré l’augmentation des importations de produits chinois.
C’est effectivement ce que l’on dit. On dit même que les produits textiles ont augmenté dans certains pays comme la Belgique. Mais peut-être est-ce tout simplement provisoire. Les distributeurs profitent de ce que la concurrence est encore faible pour augmenter leurs marge ou, c’est une autre hypothèse que l’on ne peut exclure, pour compenser l’augmentation des coûts de la distribution et, notamment, des produits pétroliers. Mais, la concurrence aidant, les prix devraient à terme diminuer du moins en principe.
Vous dites en principe, vous n’en êtes pas certain?
Pas complètement. Si les clients étaient vraiment très sensibles aux prix, on ne verrait pas les magasins de vêtements s’installer dans les quartiers les plus chics de nos villes, là où les loyers sont les plus élevés. Les distributeurs n’ont vraiment intérêt à baisser les prix que si cette baisse entraîne une augmentation de nos achats. Or, ce n’est pas certain. Ce n’est pas parce que les pantalons seront moins chers qu’on en achètera forcément beaucoup plus.
Si nos achats de vêtements n’augmentent pas, les distributeurs auront plutôt intérêt à faire porter la concurrence sur les services apportés aux clients. On peut imaginer qu’ils soient tentés de se réapproprier une partie de la marge en augmentant leur valeur ajoutée dans le produit vendu.
A quoi pensez-vous?
On peut penser à plusieurs choses :
- à la création d’enseignes spécialisées dans la vente d’un type de produit, le blue-jeans qui offre à leurs clients un vaste choix et un conseil de qualité,
- au développement de services du type confection sur mesure. On commence à voir se développer, à Paris, des commerces qui vendent des chemises sur mesure au prix des chemises que l’on trouve ailleurs. Ils emploient du personnel et créent des emplois…
Mais s’ils créent des emplois tous ces distributeurs ne recruteront pas les salariés qui auront perdu leurs emplois du fait de la concurrence chinoise…
Non, et c’est toute la difficulté. Mais vous voyez le dilemme : faut-il au nom de la protection des emplois des uns empêcher la création des emplois des autres? La réponse est non. Tous ceux qui ont tenté l’aventure protectionniste s’en sont mordu les doigts. Comme le disait Schumpeter, l’économie est un mécanisme de destruction/création, des métiers, des entreprises, des emplois disparaissent d’autres naissent, se développent. Tenter d’entraver ce flux ne mène jamais bien loin…
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